«Monticelli n’était pas mort! Monticelli n’était pas une chimère? Il

vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire,

parfaitement insoucieux, travaillant pour vivre, presque totalement

inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais

toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire,

l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait

deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée; et quand il

n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux

sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices.

Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq

francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et

de soleil, se griser de lumière et de mirages.--Ziem le connaissait,

déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme

un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui,

nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs

reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à

l’appui.

«Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à

Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa

dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées

en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse,

faisaient un feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais

inquiétant pour les sages.

«Et enfin, il mourut réellement.»

L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous

donne une transposition assez approchante, et non sans saveur:

«Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare.

Ici, c’est le _Décaméron_. Là, c’est le _Songe d’une nuit d’été_. Il est

le poète de la lumière.--Comme on l’a dit pour Diaz: «Il ne montre pas

un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur

cet arbre.» Il a «ce style de fête» dont parle Carlyle. Il est pétri de

clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme

Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide

Marseillaise.

«Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il

évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des

costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les

âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et

les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les

courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.

«Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où

fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle». Il en a «renouvelé la

grâce». Il y a retrouvé «le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la

cadence des gestes», en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés

d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations

musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté

suprêmement mélancolique.--Mais j’en avertis les gens positifs, il faut

être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages

lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi

éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de

Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est

aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète, _une joie

pour toujours_.»

Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut

détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus

badin.

Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le

renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un

Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter

celui qu’il appela judicieusement le _Turner Français_, et qui se

trouvait être Monticelli, «plus original que l’autre, mais de quelques

degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus

puissant visionnaire.»

Rapprochez ce portrait du précédent:

«La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la

fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau

bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner

autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat

d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des

visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à

distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un

empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient

peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube

même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en

délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux

terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, qu’escortaient

de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau

enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de

dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries

galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.

«Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local,

n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où

l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est

comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant les

_Noces de Cana_, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques

louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient

pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés.»

Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous

permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une

manière.

Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de

Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et

dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables: «Il

avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un

coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une seule fenêtre donnait du jour,

voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une

teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait.--Toute musique

le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait

d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait

dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de

chandelles et peignait tant que duraient ses forces.»

J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles

recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont

les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce

double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son

art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis

et de lumières.

Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le

nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui

crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais

replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant

équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter

Raleigh déployé dans la boue, sous les pieds de la «Royale Célibataire»,

portant, selon l’expression de Carlyle, «du fard rouge sur le nez et du

fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins

et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de

l’accommoder». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette

façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu,

il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon

de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans

et, ces joues, roses dans quinze.

Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de _Fêtes galantes_; avec le

titre de _Jardins d’amour_, il baptise excellemment une grande part de

cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de

Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de

dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en lequel ils

baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations

lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols d’abeilles de flamme,

des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les

feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes

étincelles.

Le petit tableau catalogué _Confidences_, dans la collection André, à

Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie

d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet

intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de

Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer

dans les «Himalayas» d’empâtements et de raclures.

Les autres Monticelli de cette galerie sont _La Moisson_, que je cite

tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce

tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du

peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André

ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900.

Combien je préfère, en effet, outre les _Confidences_ précitées, ces

autres toiles: _Dames et Amours_, des Cupidons potelés devant un groupe

de dames en causerie;--les _Femmes aux canaris_, des charmeuses

d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager le _serin_ de Lesbie;--_Le

Thé_, ou plutôt _Le Goûter_, un groupe d’idéales jeunes femmes

assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un

guéridon où des boissons fraîchissent. Conciliabule féminin, tiré d’un

Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie;--enfin _Le Parc de

Saint-Cloud_, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des

enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de

lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à _François Ier et les dames

de la Cour_, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre,

plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La

collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de

Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de

complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine

d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons

encore: _Cavalier et amazone_, _L’indiscrétion_, _Cuisiniers_,

_L’Aumône_, _La Halte_, _Intérieur_, _Paysages d’automne_, _Portraits de

Rembrandt_, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André,

pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce

travail.

J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune

d’intéressants spécimens: M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre

beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez M. Chave, je note un curieux

portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles

apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise

ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette,

attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux

ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant

à M. Chave sont: une _Fête à Herculanum_, une _Nativité_, une _Chasse_,

le _Pont de Saint-Menet_, etc.

M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien,

les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de

famille: une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus

grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse

de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste.

Chez M. Rambaud, c’est un _Décaméron_, à peu près dans les dimensions de

celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible)

ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une

veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation

supérieure. Une perle de la même collection, c’est une ronde de jeunes

femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans

l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la

composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup

de belles marines, une _Sortie de messe_, une _Suzanne au bain_, une

_Escarpolette_, des _Chiffonnières ivres_ (une esquisse qui fait penser

à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même; mais nous

rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées,

plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées,

involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître: Rembrandt,

Watteau, Millet, Decamps, Tassaert.

J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur du

_Petit Marseillais_. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre

encore: _Les Pêcheurs_, à M. Magnan; _Les Chèvres_, à M. Molinard;

plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et

élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud,

Lieutier, etc.

[15] Dispersées depuis.

