[48] Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault: Thétis

apportant des armes à Achille: «Augusta Holmès indique à ces

messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.

A nos _five_ Hortense Schneider

Ote sa pelisse d’eider.

Coppée, aussi je le reçois,

Reste l’honneur du vers François.

Quel chignon topaze ou saur

Subjugue à présent Champsaur?

Quelquefois je nomme Adrien

Marx mon docteur, quand je n’ai rien.

Portalier, un cœur, mais des seins

Pas plus que tous les médecins.

Je m’accoude dans le bain

Aimant entendre Robin.

Mon goût correct s’est gendarmé

Contre ces vers de Mallarmé.»

Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins,

de singes et d’oiseaux:

«Cette chatte humble et tendre à qui l’attache

Porte un paraphe illustre pour moustache.»

«J’aimerais que l’on attachât

A notre sonnette ce chat.»

«Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,

N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine.»

«On ne voit pas dans les rues

Tous les jours de telles grues.»

«La descendance d’un singe

Folle et vierge de tout linge

Se berce en grappe jusqu’au

Perchoir où songe Coco.»

«Dans ce monde ailé, rampant,

Le talent n’omit qu’un paon.»

«Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse

Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse.»

Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie:

1er cahier, exemplaire I.--De la très chère Chéry.

2e cahier, exemplaire I.--De la très blonde Chéry.

3e cahier, exemplaire I.--De la très blanche Chéry.

4e cahier, exemplaire I.--De la très bonne Chéry.

5e cahier, exemplaire I.--De la très jeune Chéry.

6e cahier, exemplaire I.--De la très tendre Chéry.

7e cahier, exemplaire I.--De la très sage Chéry.

8e cahier, exemplaire I.--De la très belle Chéry.

9e cahier, exemplaire I.--De la très Chéry-Legrand.

Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite

cet exemple:

«Je te lance mon pied vers l’aîne

Facteur, si tu ne vas où c’est

Que rêve mon ami Verlaine

Ru’Didot, hôpital Broussais.»

On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et

plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien

qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être

adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin.

Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils

l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.

* * * * *

Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles,

tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire,

selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose.

Dans _le phénomène futur_, «le montreur de choses passées», exhibe «une

femme d’autrefois» à «une malheureuse foule vaincue par la maladie

immortelle et le péché des siècles». Dans la _plainte d’automne_, le

poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie «l’instrument des

tristes» et «ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger,

ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul.» _Le démon de

l’analogie_, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par

les idées et images correspondantes aux «lambeaux maudits d’une phrase

absurde»; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son

explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir

impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le _pauvre enfant

pâle_ est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment,

ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète

rend cet oracle tragique: «Et ta complainte est si haute, si haute, que

ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble

vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne

s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes,

tu auras fait un crime?...»

«Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle

savait...»

_La pipe_, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à

Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage

brumeux, et lui rappelle tendrement sa «pauvre bien aimée errante, en

habits de voyageuse,» coiffée de ce chapeau «que les riches dames

jettent en arrivant..., et que les pauvres bien aimées regarnissent pour

bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible

mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours».--_Un spectacle

interrompu_ n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des

montreurs d’ours; à savoir la révolte de ce dernier contre son

belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur «étonné de

n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses

semblables», et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée

par le fauve à son «aîné subtil» qu’elle ne veut que lui dire:

«Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et

de voix, où tu m’appris à me mouvoir.»

_Réminiscence_ nous présente un petit frère du _pauvre enfant pâle_, un

orphelin errant «en noir et l’œil vacant de famille». La rencontre d’un

fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père

_farce_, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. «Tu

ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui

font rire.» Et l’orphelin s’éloigne, «déçu tout-à-coup, de n’avoir pas

de parents.»

La _déclaration foraine_ s’illumine de la fantaisie d’une belle

promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer

au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.

Le _nénuphar blanc_ est cueilli par le canotier, au retour et en

souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre

qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.

_L’ecclésiastique_, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait

assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de

Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme «les

bruns adolescents» traitent leurs «oreillers» dans les vers de

Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour

se rouler dans cette syntaxe.

_La gloire_, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus «rien

ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi». C’est la forêt de

Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train,

en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de

l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers

la _glorieuse_ forêt, et que le train l’«avait déposé là seul».

Le _conflit_ s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien

entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de

travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, «le

séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès

en cantine d’ouvriers de chemins de fer.»--«Je suis le malade des bruits

(continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun)

et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises,

moins au cri.» Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses

voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour

terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve

aux étoiles.

Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la

porte, «riens auxquels on a fait un sort exagéré» selon l’expression de

Mallarmé dans sa préface.

Des portraits suivent: un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en

pied, «candidat à toute majesté survivante» en même temps que «désespéré

seigneur perpétuellement échappé au tourment» avec toujours «dans

l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de

l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur.»

L’oraison funèbre de Verlaine; des souvenirs sur Rimbaud «avec je ne

sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple,

j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la

transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent

indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.»--Tailhade,

Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert: «Sous la

tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme

politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle

pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le

lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur

un monument érigé au Guildhall.)»--Tennyson, faute de qui «une musique

qui lui est propre manquerait à l’Anglais;»--Banville, «l’être de joie

et de pierreries, qui brille, domine, effleure.»--Poë, semblable à un

Whistler, en leur «tragique coquetterie noire, inquiète et

discrète»;--Whistler «un Monsieur rare... l’enchanteur d’une œuvre de

mystère...»--Manet «chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond

cheveu rare, grisonnant avec esprit.»--Berthe Morisot «avec une pointe

de XVIIIe siècle exaltée de présent... et quelque chose d’élyséennement

savoureux.»--Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière:

«Voilà pourquoi, Génie! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit,

ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la

lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de

trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux

le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps

de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre

l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries; il exalte des

fervents jusqu’à la certitude: pour eux ce n’est pas l’étape la plus

grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi

comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal.»

[49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce

poète.

[50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après

celui du volume.

Les _crayonnages_ sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui «se

suffit, avec la tenture de ses songes» traitent de Hamlet «dans sa

traditionnelle presque nudité sombre... au charme tout d’élégance

désolée» auprès d’un Polonius «figure comme découpée dans l’usure d’une

tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir... tas de

loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à

son tour, s’il vieillissait.»--_Les ballets_ nous font admirer

au-dessous de «quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond

bleue... les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions

supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux.»--La Loïe

Füller, «en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte...

se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action

d’une danse... et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse.»

Le _Vers_, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état

de _crise_, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un

précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse

contemporain dont il définit bien l’effort: «Simplement resserrer une

bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec

l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers

français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts

luthiers.» Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des

«infractions volontaires» et de «savantes dissonances» de ce qu’on a

appelé le vers libre, le «pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine

révolté, comme devant quelque sacrilège ignare.»

Dans ses trois chapitres sur le _Livre_, Mallarmé nous ébauche une

théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret

d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie: «méditer, sans traces,

devient évanescent... l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa

goutte, au fond, de ténèbres... _avec le rien de mystère indispensable,

qui demeure, exprimé, quelque peu_» (à savoir: qui survive à

l’expression ne le livrant pas tout entier).--Le _Mystère dans les

Lettres_, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque

mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous

le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au «Monsieur plutôt

commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir

par mon nom»; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où

résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il

avait formulé plus haut: «Tristesse que ma production reste, à ceux-ci,

par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine.» Il

se sent, «enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre» désigné

comme «suppôt d’ombre» et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer

un mot sans que la foule lui crie: «Comprends pas!»--l’innocent

annonçât-il se moucher.--Il condamne les individus, qui, «parce qu’ils

puisent à un encrier sans nuit» croient devoir, à l’égard des écrivains

mystérieux, «déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine.»

Leur «entreprise» à eux «ne compte pas littérairement». Elle consiste à

«exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés

par la pression de l’instant», au lieu de «tendre le nuage précieux

flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée.»

