J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux

névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler,

telles que des poissons sous la glace.

La même similitude nous reporte vers les sommets: la raréfaction des

idées est proche de la raréfaction de l’air; la condensation des formes,

si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez

les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence.

La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix

des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de

néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits

experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach,

prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre

auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut,

on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de

Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.

Je ne crois pas[21] pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à

l’_Euphuisme_ proprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur de

_l’Après-midi d’un faune_, et _Euphues_, le héros de John Lillie, pas

plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott.

Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en ses _concetti_, d’autre

ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et

par les princes, comme de ce Seigneur: «Il est trop précieux, trop orné,

trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire... le fil de sa verbosité est

plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés

fanatiques... Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre,

quelle est la girouette, quel est le coq de clocher qui en est l’auteur?

Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle?... Cet homme

sert-il Dieu?... Il ne parle pas comme une créature de Dieu.»--Lecteurs

malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé

l’apostrophe d’Hugo: «Prends garde à Marchangy!...»

«Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris!»

[21] Je suis même persuadé du contraire.

* * * * *

Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles:

en voici des plus gracieux:

«Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,

De qui l’extase pure est de peindre la fin,

Sur ses tasses de neige à la lune ravie,

D’une bizarre fleur qui parfume sa vie

Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,

Au filigrane bleu de l’âme se greffant.

... je vais choisir un jeune paysage

Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.

Une ligne d’azur mince et pâle serait

Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,

Un fin croissant perdu par une blanche nue

Trempe sa corne calme en la glace des eaux

Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.»

Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les

vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son

œuvre, parue dans l’année 66 du _Parnasse Contemporain_, et couronnent

la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez

Baudelairiennes.

J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop

gaie:

A CELLE QUI EST TRANQUILLE

«Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête

En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser

Dans tes cheveux impurs une triste tempête

Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous les rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,

M’a comme toi marqué de sa stérilité;

Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,

Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.»

Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, parmi ceux qui me

semblent devoir se parfiler, un jour, en l’anthologie de notre Syrus,

dans le sonnet _Vere novo_:

«Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las

Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve...»

Encore, ce vers où _l’Azur_ s’obstine à percer l’enveloppant plafond de

ténèbres, tramé par les nuages et les fumées:

«Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.»

Et, dans la pièce _Les Fleurs_:

«Pour le poète las que la vie étiole.»

N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, lequel

«Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs»,

non moins que ce doux front _taché de son_, dans lequel le rêveur peut

bien voir

«Un automne jonché de taches de rousseur»?

Voici maintenant, au cours du volume de vers, en un poème d’âpre et

nerveuse allure, les douloureux et risibles martyrs du _Guignon_:

«Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,

Égaux de Prométhée à qui manque un vautour.»

Viennent ensuite deux poèmes de plus longue haleine. Le premier est, on

peut dire _le célèbre_[22] poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave Moreau

en vers, avec ce mérite de ne pas s’être inspiré du peintre. L’héroïne

de Mallarmé confère au type biblique ce rajeunissement de l’hybrider du

païen Narcisse. Oui, c’est bien une sorte de Narcisse féminin que le

personnage ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un peu

parent aussi de la Salammbô de Flaubert. Il me semble, et cette

explication me paraît tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la

propre version de Mallarmé sur le sens de son mythe, que cette Hérodiade

nous offre un composé des deux femmes de Machœrons; non seulement

Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse dualité qui exigera la tête de

Saint Jean. Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode, sauf par

l’indication du caractère qui le doit déterminer. Et je crois qu’il y a

lieu de voir, en cette éloquente suppression, une de ces muettes

indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer plus haut que le

verbe. Il s’agit donc de livrer énigmatiquement le secret du pervers

_féminin_ qui doit danser pour la décollation d’un juste. Le poète

procède ainsi, il nous montre une jeune Vierge mystérieusement,

furieusement jalouse de sa propre virginité, jusqu’à repousser avec

épouvante les gestes de sa vieille nourrice qui s’offre à la coiffer et

à l’oindre: «Reculez!», s’écrie la farouche Hérodiade,

«O femme, un baiser me tûrait.

Si la beauté n’était la mort...»

[22] Il l’est devenu.

Et comme la servante se rapproche:

«Arrête dans ton crime,

Qui refroidit mon sang vers sa source; et réprime

Ce geste...

Ce baiser, ces parfums offerts...

... cette main encore sacrilège.

Car tu voulais, je crois, me toucher...»

Mais la nourrice insiste:

... «J’aimerais

Être à qui le Destin réserve vos secrets.

HÉRODIADE

Oh! tais-toi!

LA NOURRICE

Viendra-t-il parfois?

HÉRODIADE

Étoiles pures.

N’entendez pas!

LA NOURRICE

... pour qui, dévorée

D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée

Et le mystère vain de votre être?

HÉRODIADE

POUR MOI.»

Je souligne cette réponse, qui est le _qu’il mourût_ de Mallarmé, et qui

nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa

nourrice tel motif de sa rétrospective fureur:

«C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis!»

Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans

les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une

plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar:

«Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte!

Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis

Sans fin dans de savants abîmes éblouis,

Ors ignorés, gardant votre antique lumière

Sous le sombre sommeil d’une terre première,

Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux

Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,

Métaux qui donnez à ma jeune chevelure

Une splendeur fatale en sa massive allure!

Quant à toi, femme née en des siècles malins

Pour la méchanceté des antres sibyllins,

Qui parles d’un mortel devant qui, des calices

De mes robes, arôme aux farouches délices,

Sortirait le frisson blanc de ma nudité,

Prophétise que si le tiède azur d’été,

Pour lequel par instants la femme se dévoile,

Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,

Je meurs!

_J’aime l’horreur d’être vierge_, et je veux

Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux

Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile

Inviolé, sentir en la chair inutile

Le froid scintillement de ta pâle clarté,

Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,

Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers:

«l’azur

Séraphique sourit dans les vitres profondes»,

le suprême aveu de la vierge s’exhale, son «suprême sanglot meurtri»,

avec le dernier accord du poème:

«Vous mentez, ô fleur nue

De mes lèvres! j’attends une chose inconnue,

Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,

Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris

D’une enfance sentant parmi les rêveries

Se séparer enfin ses froides pierreries.»

C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord; mais

leur répercussion leur survit; elle ébauche le secret, lequel, je le

tiens du poète lui-même, _n’est autre que la future violation du mystère

de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la

mort ce seul sacrilège; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau

intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où

elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se

perpétuer le souvenir de la vierge entrevue_.

Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu

être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley.

L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale

d’un Debussy, est cet _Après-midi d’un Faune_, dont je pus encore me

procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition,

sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute

pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné

de rose et de noir.

Je n’essaierai pas de _traduire_ cette _Églogue_; la pensée du poète

commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes.

En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles

offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la

cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des

zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science

psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour

n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet

exemple.

Avec _l’Après-midi_, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond

toujours scrupuleusement prosodique, des courants d’idées circulent,

tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre; mais

que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette «clarté

qui vient par surprise», dans certain vers d’Hugo.

Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses

«De la langueur goûtée à ce mal d’être deux»;

un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici

les plus claires:

«Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice

Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse

Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair

Tressaille! La frayeur secrète de la chair:

Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide...»

Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque:

«Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,

Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide

Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide

D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.»

Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien:

«Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure»,

puis:

«A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,

Une fête s’exalte en la feuillée éteinte...»

En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui,

nommant le baiser

«ce doux rien par leur lèvre ébruité»,

n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit:

«Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer...»

Couronnons cette série de citations avec cette charmante

SAINTE

«A la fenêtre recélant

Le santal vieux qui se dédore

De sa viole étincelant

Jadis avec flûte ou mandore

Est la Sainte pâle, étalant

Le livre vieux qui se déplie

Du Magnificat ruisselant

Jadis selon vêpre et complie:

A ce vitrage d’ostensoir

Que frôle une harpe par l’Ange

Formée avec son vol du soir

Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal

Ni le vieux livre, elle balance

Sur le plumage instrumental,

Musicienne du silence.»

J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée de vitraux, une extatique

Cécile, les mains détachées de sa viole en un geste d’élévation vague,

semblant frôler un invisible instrument que le poète devine être l’aile

d’un ange, divine harpe aux cordes de plumes, résonnant sans voix en

deux derniers vers, l’un de concise description, l’autre de pénétrant

mystère.

* * * * *

Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme de Mallarmé, c’est

la possibilité pour lui, de se concilier avec certain grotesque voulu,

ou des mots grossiers; ainsi, ces enfants

«Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare

...

Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,

Des marmots, des putains...»

Les deux _Chansons bas_ offrent un typique exemple de ce comique

singulier, à la fois gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et

funambulesque (c’est dire Banvillesque). _Le Savetier_:

«Le lys naît blanc, comme odeur

Simplement je le préfère

A ce bon raccommodeur.»

Quant à _la Marchande d’herbes aromatiques_, elle n’est autre qu’une

jeune débitante de cette lavande destinée à parfumer des endroits

secrets; mais le poète lui conseille plutôt de la piquer dans sa

chevelure pour

«Que le brin salubre y sente

...

Ou conduise vers l’époux

Les prémices de tes poux.»

Il est intéressant de placer en regard de ce bizarre filon la très

gracieuse veine de madrigal qui fut une grâce de notre auteur.

Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type accompli. Il en existe

deux versions; je citerai la première; outre qu’elle est plus à mon

goût, elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. Mallarmé

_polissait_ et _repolissait_, resserrant sans cesse sa pensée, on sait

avec quelle insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il advint,

notamment, à Ronsard.

Écoutez le

PLACET FUTILE

«J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé

Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.

Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé

Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.

Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,

Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres

Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,

Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres!

Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés

Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés

Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.

Nommez-nous... et Boucher, sur un rose éventail

Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,

Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires.»

Voilà bien notre Faune de Rambouillet; c’est terriblement précieux, mais

vraiment joli, bien notamment le huitième vers, et le dernier.

Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qui va nous

révéler, dans son caractère, comme dans son œuvre, un Mallarmé moins

connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage mythique (je ne

dis pas mystique) lequel, s’il avait existé, ce qui est peu probable,

aurait joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre poète, le

rôle d’une Béatrix profane, un contemporain composé de la Cynthia

d’Ovide, de la Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. La dame,

que nous appellerons, si vous voulez, Chéry-Legrand, outre le placet

ci-dessus et telles autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore

inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui ne figurent pas dans

l’édition de Déman, et qui sont, sinon tout à fait inédits, du moins

plus ignorés.

SONNET A ELLE

«O si chère de loin et proche et blanche, si

Délicieusement toi, Chéry, que je songe

A quelque baume rare, émané par mensonge

Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.

Le sais-tu, oui! pour moi voici des ans, voici

Toujours que ton sourire éblouissant prolonge

La même rose avec son bel été qui plonge

Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.

Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre

Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre

S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.

N’était, très grand trésor et tête si petite,

Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur

Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite.»

SONNET DU 1er JANVIER 1888

«Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant

La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse

Même du blanc habit de pourpre, le délace

Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.

Oui, sans ces crises de rosée! et gentiment

Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,

Jalouse d’apporter on ne sait quel espace

Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.

Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année

D’où sur ton front renaît la grâce spontanée

Suffise selon quelque apparence, et pour moi,

Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne

A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,

Toute notre native amitié monotone.»

Le 1er janvier 1889 est fêté par cette

CHANSON

_sur un vers composé par Chéry_.

«Si tu veux nous nous aimerons

Avec la bouche sans le dire,

Cette rose tu l’interromps

Et verses du silence pire.

Aucuns traits émanés si prompts

Que de ton tacite sourire,

Si tu veux nous nous aimerons

Avec la bouche sans le dire.

Muet, muet entre ses ronds

Sylphe dans la pourpre d’empire

Un baiser flambant se déchire

Jusqu’aux pointes des ailerons.

Si tu veux nous nous aimerons.»

Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques

pleins de badinages[23], où passe comme un souffle des _Chansons des

Rues et des Bois_ et qui se posent, tels que des papillons, sur des

livres, des éventails, des photographies;

[23] Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.

«Pour un lotus bleu, don inepte,

La blonde Starnabuzaï

Le recevait comme on accepte

Un abbé qui n’est point haï»,

écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi,

«pour le don inepte» et galant de tous les menus lotus bleus que nous

allons effeuiller, que notre «poète un peu moins qu’un abbé» dut être

reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve.

«Un mot au coin que j’avertisse:

La dame qu’ici vous voyez,

Dans la fresque du Primatice

A des cheveux blonds déployés.»

* * * * *

«Blanche Japonaise narquoise

Je me taille dès mon lever

Pour robe un morceau bleu turquoise

Du ciel à qui je fais rêver.»

* * * * *

«Sans les mettre dans vos souliers

Comme Noël aux châtelaines,

Déesse, il sied que vous fouliez

De votre pas nu ces fleurs vaines.»[24]

[24] En envoyant des fleurs.

* * * * *

«Lilith[25] confie à votre soin

Le rejeton qu’elle a fait naître,

Pour qu’assis en un petit coin,

Ainsi vous revoyiez son maître.»

[25] Chatte de Mallarmé.

* * * * *

«Ta lèvre contre le cristal

Gorgée à gorgée y compose

Le souvenir pourpre et vital

De la moins éphémère rose.»[26]

[26] Avec un verre d’eau.

* * * * *

«Voici la date, tends un coin

De ta fraîche bouche étonnée

Où la nature prend le soin

De te rajeunir d’une année.»[27]

[27] 1er avril 1887--(Jour de la naissance de la Dame).

* * * * *

«Paon[28], nous voici, par la merveille

De ton beau rire et du printemps,

Ramenés tous deux à la veille

Du jour où tu n’as que vingt ans»[29].

[28] Nom d’amitié donné à la Dame.

[29] 1er avril 1889.

* * * * *

«Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,

N’allez pas vous enfuir demain,

Et le ciel reprendra ses fêtes

Sur un geste de votre main»[30].

[30] Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.

