l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles
de la création; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon
hideux; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades,
s’empare du sol; ce champignon est végétal, il est animal aussi; la
transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme
entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture
engendrent des âmes ailées; il existe une ressemblance effrayante
entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines
sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent
que se ressouvenir de ces poses d’animaux féroces qu’elles affectent,
et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile.»
Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre
maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé de _Bon
Samaritain_, car, ajoute Banville: «n’en déplaise au prodigieux artiste
dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et
m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en
pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur
lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le
prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux le
_sujet_ qui a servi de prétexte à cette composition écrasante...»
Jugez plutôt:
«Tâchons pourtant, lutte insensée! de donner une idée initiale vague
de ce travail immense.
«Sur le premier plan une eau dormante et des végétations
inextricables: chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs
difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées,
bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches
ouvrant des gueules féroces; en les regardant mieux, un monde
d’animaux s’y cache: oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de
l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière,
une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux
bras tordus; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable
douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures? Puis le tertre
herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires; les singes y pullulent,
l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des
branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil,
des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la
végétation triomphante; puis, formant deux coulisses gigantesques et
démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond
lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les
étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes
les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège
d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures
larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les
hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à
peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil
les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une
ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se
condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses
d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant
elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents
aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus; l’une de ces branches
a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où
elle brandit un dard enflammé; ici le rêve prend corps, la nature
violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un
entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer.
Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté,
minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont
chacune sa physionomie et son allure, océan éthéré où chaque vague est
vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres,
d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un
réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine
lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme
la forêt d’arbres...»
J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais
toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé.
J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé
visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa
signature.
Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes:
«Le _Bon Samaritain_, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre:
un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés
tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de
forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de
vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une
futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir,
au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé,
un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans
un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé
de ballots de nuages.--On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague
Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium...»
Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs du XIXe siècle,
tel est son jugement à propos de la même œuvre:
«Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de
patience comme en exécutent les prisonniers: c’est ce que les artistes
expriment pittoresquement en disant que c’est «noix de coco».
* * * * *
Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment
sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs
d’inspiration de l’artiste.
«O feuillage, tu m’attires!»
Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable
part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses
planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des
bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et
s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même
j’admire trois de ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une
fraîcheur y règne; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien
d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites
ombreux, recueillis, solitaires.
La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de
l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser
entrevoir le travail du graveur; les branches s’y étreignent comme des
tentacules ligneux ou des pattes de crustacés; de plus troublantes, qui
revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement,
et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à
travers l’écorce.
Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage
d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge; un inextricable
fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de
lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle
que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles,
une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur
l’espérance...
Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages plus rocheux, nous
laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle
pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel
follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et
sulfureuses.--Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités,
blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux.
C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs,
que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche
monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles
couronnent une éminence; et sa poésie est la même que celle qui nous
émeut dans le _Retour du Chevalier_, une des plus pénétrantes
compositions de Boeklin.--Un troisième paysage rocailleux de plus
grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes.--Un nouveau bain
de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de
jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure
veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré,
vingt ans avant Loti.
Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se
plaît à démesurer fantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir
du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les
toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des
ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées.--Encore un lieu de
prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux
couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort
bizarres; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve
le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots
piaillent.
Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui
s’en distrait à dessiner de telles métairies: «Faire de l’agriculture,
objet de tous mes vœux», écrit-il dans une lettre de 1866. «Car Bresdin,
ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours
interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours
la même idée fixe: être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les
champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher
au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les
oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon
pain bis qui sent encore la terre et le blé.» Et l’écrivain conclut sur
le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à
Paris par Bresdin: «Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi
lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y
manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon...
quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut
signifiée.»
Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même
intitulait _Arcachon_, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui
fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de
prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux,
un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche
implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait
que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent,
troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux
s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de
femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent
dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close
règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le premier plan, une
pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde
tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de
brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent
d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches
blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet
comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet
habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille.
Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au
castel; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de
seigneurs et de pages; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure,
a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor
parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air
de:
«Assez dormir, ma belle,
Ta cavale isabelle
Hennit sous les balcons;»
mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux:
l’épreuve, sur une sorte de faux vélin, est une de celles mentionnées
par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869.
Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus,
de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de
volumineux «pots-beurriers» coiffés d’un blanc papier ficelé, qui
s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du
dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la
tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne:
miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles.
Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit
abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette
page domestique.
Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883,
baptisée par Bresdin: _la Pêche Miraculeuse_. Au-dessous d’un ciel plein
d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être
débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans
que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des
bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener
à soi des poissons étranges.
Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en
Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial
voyage.
Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie
et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et
de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du
groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont
d’aspect bien différent: celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une
végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de
feuilles; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme
dénomma _la Vigoureuse_) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer
forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent,
image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du
dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès.
La _Comédie de la Mort_ suit de près et emboîte justement le pas; moins
intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait:
des squelettes entourés de larves de Tentations; masques de rameaux
noueux, grimaces de racines, grouillantes bestioles aux impossibles
anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété; et
vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de
nuages.
Écoutez encore Huysmans:
«La _Comédie de la Mort_, de Bresdin, où dans un invraisemblable
paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des
formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à
queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de
crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de
squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant
de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un
ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte,
qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu
sur le dos, les pieds devant une mare.»
Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie
macabre, ces deux feuillets jadis publiés par la _Revue Fantaisiste_:
deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort,
qu’ils destinaient à leur proie; puis, cette Mort assise, se prêchant
elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante
et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus
convaincante figure de la Mort, à l’égard de cette femme; elle la
persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et
quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant,
la Mort s’en réjouit en violonant.
Voici encore un curieux _Combat antique_. Un César lauré, à cheval, des
mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de
casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité
qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière
orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie
de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice
de la _Revue Fantaisiste_.
* * * * *
J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection,
le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre
retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont
voici le roman comique.
Des circonstances que je dirai tout à l’heure, m’ont mis entre les mains
une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de
Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de
fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert
d’intermédiaire; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice,
et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est
vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe,
confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de
cette tournure: «Si le travail que vous me ferez sera aussi
consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne
me permettrait guère de vous faire tort d’un centime.»
Une épreuve de la _Comédie de la Mort_ est envoyée par M. Dusolier, au
fabuliste, qui répond à l’artiste: «C’est une fort belle œuvre;
puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me
faire d’aussi _jolies_ (!) compositions, et tout aussi bien exécutées.»
Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il
dessine aussi!) indiquant par à peu près la composition du frontispice.
«Numéro 1.
Un homme étant couché dans un petit bateau,
Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,
A différents poissons tendait un certain piège
Soutenu par un mince liège...
«Numéro 3.--La fable n’étant pas encore faite je ne vous envois (_sic_)
qu’un sommaire du sujet; ainsi il faudra représenter deux nègres en
pantalons rayés et grand chapeau de paille, l’un d’eux travaillant à la
terre, l’autre, encore dans le lointain, arrive avec une béquille, le
bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.
«Numéro 4.--Ici, représenter un train de chemin de fer sortant d’un
tunnel et glissant sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.
«Numéro 6.--Ici il faudrait représenter l’entrée d’une caverne, ou vaste
grotte, dans laquelle on verrait des oiseaux de proie, comme milans,
buses et faucons, en train d’égorger une compagnie de pigeons. Un
corbeau doit sortir de la grotte en s’envolant.
«Numéro 7.--Le bloc de marbre... Vous pouvez représenter ce bloc de
marbre fendu par le milieu, ou disjoint; mais je pense que, comme il
servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), de ne pas le
trop disjoindre, afin de pouvoir y lire facilement ce titre: Fables par
H. T. F.[18]»
[18] Cette lettre est datée du 22 mars 1868.
Or, dans la descriptive énumération des dessins de M. Capin, citée par
M. Fourès, nous lisons:
«Frontispice; il est bordé de branches entrelacées où grimpent des
écureuils et où se glissent des serpents, avec deux chiens à
l’extrémité. Au milieu, assis sur une large pierre, un poète tient un
livre à la main, bouche ouverte, la dextre en avant et portant une
escarcelle à sa ceinture; sur la pierre on lit: Fables, par T. F. 1868.
Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont passe un express. A gauche et
au bas, un pêcheur à la ligne tient un poisson à la main. A droite, un
homme va devant une paire de bœufs; un cavalier vient derrière lui.
Hautes montagnes.»
Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement qu’il inspire à
l’étonnant La Fontaine, le voici formulé dans une lettre de lui, datée
de 1868:
«J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie
tout le consciencieux de l’ouvrage, etc... quant au personnage que
vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je
n’en ai pas saisi la nécessité; _pourquoi lui faites-vous tenir un
poisson?_...»
Et, plus loin:
«J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le
frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur
son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il
est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des
nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas, _et cela est un point
essentiel_, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les
habits déchirés; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit
exprimer le bonheur et l’aisance.»
Ces fables, la correspondance nous en livre trois, tout au long. Je me
dispenserai d’en faire autant; les quelques vers cités plus haut
donneront le ton de ces apologues, comme la mesure de cette prosodie, et
les commentaires seuls sont pour nous d’un instructif attrait. La
première fable adressée à l’illustrateur a pour titre bien venu: _Le
Diplomate et la Fourmilière_.
«J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour
qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des
quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe
paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu)
avec un grand beau chêne; je laisse d’ailleurs à votre riche
imagination de le peupler d’insectes et d’animaux; parmi ceux-ci, des
lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc...; mais pas de
gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le
personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la
fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre,
contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre
sur la fourmilière.»
Comparez le numéro 7 du catalogue de M. Fourès: «Dans un bois, un
chasseur tient son fusil par le canon, etc...»
Voici ensuite: _Le Papillon et la Mare_. Un papillon attiré par une
fleur d’eau, risque de se noyer dans la boue.
«Je pense--reprend notre fabuliste--que vous saurez tirer grand parti
de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la
morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique
composition... Il faudrait représenter un joli paysage dans une
vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des
montagnes; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses
abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de
fleurs, de papillons, etc... Il faudra représenter dans la mare ou sur
ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (_sic_),
grenouilles, petits serpents, rats, lézards; et, dans les branches de
quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votre _Comédie
de la Mort_, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs
toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques
crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit enfin de faire
opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une
nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges
cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges,
et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à
votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le
papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain
et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait
pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les
animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en
rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien
donner une physionomie caractéristique.»
Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et
qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est
défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de
l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon
joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine; mais les branches
sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux
grouillent dans ce cloaque.
C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable
suivante, _Le Dindon et les Paons_, que nous retrouvons daté de 1868,
dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M.
Fourès: