au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser
en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et
paraissent le narguer.» Suivons bien notre La Fontaine:
«Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans
le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier
épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur
queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon
qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la
terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les
paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de
grands vases.»
Enfin, la fable intitulée _la Baleine et les Poissons_ est accompagnée
de cette lettre (le 11 mai 1868):
«Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en
approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!)
et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre
composition; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après
moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en
masse près de la baleine; celle-ci devra être représentée à
demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux.
Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la
tempête; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de naufrage;
la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau
il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc...--Vous pourriez
vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de
M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux,
etc...--Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le
tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans _Le Papillon et la
Mare_, etc., etc...»
Rapprochez du nº 6 du catalogue de M. Fourès: «Au pied d’une falaise
très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent
attirés vers elle.»
L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement,
douloureusement:
_Paris, le 18 avril 1868._
«MON CHER MONSIEUR,
«Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis
en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus
avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les
couches de ma femme, les yeux vinrent malades; depuis quelques jours,
j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre.
J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de
huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que,
malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont
même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de
travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le
terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le demandez, commencé
la fable du _Diplomate et des Fourmis_.--De plus, quant au
frontispice, _j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me
demandez_.»
Pour cent francs!
Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra
représenter «une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours,
panthère, loups, rhinocéros, renard, etc...» (toujours tout ça pour
cinquante francs), et il annonce «des remaniements fort importants dans
_le Diplomate et les Fourmis_.»
Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin
1868, il écrit de Bordeaux:
«Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière... je vous ai
dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel
sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en
référer à vous... ayant toujours des changements, des corrections à
faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous
me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même.»
En réponse, l’auteur du _Diplomate_ se fâche à son tour, se gonfle, fait
le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à
un Bresdin plus souple. Puis il s’amende: «Vous avez tort de vous
fâcher, je n’ai pas eu l’intention de vous froisser...» Et les travaux
reprennent... et le bavardage:
«Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon
erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon; mais persuadé que
vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt
écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé.--Puisque vous
recommencez le dessin du _Papillon_, je me permets de vous adresser un
projet de disposition... Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant
au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se
débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se
souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans
laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté.
Touts (_sic_) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans
la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux
saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de la _Comédie
de la Mort_. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau
blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu
fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les
chaleurs de l’été, et dans un climat méridional...»
J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux,
parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant; on lui
pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur
contemporain: «Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les
plus lourds.» Voyez cet amateur plus qu’inhabile, et plus que tatillon,
dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui
donne aux branches une physionomie; et le voilà tel qu’un taon autour de
Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des
plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins
de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons
doit être admirable.
Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour un _sic
vos non vobis_ finalement murmuré?... En un mot, le recueil de fables
a-t-il paru illustré par Bresdin? Je l’ignore et j’en doute beaucoup;
mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M.
Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin; il
comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre
de fables.
Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des
collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement
de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de
proportions cette longue étude.
* * * * *
Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être occupés de Bresdin, il sied
d’ajouter Cladel qui, dans _Urbains et Ruraux_, a consacré un chapitre à
Bresdin, sous ce titre: _Sous-cantonnier de l’Arc-de-Triomphe_. Paul
Arène dans _Un Vieil Artiste_, le chapitre qu’à son tour, il consacre à
Bresdin, en son _Paris-Ingénu_, certifie le fait qui sert de thème aux
variations de Cladel: «En 1880, l’année du rude hiver... alors que,
presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour gagner sa vie, à
raccommoder, sous un hangar ouvert à tous les vents, les outils des
ouvriers occupés à balayer la neige des rues.»--Un petit article signé
_Nives_, dans _L’Art Français_ du 12 janvier 1878, fait discrètement
appel à la charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail:
«Bresdin, l’auteur du _Bon Samaritain_ et de la _Fuite en Égypte_,
Bresdin est balayeur! Vous avez bien lu: balayeur...»--_Væ Victis_, dans
un autre volume de Cladel: _Raca_, traite encore de Bresdin.
Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier consacre, lui aussi, dans
_L’Événement_, à la mémoire de Bresdin, un bienveillant commentaire.
Les éléments de ce travail étaient rassemblés, quand il m’a été donné
d’apprendre l’existence, et de faire la connaissance de Mademoiselle
Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du graveur. Malgré les
irréparables dissensions qui divisaient alors le ménage de ses parents,
elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite indiquée au cours de
l’étude de M. Fourès.
