Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire

s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de

Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions,

et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire

le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et

vénérable.

* * * * *

Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la

corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des

concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce

sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au

cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de

Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret: «Chingakgouk, bon vin, sert

à boire et à manger.»

La nouvelle, je ne fais que la rappeler; elle est à lire et, pour

beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique: «Cette

histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de

larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus

tard.»

Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de

Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu

trop «amusantes», et dont il ne paraît point que le récit l’ait _amusé_,

personnellement.

Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite

«une chambre de quarante francs par an». Elle est meublée d’un lit de

miséreux, et d’une échelle à «marches plates servant d’étagère», sur

laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste: quelques

planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour

tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant,

modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom de _Maître au

Lapin_ recueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide

Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie.--Un troisième et

dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe

authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de

munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis.

Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du

cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, «quelque chose

d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux», qu’il revend

deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. «Pour

comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La

plupart des gens n’y auraient rien vu; les véritables amis de l’art y

découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de

difficultés.»

Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit

de contribution pour l’histoire de Bresdin.

Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir

son héros aveugle, sur cette poignante apostrophe: «Ah! dit-il en

poussant un grand cri, je ne vois plus...» c’est que ce _Lamma

Sabachtani_ de l’art a précédé telle situation qui nous émeut dans _La

Lumière qui s’éteint_, le beau roman de Kipling.

Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent

acceptables.

M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous

représente Rodolphe Bresdin «d’une honnêteté niaise et sublime». A

vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus

d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui

nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons

reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase

caractéristique de la vie du _Maître au Lapin_. Le compagnon de

Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère; Bresdin lui a

réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent

Paris à Toulouse; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux

aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands

cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but.

Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, moyennant cinq francs par an,

le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier «moitié terre et moitié

chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de

labeur.» Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, _soi et lui_

«exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au

pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois

par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent

sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à

la plume...»--et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux

cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard.

Au bout de ces cinq années de stage à «s’asseoir avant d’entrer, aux

portes de la ville» Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. «Pour la

première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit... le propriétaire

l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques

branches mortes ramassées dans le verger.» Et le voilà installé dans son

recoin qui lui semble royal,--d’ailleurs, selon son goût,--à

«travailler, inconnu et admirable» suivant la juste expression de son

historien d’alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en

ce temps-là, toute sa famille.

Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître

M. Dusolier.

Un autre biographe lui succède; car le sort qui paraît se divertir à

fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des

commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste,

mais effectif évangile.

Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une

brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.

Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle

se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont

importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des

répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations

desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de

caractère déjà observés, complèteront la figure.

Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de

Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). «A vingt

ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il habitait un grenier, un

galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules,

faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant

devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la

tannerie.»

Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail,

dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez

plutôt:

«Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M.

Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal

recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la

demeure d’un artiste; elle était divisée en deux pièces. Celle où il

travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et

trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient

librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur

un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans

l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin

faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son

travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisir à commander

à tous ces animaux...» Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en

déclarait surpris: «J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin,

et la meilleure des boissons...» une eau de source dont il exaltait le

mérite, affirmant «qu’elle contenait une infusion bienfaisante des

diverses feuilles qui y tombaient.»

Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de

Bresdin, le _lamento_ de ces cruelles années.

Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli.

On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de

Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur

de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend,

Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois «muni d’un dessin

qu’il met en vente.»

«Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez», répond-il à un

amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais

l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en

veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les quatre

cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la

condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur

déplaisait.--«Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite

de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art!»--Et deux jours

après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même

travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.

Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère

plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire

le bien avec délicatesse.

Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une

caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un

gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte

quatre cents francs, au nom de la «cousine du tyran». Pourquoi justement

cette somme? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins

généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux,

suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée.

Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le

comprendre, bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme

prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le

scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial,

avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait: «la première

épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain... le pauvre homme était

si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser

entrer dans la cour!»

* * * * *

Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il

ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin:

les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de

Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles

de ce crucifié de l’existence.

La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de «l’amertume

de sa position», et, dans le même instant, nous révèle sa propre

charité. Pauvre (et quel pauvre!) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit

d’un Polonais, qu’il appelle «pauvre Pologne» et qui vient le trouver

pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires...

«Il tombe sur mon pain--_remarque drôlement l’auteur de la lettre_--et

y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en

font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et

bagages; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes

pourront bien y passer aussi, sans que les _steamers_ aient jamais

besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées.»--_Et il ajoute_:

«Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen...

le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est

très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très

honnête, Pologne,--ce qui est à considérer.--Je dois l’emmener avec

moi en Amérique, l’année prochaine...»

J’insiste sur ce point de beauté morale, qui nous donne à constater que

si, comme l’écrira plus tard Banville «cet esprit est taillé dans le

roc, comme le tombeau d’un Pharaon», ce cœur est aussi pénétré d’amour,

comme le nid d’une colombe.

Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, constamment manifeste chez

Bresdin, qui, selon Banville encore «s’est exilé, pendant de longues

années, non pas dans une province, non pas dans une campagne, mais dans

une forêt... pas tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement la

liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment entrât pour beaucoup

dans la résolution prise». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, au

cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, lors du baptême de son

premier enfant, prend cette forme particulière: la marraine choisie

n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes garanties de moralité, il

la remplaça, séance tenante, par une fillette de dix ans qu’il alla

quérir sur ce propos: «Puisque vous prenez la chose au sérieux, je ne

peux permettre que ma fille reçoive le premier sacrement, soutenue par

des mains impures.» Enfin, nous voyons s’ébaucher dans la dernière

phrase de la lettre précitée, cette Amérique idéale qui fut une des

illusions de ce génie enfant, ensemble borné et vaste.

«L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se

conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu... en me reportant

vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du

Créateur.--Ah! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et

son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans

s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant

son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force,

comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur

existence. N’est-ce pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout

homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et

le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus

autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront

qu’il faut hurler avec les loups; moi je pense qu’il vaut mieux les

tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous

permet pas de pouvoir les museler.»

[17] On rétablira aisément la construction de cette phrase et de

quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer

l’éloquence.

Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné faute d’argent.

«Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste

pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de

passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu--ô

prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur

l’exploitation!--j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente

francs... moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai

pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travailler _le

moëllon lithographique_ pour amasser mon voyage, et probablement celui

des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la

concession.»

Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet que nous voyons fluctuer

au cours des lettres. En 1866:

«La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait

enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les

noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de

l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si

cher que les vieux amis ne s’écrivent plus,--ce qui prouve à la fois

la force des événements, et la faiblesse des sentiments!» _Et tout de

suite après cette boutade_: «Ma pauvre femme et moi nous désirons

d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à

l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons.»

Une autre lettre de la même année, débute ainsi:

«Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans

deux mois, au plus tard; je devais partir le 20 septembre, mais ayant

appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde

mon voyage--d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma

famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la

somme nécessaire, aient été couronnés de succès.

Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques

gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon

passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous

soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens

amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de

partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes

renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux

environs.»

Mais toujours l’auteur de tant de _Fuites en Égypte_ voit se refuser à

lui, cette fuite en Amérique tant désirée.

C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le

Canada. De ce voyage--qui sans doute ne fut pas heureux--nous ne

connaissons guère que le retour: «Il y a dix ans (vers 1876) dans une

brasserie fréquentée par les peintres--écrit Paul Arène en son _Paris

Ingénu (Un Vieil Artiste)_--près d’une gare, quelques amis

s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait

mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa

femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient

d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune.»

Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les

souffrances; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est

pas sans les aggraver.

La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si

fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été

question. Suivons-la: «Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva

jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance.

Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en

souffrait beaucoup.» Une lettre de 1862, touchante d’espérance

combative, s’exprime ainsi:

«J’ai déjà passé un traité avec une Revue (_La Revue Fantaisiste_):

deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque.--Voilà

donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille.--Je m’ennuie

affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler; il me tarde de

pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien

s’ennuyer aussi.»

En 1865:

«Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette

fois, grâce à Dieu, est un garçon; qu’il a un mois, paraît très bien

portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère...,

que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à

la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai

choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié.»

En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de

Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26

mars 1831.

Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus

cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je

l’ai dit, au héros de Kipling.

«Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus

de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné

encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et

la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant

quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très

malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me

suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours: j’en souffre

beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop

péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel

état de choses.

«Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois

sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit

que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur

noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades; que la saison

n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire

subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en

vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse,

depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai

souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse

du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses

drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me

donne des nausées.

«Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de

fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira

de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin

qui n’est pas ordinaire: il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement

ou me guérirait. «Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou

guéris.» J’espère donc qu’il me guérira d’une façon ou d’une autre. De

temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire...

«Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu

d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au

milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie,

surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans? Avant,

je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant,

tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en

réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues...»

Encore une épître:

«Les yeux ne veulent pas dessiner du tout; ils sont de plus en plus

divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher.»

Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870:

«La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer,

la paix va se faire.

«Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger; sondes,

scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las

et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier

et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre!

«Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop

longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces

tortures.

«Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur

leur ferraille; tiens-toi bien, vieux Caillou!

«A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu sait, et peut

seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens.

Hélas! pourrai-je encore y revenir?»

Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé

alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en

laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.

DEUXIÈME PARTIE

Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.

Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et

inimitable.

C’est le 15 juin 1861, dans la _Revue Fantaisiste_--dont Bresdin devint

le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de

format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa

fantaisie,--que le Maître des _Odes Funambulesques_ nous donne une

_transposition_ de l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi

fouillée que les originaux de ces planches touffues.

«Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une

pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures:

Rodolphe Bresdin. Ses dessins à la plume, ses lithographies où la

pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux,

sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants

par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant

avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome.»

Et plus loin:

«Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe,

les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes

inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé

Rodolphe Bresdin.»--«Il a vu, _poursuit l’écrivain_, ces Babels de

troncs et de feuillages, ces demeures de lianes... ces marais de

verdure...» _Il a entendu_ «le bruit imperceptible de la feuille qui

pousse...» _en un mot, il a dit_ «la forêt, les minutieux

enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres...»

_et il est, comme Dürer_ «un espion des forces vives de

l’incommensurable Nature» _dont le mystère s’est révélé pour lui_.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 7 / 12 段