* * * * *

«A l’oubli, tendre défi d’ailes,

Les instants qu’ils nous ont valus

Attardés, inquiets, fidèles,

Voltigent autour des _Talus_»[31].

[31] «A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus)». 9

novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce

distique:

«Riante et sans air de détresse

La maison attend sa maîtresse.»

* * * * *

«Que la Dame soit en joie![32]

Sous cette pierre elle a mis

Le vœu que sa maison voie

Venir les mêmes amis.»

[32] Pour la reconstruction sans doute.

* * * * *

«Un an de moins, mignonne, est traître.

Au retour de chaque printemps,

Tu finiras par disparaître...

Il faut t’arrêter à vingt ans.»[33]

[33] Anniversaire de 1891.

* * * * *

«Ma Chéry, pour faire semblant,

Dans une piscine éternelle

Trempe son pied au reflet blanc,

Mais la source jeune est en elle.»[34]

[34] Evian 1891.

* * * * *

«Tu choisis ton temps pour renaître!

Tout de la fleur ivre et debout

Jusqu’au rayon de la fenêtre

Sourit, et tu fais comme tout.»[35]

[35] 1er avril 1892.

* * * * *

«Fermé, je suis le sceptre aux doigts

Et, contente de cet empire,

Ne m’ouvrez jamais si je dois

Dissimuler votre sourire.»[36]

[36] Un éventail.

* * * * *

«Là-bas, de quelque vaste aurore

Pour que son vol revienne vers

Ta petite main qui s’ignore

J’ai marqué cette aile d’un vers.»[37]

[37] Autre éventail.

La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui

s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et

contient, outre cette expressive définition de soi-même: «l’unanime

pli», ces gracieux vers:

«Une fraîcheur de crépuscule

Te vient à chaque battement

Dont le coup prisonnier recule

L’horizon délicatement.

Vertige! Voici que frissonne

L’espace comme un grand baiser

...

Le sceptre des rivages roses

Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est

Ce blanc vol fermé que tu poses

Contre le feu d’un bracelet.»

* * * * *

«Musique dedans endormie

Il suffit pour te rendre aux cieux

Que la bouche de cette amie

Ouvre son baiser gracieux.»

* * * * *

«Plus rapide à tire-d’aile

Que lui de prendre le train,

Un joyeux baiser fidèle

Devancera mon quatrain.»[38]

[38] 15 août 1898--(sans doute un des derniers quatrains).

* * * * *

«Ceci, Seigneur, est mon livre de messe

Où je vous nomme et vous prie en latin

Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,

Triomphe tard mon sourire enfantin.»[39]

[39] Sur un paroissien.

* * * * *

«Par un paraphe et des vers attestons

Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,

Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes

Ce fier portrait du plus beau des vestons.»[40]

[40] Sur un portrait de lui-même.

Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours

tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca:

«Tout ce noir charbon que tu verses

Parmi tes entrailles perverses,

Prends garde, après quelque bonheur,

Qu’il ne te naisse un ramoneur.»[41]

[41] Sur un bocal de charbon de Belloc.

«J’aime à regarder Chéry

En qui tout, jusqu’au nez rit.»

«A tant manger je serais,

Non Diane, mais Cérès.»

«Une Dame à qui j’ai donné le nom de _Paon_

Possède, paraît-il, un fort joli tympan.»

«Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,

Je pousse des cris comme un petit paon.»

«J’ai cueilli pour que tu me crusses

Galant, ces violettes russes.»[42]

[42] Bouquet.

«Cette fleur comme toi la même chaque année

Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née.»[43]

[43] Anniversaire.

«Belle, ne laissez jamais choir

De larme sur ce fin mouchoir.»[44]

[44] A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs,

quand je manquais du mien.--En le lui rendant blanchi.

«Marie et Chéry, Magnier et Legrand

Sont de très hautes nymphes s’adorant.»

«On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-

Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry.»[45]

[45] Vu et estampillé par S. M.

Puis, ces menus _castigant ridendo_:

«Soyez, mes yeux, à jamais étonnés:

Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez!

Peut-elle, sur quels pipeaux

Les mettre mieux à propos?

Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,

Caresse aussi la bouteille d’absinthe.

Son doux œil est agrandi

Après le Cherry-Brandy.

En elle rien ne semble atone

Quand elle mange un panatone[46].

[46] Nom d’un gâteau milanais.

Elle a ce mignon travers

De comprendre un peu mes vers.»

A son tour, le _mirliton_ du même à la même, dont voici le déroulement

fantasque:

«Tous, de l’amitié! Sans ça l’on

Ne saurait orner mon salon.

J’ai, sur ce mirliton rêveur,

Ma devise: «_Amor for ever_[47].»

[47] Un mot changé.

Augusta Holmès m’accommode

Comme femme et même comme ode[48].

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 10 / 12 段