vous nous montrez tant de charmante sympathie.--Oui, je suis bien hors
de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et
prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte
soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là-bas, mais ne sont rien
à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre
mille soucis. Pas de travail de longtemps! Je ne savais pas cette flèche
terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable...
Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit,
comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti.
Stéphane MALLARMÉ.
_Mercredi_,
MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant
nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vous
appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit
adoré vous aimait bien.
Stéphane MALLARMÉ.
_Paris, 87, Rue de Rome_,
MON CHER MONTESQUIOU,
Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir: car si nos
esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part
établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si! Je
me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du
charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici; et
maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai.
Votre
Stéphane MALLARMÉ.
Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et
pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de
même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua.
Voici encore deux billets, à propos de mes livres:
«Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous
laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis
promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux; il
s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La
luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à
fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare
lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de
quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à
l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je
suis heureux de posséder le _Chef des Odeurs Suaves_. Recevez mon
amitié.
S. M.»
_Valvins par Avon, 22 juillet 1895._
MON CHER POÈTE,
La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne
sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce
surprenant livre _le Parcours du Rêve au Souvenir_; dans lequel, je
dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes
s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au
rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un
retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une
nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois,
qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête.
Votre lecteur
S. M.
«Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels»
selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la
participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de
Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un
pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach.
L’auteur de l’_Après-Midi_ s’était levé de bon matin, pour balayer de
tout papier incongru ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une
pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait: Palmes! comme un
autre se fût écrié: Peste!
[52] «Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute
participation à un emploi quelconque...» Sartor Resartus.
Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, l’avoir rendu plus
familier à ses proches, mieux accessible à de plus distants, l’auteur
que ses disciples défendent déjà contre l’accusation de ne pas se
montrer strictement grammatical; l’auteur dont s’inspire aujourd’hui
Monsieur Hervieu, au dire d’un journal du matin[53], l’auteur dont, qui
sait? on écrira peut-être quelque jour:
Enfin _Mallarmé_ vint, et le premier en France...[54]
[53] Le _Gaulois_, 15 Janvier 1900.
[54] Le vœu que j’exprimais, page 255, vient de se réaliser amplement
du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à l’effort de laquelle
nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une glane d’épis oubliés ou
omis et l’apport d’une contribution particulière.
*
Griffonnages en différents sens
Une conclusion s’impose. Voici trois artistes exceptionnellement doués,
passés maîtres dans leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à se
perdre dans le brouillard, l’un des couleurs: Monticelli; l’autre des
formes: Bresdin; le troisième des tropes: Mallarmé. Or, ce cas nous est
connu; il a été magistralement enregistré deux fois par le grand Honoré
de Balzac.
Le premier est _Gambara_, ce musicien de génie et de folie, «poussant à
l’extrême le principe musical, ce qui lui fait dépasser le but», selon
l’expression de l’écrivain.
Le second, plus concis et caractéristique, est cet élève de Mabuse,
l’étrange et mystérieux Frenhofer du _Chef-d’œuvre inconnu_, «un homme
qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres» et qui ayant
«profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la
ligne, est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches»; l’artiste
qui veut exprimer non «l’apparence de la vie, mais son trop plein qui
déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte
nuageusement sur l’enveloppe.» Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin
débutant: «_En partant du point extrême où vous arrivez_, on ferait
peut-être d’excellente peinture...» et, ce disant, il trempe «avec une
vivacité fébrile, la pointe de la brosse dans les différents tas de
couleurs dont il parcourt la gamme entière plus rapidement qu’un
organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’_O
Filii_ de Pâques.»--Le bonhomme daigne retoucher un tableau de Porbus et
lance des onomatopées familières aux peintres à leur travail, et qui
semblent scander les touches; nous en retrouverons plus tard de
similaires dans une lettre célèbre de Corot[55]: «Paf! paf! paf! voilà
comment cela se beurre, jeune homme!--lance Frenhofer--venez mes petites
touches, faites moi roussir ce ton glacial. Allons donc! Pon! pon! pon!
disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de
vie...»
[55] J’en ai noté de telles chez Whistler.