A Cannes, M. Delpiano possède un grand nombre de Monticelli, de valeur

inégale: un _Méphistophélès_, de beaux bouquets, des saltimbanques, des

cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous.

Un tableau célèbre sous le nom de _La Cour de Henri III_ appartenait à

Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de la

_Dame de Montsoreau_: des femmes parées jouent sur une terrasse avec des

seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets,

de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet

qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un

galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un

scrupule religieux.

[16] Acquis depuis par M. Boussod.

Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par

quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites

aux cadres.

Je possède quatre belles études de Monticelli: _Les Reîtres_, sur le

fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert

d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue d’une blessure orangée un

reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois

personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents,

tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au

chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa

droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe

gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre

à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste

d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli

lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de

«crèche», et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte

dans le ciel.

Viennent ensuite _Les Colombes_. Quatre belles jeunes femmes dans un

parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où

ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient

l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise

de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes.

Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans

ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre foncé, assistent à

la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre,

le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et

que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire.

La troisième peinture devrait s’intituler _Les Premiers Pas_, tant

l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur

deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans

l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui,

pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes.

Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents

de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un

beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant

somptueux et tragique.

La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée

de gala; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent

chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un

intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont

baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair

de lune. Je l’intitule: _Fantasio_.

Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis: M. Mesdag,

peintre de marine Hollandais; M. van Thorne, de Montréal, et nombre

d’amateurs étrangers.

Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs

peu scrupuleux; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui

appartient; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens.

Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli

dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite

ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture

à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année.

Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute

vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée

et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la

ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte.

Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant

vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre

Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en

fut aussi téméraire que le serait celui d’un lithographe, lequel

tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne

d’or, ou d’une éruption du Vésuve.

Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre; elles sont

ressassées par les ana locaux: j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux,

plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un

riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. «Embarras d’argent?»

fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement

une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami: «Quoi,

s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains? Moi,

quand je les ai, je suis riche!»

La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore.

Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait

la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort

judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à

une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de

s’écrier: «Ah! celle-là est trop belle, il faut que je la mange!» Ce

disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure

resta marquée.

Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux

que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur des _Fêtes

galantes_. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi

de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités

d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je

comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon,

pour certain air de visage, Armand Silvestre.

Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées,

quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en

son beau portrait de Réjane.

Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste

étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon

souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un

fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les

plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à

contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés

de fleurs broyées.

Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les

faire, les appelaient des _paradis_, et c’est en effet l’un d’eux que

Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin,

afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages

divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux

daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être

séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de

paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les

contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent...

II

L’Inextricable Graveur.

RODOLPHE BRESDIN

«Pour végétation, souffrent des arbres dont l’écorce douloureuse

enchevêtre des nerfs dénudés.»

MALLARMÉ.

[Illustration: Rodolphe BRESDIN 1822-1885]

PREMIÈRE PARTIE

Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l’encre de Chine, que

Rodolphe Bresdin. Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il

remplace la multiplicité des touches du pinceau, par l’infinité des

traits de la plume, et nous offre ainsi, au lieu d’un canevas

merveilleusement émaillé de laines vives, une toile incroyablement

embrouillée de fils obscurs.

C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur d’une gloire

ébauchée, et de chercher à mettre en plus nette lumière, des figures

familières à la seule élite. D’aucune part, on ne nous en sait gré. Ceux

qui savouraient, entre _rare few_, une œuvre assez ignorée, seraient

presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer. Ils répétaient

après Baudelaire: «C’est le petit nombre des élus qui fait le Paradis!»

Les autres, qui n’admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt

assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que

nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d’en

avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement, ces

plaisantes gageures n’ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur

qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de

critique, suscités par une renommée _in fieri_: un des plus nobles

offices de nos Lettres.

Une caractéristique des talents dont la forme un peu ésotérique nous

occupe, c’est précisément d’avoir toujours eu, de leur vivant, un

héraut, d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste

pour longtemps drapé dans le linceul d’art, que lui a tissé et brodé la

seule clairvoyante pitié d’un contemporain magnanime.

Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly; Baudelaire, pour Guys. Pour

Bresdin, ce fut Banville.

Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt qu’aux pages supérieures

que nous dirons, à un _factum_ de moindre importance, dont l’écrivain,

d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement sa _réputation_, mais

sa _carrière_:

«Ces contes--écrit Champfleury, dans sa préface--qui ont décidé de la

destinée de l’auteur...» Et plus loin: «Chien-Caillou, patronné par

Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre; l’auteur ne l’a pas

oublié, et remercie ses amis connus ou inconnus, etc...»

Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier

l’artiste vrai, «l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc,

comme le tombeau d’un pharaon», selon l’expression de Banville; l’homme

à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit

succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est

bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens

du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse

maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a

comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au

détriment du lion lumineux; de nous faire admirer non loin d’un petit

Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.

Tels sont les redressements dont il importe de rebouter à temps les

opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment: les

légendes; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis

autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est

peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière: «mon amie,

montez plus haut!» que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri

difficultueux et peu rémunérateur des _disjecta membra_ d’une renommée

encore hésitante et diffuse.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 6 / 12 段