Au lieu «du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces _ressasseurs_ n’ont

à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant

où même la réclame hésite à s’inscrire» et sans autre verdure que celle

des «culs de bouteille et des tessons ingrats.»--«Notre

littérature--ajoute Mallarmé--dépasse le _genre_ correspondance ou

mémoires.» Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes,

«s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu

d’inversions.» Et récusant «l’injure d’obscurité» il retourne à ses

adversaires celle «d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de

platitude.»--«Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que

des contemporains ne savent pas lire.» Et, quelques pages plus loin,

indiquant «une parité secrète, entre la magie et le sortilège que

restera la poésie», par «le Vers, trait incantatoire» et «le cercle que

perpétuellement ouvre et ferme la rime» en «une similitude avec les

ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien», avec enfin, ce seul

«dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes» que sont «les

sentiments», il s’incline à cet aveu catégorique: «peut-être

personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une

mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes

contemporains.»

Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite

d’anéantir pour _les contemporains qui savent lire_, cette donnée

courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité

et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à

dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant

hautain d’un culte ésotérique, il «traîne les gazes d’origine» et se

sent en lutte avec «le gâchis en faveur.»--Huysmans l’a bien

intensivement dépeint dans ce passage:

«Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps

de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise

environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux

surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur

des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les

perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine

un imperceptible fil.--Ces idées nattées et précieuses, il les nouait

avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions

de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.

«Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent

d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le

parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il

eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en

dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement

indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de

la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du

lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se

dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités

qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue

leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme

pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un

ensemble.--Cela devenait une littérature condensée, un coulis

essentiel, un sublimé d’art...»

Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de

noter encore ce passage sur «le numéraire, engin de terrible

précision».--«Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent

seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une

liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon: j’y ai la notion de ce

que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont

l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse,

quant à leurs existences, froid.--... Si un nombre se majore et recule,

vers l’improbable, il inscrit plus de zéros: signifiant que son total

équivaut spirituellement à rien, presque.--... en raison du défaut de la

monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain,

d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux

de Vérité et de Beauté.»--Encore, cette description d’Oxford: «le même

(sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier,

populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités,

construites pour penser...--Notre échafaudage semble agencé

provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements

privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la

marche de quelques messieurs délicieux.» Des portraits encore: celui

très véridique et très digne de «Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde

certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été

parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre

d’exception.»--Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo _regnante_

«joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un; et se

contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton.»

Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal «près des

roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule».

* * * * *

Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers

1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux

malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix

années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments

d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité,

de sa parfaite bonne grâce.

87, rue de Rome.

_Mercredi soir, 9 avril 1879._

CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,

J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur

un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à

mon baby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la

douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer,

chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre.

Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous

atteindre.--Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon

silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas? Voici que

fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près

de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas! ma femme près

d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous

signe de vie.

Votre

S. M.

Paris, 87, rue de Rome.

_Dimanche, 10 août 1879._

CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,

Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a

distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si

de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain,

ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le

voulant bien.--Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous

parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des

yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse

captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des

jardins de pierreries dont elle porte le reflet? J’aime à croire que

cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour

quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir; même sans

évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée

continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant.

[51] Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.

Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés,

pendant ces derniers temps; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous

annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le

futur.

C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt; et il

faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous

veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite

quelque lame _venue des mers du loin_, comme dit Poë, si vous êtes en

train de vous baigner.

Votre main,

S. M.

_Valvins, près Fontainebleau._

_Mardi, 9 septembre 1879._

MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,

Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés! C’était avec espoir et joie,

vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne.

Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps

aidant à la mauvaise santé, s’assombrit: nous avons traversé les heures

les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des

symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés; ils

s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que

factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La

campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée

dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop

pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement,

que tracer quelques notes rapides.

Vous, où en êtes-vous? Je vois par le timbre de votre lettre que vous

avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des

vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez

charmant de venir une fois en notre verdure! vous nous trouveriez fort

en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux

moments des repas; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa

nappe. _Tole_ parle bien de vous, et se plaît même, le matin, à

gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble

s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil

la forêt, et le lit de l’autre, comme un désir empêché de promenade

qu’aurait son petit maître.

Au revoir; bien votre main,

Stéphane MALLARMÉ.

Paris, 87, rue de Rome.

_Mardi, 6 octobre 1879._

MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,

Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions

recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant

appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou

sans accident sur le moment même; mais le minet a payé de plusieurs

journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à

une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait

de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim; cela

l’ébranle tout un jour et toute une nuit... Je l’ai confié tout de suite

au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères

jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre

petit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé

le sera.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 11 / 12 段