Un véritable maître doit faire passer dans sa toile: «l’air, le ciel, le
vent que nous respirons, voyons et sentons»; les tresses de cheveux
doivent remuer; «l’ombre n’est qu’un accident... les ombres des peintres
ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés; c’est du
bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair
dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les
places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas
lumineuses».--Et après avoir traité de barbouillages, de fort belles
études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses deux compagnons de
son chef-d’œuvre, un tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans;
une figure de femme ébauchée «dans un ton clair avec une pâte souple et
nourrie».--«Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner
correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, poursuit
Frenhofer, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma
figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le
corps humain ne finit pas par des lignes... La nature comporte une suite
de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres... La
distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi n’ai-je pas
arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de
demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément
poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les
fonds».--Et le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs
l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. «Ah! ah! s’écrie-t-il, vous ne
vous attendiez pas à tant de perfection! vous êtes devant une femme et
vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile,
l’air y est si vrai que vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui
nous environne. _Où est l’art? perdu, disparu!_ Voici les formes mêmes
d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne
qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous
présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans
l’eau? Admirez comme les couleurs se détachent du fond... Aussi, pendant
sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des
objets». Or, les deux spectateurs se trouvent devant une toile chargée
de «couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de
lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.» Mais le vieillard
continue: «Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec
son œuvre pour produire une semblable création. Quelques-unes de ces
ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue,
au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la
nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien! croyez-vous que
cet effet ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais
aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu
comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le
modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, _par
une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à
accrocher la véritable lumière_ et à la combiner avec la blancheur des
tons éclairés, et comme, par un travail contraire, en effaçant les
saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour
de ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin
et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect de la rondeur même de
la nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. De loin, il
disparaît. Tenez, là, il est, je crois, très remarquable».--Et du bout
de sa brosse, il désignait aux deux peintres une pâte de couleur
claire.--«Là, finit notre art sur la terre!» conclut l’un des deux
assistants, «mais tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa
toile».--Et le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis s’affole:
«Aurais-je donc gâté mon tableau?»--Mais il se rassure, et rentrant dans
son illusion: «Moi, je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement
belle!»
* * * * *
N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli dans ce peintre qui voit
plus haut et plus loin que les autres peintres et qui a profondément
médité sur les couleurs? qui ne veut pas de l’apparence de la vie, mais
la vie elle-même, et qui parcourt la gamme des tons comme un organiste;
qui fait passer dans sa toile l’air, le ciel et le vent, vivre les
femmes et flotter leurs chevelures; qui veut que l’art se perde et
disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère et qui, par une suite de
touches et de rehauts fortement empâtés, dans une pâte souple et
nourrie, accroche la véritable lumière?--Et ne mérite-t-il pas d’être
assimilé au chef-d’œuvre de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre de
Mallarmé intitulé: _Un coup de dé n’abolira jamais le hazard_, ce cahier
d’une vingtaine de vastes pages blanches où des mots se projettent en
caractères divers et retombent, tantôt un par un, ou tantôt par des
cascades de fusées obscures, entre lesquelles un mot aux lettres géantes
éclate et se prolonge ténébreusement, tel que la redescente d’une noire
étoile en une sombre chandelle romaine? Chef-d’œuvre inconnu, que les
plus convaincus disciples du poète proclament entre tous déconcertant,
et qui ne porte plus même trace de ce pied divin que, dans son tableau,
Frenhofer, comme involontaire marque d’un art passé, _d’un art dépassé_,
avait laissé survivre «à une lente et progressive destruction».
Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans cet artiste qui cache sa
production pour en jouir seul; qui traite de barbouillages ses premiers
travaux justement admirés, et s’enferme dix ans avec son œuvre, toute
pleine aussi d’empâtements de pensée, dans lesquels les lecteurs ne
voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de Bresdin) que
confusion de lignes bizarres, que «_griffonnages en différents sens_»,
pour conclure ce recueil par un intitulé du géant Van Ryn, lequel
exprime en son dédaigneux libellé le dernier mot de toute pensée
humaine...
TABLE
Pages.
Dédicace à Boldini 1
Diptyque et Triptyque 3
I
AU PAYS DES CIELS SONORES
I.--Le Peintre aux Billets 9
Alfred Stevens.
II.--Le Pasteur de Cygnes 87
Georges Rodenbach.
II
AU DELA DES FORMES
I.--Le Broyeur de Fleurs 127
Adolphe Monticelli.
II.--L’Inextricable Graveur 159
Rodolphe Bresdin.
III.--La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi 215
Stéphane Mallarmé.
*.--Griffonnages en différents sens 279
ACHEVÉ D’IMPRIMER
le onze janvier mil neuf cent vingt et un
PAR
L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE
à Orléans
pour
E. SANSOT