J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, d’étonnants albums dont
elle a patiemment et pieusement réuni les éléments divers. Lithographies
et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques dessins dont, à mon sens,
voici la provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un original proprement
dit, et tel est aussi l’avis de Mademoiselle Bresdin.
Au moment de livrer un de ses dessins à la plume, l’auteur en prenait un
calque, aussi fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. C’est
une grande partie de ces calques dont la fille du graveur possède la
collection. Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir de prétexte
à réunir autour d’elle, quelque prochain jour, une exposition de l’œuvre
de Bresdin, sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer
l’attention du public artiste.
Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra çà et là se procurer, dans
quelques rares cabinets d’amateurs, formeront, avec les lithographies et
les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un ensemble respectable quant au
nombre, mais bien principalement, quant au prestige. Ce qu’on verra dans
ces dessins, ce seront les variations des thèmes que j’ai indiqués, mais
infiniment plus précieuses; de vieilles villes aux pignons historiés et
mystérieux, et dont les clochers, pareils à des index aigus et levés,
semblent dévider des nuages; des montagnes, des défilés de maisons; et
devant, et parmi, sous d’étranges parasols, des foules lilliputiennes,
des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages hantés de guerriers:
Schamyl, qui fut un héros de Bresdin; de plus anciens combats: des chars
gaulois, la bataille d’Ascalon.
Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, tels que les clochers de
la verte et mouvante cité des vagues.--Puis, au-dessus de toutes ces
choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, l’universelle
réconciliatrice que, sans nul doute, l’artiste envisage, selon la belle
figure de Madame Valmore, comme
«... cette cueilleuse d’âmes,
Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,
Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
Comme on ôte le sable où dort le diamant.»
Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, devant la révélation
de ces dessins qui n’ont d’équivalent que dans certains tracés
médiumniques, de ces dessins que l’on comprend mieux en sachant que
l’auteur restait parfois de longues heures à contempler les araignées
tissant leur toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de celui qui
fut l’Ixion du «Moëllon lithographique».
«Je roule cette pierre depuis cinquante ans» a-t-il écrit sur un rocher
qui occupe le centre d’une de ses compositions. Daniel qui habita un
temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute sa vie, fut livré aux bêtes.
Artiste que Gautier eût rangé parmi ses _grotesques_, Vallès, parmi ses
_réfractaires_, Verlaine, entre ses _maudits_, et que j’intitule, moi,
le _Job du Burin_.
Quant à son caractère, d’une pure rusticité bonasse et naïve, il
l’assimile, sur de certains points, au frère Junipère des _Fioretti_, ou
encore au Saint-Joseph de Cupertino des _Physionomies de Saints_.
J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, en des temps meilleurs;
l’un, une gravure de M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, à
la barbe touffue, au crâne socratique, assez semblable au Verlaine des
dernières années. L’autre, bien préférable, une photographie du
bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude familière, sous son
paletot de grosse étoffe, son pantalon à carreaux, sa pipette à la main,
la tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.
Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, le 11 janvier 1885. Daniel
s’est évadé hors de cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence
humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un grenier de quarante
mètres de long, où il s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il
affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions d’un tel logis,
qu’on ne saurait s’y asphyxier, à moins de vingt-cinq francs de charbon.
Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué une triste image de Bresdin
sur son grabat de mort. C’est en un coin de grenier sordide, un lit, ou
plutôt un coffre en planches; et dedans, la dépouille: une sorte de
vieux marmot barbu et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes non
rejointes. La paillasse est houleuse, le lit, trop court; des hardes y
sont accrochées. Par terre des sabots, une canne, une casserole, une
caisse, un casque tonkinois frappé de coups d’ombre et de clarté par une
lumière de chandelle.
Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, Rue Drouot, dans la vente de
Champfleury, qui a bien pu supporter la vue d’une telle image de _sa
victime_; Champfleury qui, alors _directeur de la Manufacture de
Sèvres_, daigna suivre en la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont,
Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de l’homme dont il était
convaincu d’avoir fait la célébrité...
Il lui devait sa fortune.
III
La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi
STÉPHANE MALLARMÉ
«Aidons l’hydre à vider son brouillard.»
MALLARMÉ.
[Illustration: Stéphane MALLARMÉ 1842-1898]
«MON CHER AMI,
«Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. 1/2 à l’atelier, Rue de la
Sorbonne, voulez-vous y venir?
Tout à vous,
CHAULNES.
Jeudi matin.»
Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de
l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je
m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à
1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici
la genèse. Jeune alors, et très féru de poésie parnassienne, j’en étais
à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec
le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait,
entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans
une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le
mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de
chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.
Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la
connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes
descriptions ont été tracées.
De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis
devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce
Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées.
J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette
manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci,
partiellement représentative de son art: «Une voix douce, musicale,
inoubliable», écrit Monsieur André Gide. «Son aspect, ajoute Monsieur
Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité,
ennemi de toute pose et de tout geste dramatique.» Et plus loin: «Un
geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme
celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait
parfois une mystérieuse solennité.» Monsieur Mauclair est plus étendu:
«sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise
absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il
parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée... comme
dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un
homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni
précieux...»--«un peu de prêtre, un peu de danseuse», écrit à son tour,
du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges
Rodenbach, «l’aigu et fluide enchanteur des _Vies Encloses_», selon une
expression de Mallarmé lui-même.
Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et
corrélatifs, _de visu_ observés, puis notés de souvenir par des assidus,
moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner
sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, «que
leur met en esprit l’amitié» scolastique: «on a tout le temps désormais
pour parler de son œuvre; ceux qui viendront après nous pourront mieux
en parler encore...» formule le premier; et le second: «d’autres
analyseront son art si noble», ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de
nous parler excellemment de «l’effrayante densité que laisse aux mots
(dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure», et Monsieur
Mockel de définir avec exactitude cette «pensée dont il (Mallarmé)
restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en
aiguiser mieux la pénétrante vigueur»; aussi, cet «art hermétique et
distant» qui «choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point
tenté d’avilir son art» en des temps qui n’«accueillent avec joie que
les formes les moins nobles» de la poésie. Mais à peine d’exemples, au
cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de
subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et
que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme: «il forçait à aimer plus
qu’on n’avait admiré», un très noble vers inconscient, un de ces
alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des
poètes: «Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre.» Heureux
déjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge!
Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la
funéraire libation de son personnel regret, nous livre de
caractéristiques formules de l’art de son Maître: «Le langage parlé, à
ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit» et il demeurait
«courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation
de rêve et de style.» Des citations développées et bien choisies
viennent corroborer ces justes expressions, de «leur syntaxe elliptique
et très concentrée». Le _démon de l’ellipse_, ce mot avait déjà été
prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un
physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.
Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus
poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus
touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé,
cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle
«s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement,
lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa,
d’un Laplace, ou dans une géométrie.» Je goûte fort aussi cette
réflexion de Monsieur Mockel: «Qu’on ne soutienne pas que cela n’est
point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens
n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en
désarroi, car ils leur ont donné des noms: l’ellipse, la synchise,
l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils
n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu
besoin.»
[19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire: le
but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant
que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition
enseignante et la précieuse linguistique de la _Tentation de Saint
Antoine_ ou d’_Émaux et Camées_, par exemple, méritera pour le moins, le
titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur
rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé; ce _distinguo_
est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire
bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que
d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans
les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas
rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la
difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir
fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif,
mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de
profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et
circonvallations, qui songe à le contester? Pas plus qu’à en infliger la
lecture aux amateurs du _style coulant_ ou, à ces producteurs
_naturellement compliqués_, si justement définis par Gautier dans la
préface des _Fleurs du Mal_, de nous offrir leur pensée tout couramment
éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve
tant de chalands pour l’_écriture_ diluée, tant de poètes et de
prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains
alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et
de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens
poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque
dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de
promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas
ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de
neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des
sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de
sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature
incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre
et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence
redonnera du ton aux veules phraséologies.
[20] Ils ont fait leur apparition.
Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit
peut-être nécessaire; quelques suppressions, par des incendies de
librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de
ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin
ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un
exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que
ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments
émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes
d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre
totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de
soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je
crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne
pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par
des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de
_crises_.
J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le
caractérisent bien: alambic et quintessence. Abstracteur de
quintessence, s’il en fut jamais! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à
cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si
éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché
dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin,--qui fut
aussi l’ami de Mallarmé: _Janua aperta ad hortum regis conclusum_: La
Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.
Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à
un jardin _à la Française_; et cette comparaison me mettrait d’accord
avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art
ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs
taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides,
n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles
persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de
Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines
de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute,
comme le fait justement un des écrivains cités plus haut: «Les couleurs
y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la
transparence, et sans qu’un relief les trahisse.»