Le Miracle.
Nous nous trouvions fort heureusement à Naples lors du retour de cette
époque solennelle.
Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s'agiter,
comme c'est l'habitude à l'approche de quelque grand événement: les
lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers
devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les
recevoir; enfin, les hôtels s'emplissaient d'étrangers, qu'amenaient
de Rome les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de
Palerme les bateaux à vapeur.
Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout à coup une cloche se
mettait à sonner hors de son heure: on courait à l'église d'où partait
ce bruit pour s'informer des motifs de ce concert inattendu; le
lazzarone, qui s'ébattait en pendillant au bout de sa corde, vous
répondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle était
joyeuse.
Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus
rouge la nuit; le soir, à la base de cette colonne de vapeur qui
montait en tournoyant, et qui s'épanouissait dans le ciel comme la
cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme
pareilles aux dards d'un serpent. Tout le monde parlait d'une éruption
prochaine; et, à force de l'entendre annoncer comme inévitable, nous
avions fini par compter dessus, et la classer à son endroit dans le
programme de la fête.
La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder
dans la ville: c'étaient les pêcheurs de Sorrente, de Resina, de
Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes; c'étaient
les femmes d'Ischia, de Nettuno, de Procida et d'Averse, dans leurs
plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, joyeuse,
dorée, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux
cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus
haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
s'inquiéter des coups qu'elle donnait; entourée au reste par tout son
chemin de respect et de vénération: c'était une des nourrices ou des
parentes de saint Janvier: toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie
à Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle
que l'aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant
dans une fiole le sang du saint.
Toute la nuit les cloches sonnèrent à folles volées: on eût dit qu'un
tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient,
isolées les unes des autres et dans une indépendance tout
individuelle.
La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin
par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues
semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples
et des environs; toute cette foule se rendait à l'archevêché pour
prendre sa place à la procession. Cette procession va de la chapelle
au Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale de
Sainte-Claire, métropole des rois de Naples; et dans laquelle le saint
doit accomplir son miracle.
Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez,
qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous
avait offert place à ses fenêtres.
Nous mîmes plus d'une heure à faire cinq cents pas.
Par bonheur, la procession, qui part de l'archevêché avant le jour,
n'arrive à la cathédrale qu'à la nuit fermée: il lui faut d'ordinaire
quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomètre à
peu près.
Elle se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville
tout entière, mais encore des populations environnantes, divisées
par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première,
puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère
parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde
ses rangs; j'étais depuis une heure à la fenêtre, demandant quand
viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi,
se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu'un Napolitain
survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces
ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de
jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille
couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes
de quinze ou vingt, s'arrêtant pour causer avec leurs connaissances,
faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu'on
leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco,
étaient la procession elle-même.
Ce fut un trait de lumière: je regardai plus attentivement, et je vis
en effet une double ligne de soldats placée sur toute la longueur de
la rue, portant au bras le fusil orné d'un bouquet, et destinée comme
une digue à resserrer le torrent dans son lit; mission dont, malgré
toute sa bonne volonté et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait
parvenir à s'acquitter.
La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait
vagabonde et indépendante, comme la Durance, battant de ses flots les
maisons, et de préférence la porte des cabarets; s'arrêtant tout à
coup sans qu'il y eût une cause visible à cette station; se remettant
en marche sans qu'on pût deviner le motif qui lui rendait le
mouvement; pareille, enfin, à ces fleuves aux cours contraires, dont
il est, grâce à leur double remou, presque impossible de distinguer la
véritable direction.
Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche
uniforme d'un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge
renversé à la main, et escorté de quatre ou cinq lazzaroni, se
heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet
de papier gris la cire tombant de son cierge; tandis que l'officier,
la tête haute, sans s'occuper de ce qui se passait à ses pieds,
faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres
et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des
fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets
en échange de ses clins d'oeil.
Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au
peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les
uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs:
capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et
déchaussés; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête
enluminée posée carrément sur de larges épaules: ceux-là s'en
allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des
consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu
plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les
jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l'épaule des
soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jeûne, pâlis
par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur
front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves; marchant sans
voir où le flot humain les emportait; fantômes vivans, qui s'étaient
fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait
droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs
douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont
ils étaient environnés. C'était l'endroit et l'envers de la vie
monastique.
De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou
lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les
traînards ses estafiers armés d'une longue baguette d'ébène, comme
fait le berger en envoyant ses chiens après les moutons récalcitrans;
alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs
et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang
quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant.
Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n'avait pas
encore de queue avait une tête; vers les onze heures du matin cette
tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, et
commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel où
était exposé le buste de saint Janvier; puis, ressortant par les
portes latérales, chacun s'en allait à sa besogne: les moines à leurs
dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste,
les lazzaroni à de nouveaux cierges.
Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient.
Les masses se succédèrent ainsi jusqu'à six heures du soir; à six
heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus
régulière.
D'abord nous vîmes paraître, précédée par des bouffées d'harmonie qui,
entre toutes les rumeurs populaires, étaient déjà venues jusqu'à nous,
la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode
de Rossini, de Mercadante et de Donizetti; ensuite les séminaristes en
surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre; puis enfin
les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la
ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de
saint Janvier.
A l'approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait; on
nous l'avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu'il était le
plus curieux.
Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortége de saint
Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais,
au contraire, parmi les parvenus de la finance: il en résulte qu'il y
a sur les élus de la Chaussée-d'Antin napolitaine bien des choses à
dire et même des cancans de faits; et comme le peuple, ainsi que nous
l'avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne
voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur
bienheureux patron, sont, à mesure qu'ils paraissent, exposés aux
quolibets les plus piquans et les plus réitérés; ce qui ne serait pas
encore trop grand'chose pour les saints; mais ce qui devient grave
pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la vie publique ou
privée ces malheureux élus qui échappe à la censure des spectateurs.
On reproche à saint Paul son idolâtrie, à saint Pierre ses trahisons,
à saint Augustin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint
François Borgia ses principes, à saint Antoine son usurpation, à saint
Gaëtan son insouciance; et cela, en des termes, avec des cris, avec
des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au
bon caractère des saints, et qui prouvent qu'à la tête des vertus qui
leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilité.
Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six
fachini et précédée par six prêtres, et chacune d'elles soulevait tout
le long de sa route le hourra toujours prolongé et toujours croissant
que nous avons dit.
Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l'église
Sainte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est
exposé sur le côté droit de l'autel, et se retirent.
Après les saints vient l'archevêque, porté dans une riche litière et
tenant en main les fioles du sang miraculeux.
L'archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini
pour ce jour-là.
Chacun s'en retourne à ses amours, à ses plaisirs ou à ses affaires;
les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner arec
une allégresse qui ressemble au désespoir.
Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.
A sept heures du matin nous nous levâmes; Naples se précipitait vers
l'église Sainte-Claire: il ne s'agissait, cette fois, ni de demander
les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout véhicule
était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes
un instant sur la porte, puis nous nous abandonnâmes à la foule et
nous laissâmes emporter par le tourbillon.
Le torrent nous mena droit à l'église de Sainte-Claire. Le vaste
édifice était encombré; mais, grâce à l'ambassade française, nous
avions eu des billets réservés. A la vue de nos _posti distinti_, les
sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes.
Voici le spectacle que présentait l'église:
Sur le maître-autel étaient: d'un côté, le buste de saint Janvier; de
l'autre, la fiole contenant le sang.
Un chanoine était de garde devant l'autel.
A droite et à gauche de l'autel, étaient deux tribunes;
La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant, leurs instrumens
à la main, que le miracle se fît pour le célébrer;
La tribune de droite, encombrée de vieilles femmes s'intitulant
parentes de saint Janvier et se chargeant d'activer le miracle si par
hasard le miracle se faisait attendre.
Au bas des marches de l'autel s'étendait une grande balustrade où
venaient tour à tour s'agenouiller les fidèles; le chanoine alors
prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang
parfaitement coagulé; puis les fidèles satisfaits se retiraient pour
faire place à d'autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour,
constater de leur côté la coagulation du sang, puis se retiraient
encore cédant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite.
Les mêmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu'ils
veulent enfin; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite:
une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée,
il faut qu'ils se retirent.
Le reste de l'église forme une mer de têtes humaines, au dessus de
laquelle apparaissent comme des îles chargées de femmes, d'hommes, de
plumes, de crachats, de rubans, d'épaulettes et d'écharpes; la tribune
des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribune _dei posti
distinti_.
Princes, ambassadeurs, _posti distinti_ peuvent descendre de leur
échafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang
et revenir à leur place: seulement, pendant ce trajet, ils risquent
d'être étouffés comme de simples mortels.
La première chose que nous fîmes fut de nous agenouiller à la
balustrade; le chanoine de garde nous présenta la fiole, que nous
baisâmes; puis il nous fit voir le sang desséché, qui se tenait collé
aux parois.
Nous revîmes prendre noire place: Jadin laissa dans le trajet un pan
de son habit, moi un mouchoir de poche.
Puis nous attendîmes.
Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée,
c'est-à-dire depuis trois heures du matin, jusqu'à huit heures de
l'après-midi.
A trois heures de l'après-midi, des murmures commencèrent à se faire
entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le
miracle ne se ferait pas.
Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d'une façon
effrayante: cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait
jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques
injures au saint qui se faisait ainsi prier.
A quatre heures, il y avait presque émeute: on trépignait, on
vociférait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait
renouvelé les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade
et dit:
--Il y a sans doute des hérétiques dans l'assemblée. Que les
hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.
A ces mots, une clameur épouvantable s'éleva de toutes les parties de
la cathédrale, hurlant:--Dehors les hérétiques! à bas les hérétiques!
à mort les hérétiques!
Une douzaine d'Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent
alors de leur échafaudage, au milieux des cris, des huées et des
vociférations de la foule; une escouade de fantassins, conduite par un
officier, l'épée nue à la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent
pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l'église,
où je ne sais pas ce qu'ils devinrent.
Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule,
émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportait vers l'autel
pour baiser la fiole, et s'éloignait de l'autel quand la fiole était
baisée.
Une heure à peu près s'écoula dans l'attente, et sans que le miracle
se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille;
mais c'était le calme qui précède l'orage. Bientôt les rumeurs
recommencèrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques
clameurs sauvages et isolées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux,
vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement
universel dont rien ne peut donner une idée.
Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hérétiques
dans l'assemblée; mais cette fois personne ne répondit. Si quelque
malheureux Anglais, Russe ou Grec se fût dénoncé en répondant à cet
appel, il eût été certainement mis en morceaux, sans qu'aucune force
militaire, sans qu'aucune protection humaine eût pu le sauver.
Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie: c'était
quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mégères arrachant leur
bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur
parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les
plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant
le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d'un
parricide sur un échafaud.
Au milieu de ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole
en l'air, criant:--Gloire à saint Janvier, le miracle est fait!
Aussitôt tout changea.
Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vociférations,
aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent les gémissemens,
les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle
de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant:--Miracle!
miracle! et demandait pardon à saint Janvier, en agitant ses mouchoirs
trempés de larmes, des excès auxquels elle venait de se porter à son
endroit.
Au même instant, les musiciens commencèrent à jouer et les chantres
à chanter le _Te Deum_, tandis qu'un coup de canon tiré au fort
Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l'église,
annonçait à la ville et au monde, _urbi et orbi_, que le miracle était
fait.
En effet, la foule se précipita vers l'autel, nous comme les autres.
Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser; mais,
de parfaitement coagulé qu'il était d'abord, le sang était devenu
parfaitement liquide.
C'est, comme nous l'avons dit, dans cette liquéfaction que consiste le
miracle.
Et il y avait bien véritablement miracle, car c'était toujours la même
fiole; le prêtre ne l'avait touchée que pour la prendre sur l'autel et
la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne
l'avaient pas un instant perdue de vue.
La liquéfaction s'était faite au moment où la fiole était posée
sur l'autel, et où le prêtre, à dix pas de la fiole à peu près,
apostrophait les parentes de saint Janvier.
Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science
élève sa voix pour contredire; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait,
ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce
qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix-huitième siècle et
la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont
voulu mordre à cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y
ont usé leurs dents.
Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et
conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle
jusqu'à nous?
Cela est possible; mais alors cette fidélité, on en conviendra, est
plus miraculeuse encore que le miracle.
J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part.
je déclare que j'y crois.
Le soir, toute la ville était illuminée et l'on dansait dans les rues.