Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant à citer pour sa

nouveauté, et je ne veux pas achever cette étude sans donner à ceux qui

pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet, un exemple plus

typique et plus accompli d’une manière inimitable.

BÉGUINAGE FLAMAND

Cependant, quand le soir douloureux est défunt,

La cloche lentement les appelle à complies

Comme si leur prière était le seul parfum

Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies!

Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos;

Aux offices du soir, la cloche les exhorte

Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos,

Avec des glissements de cygne dans l’eau morte.

Elles mettent un voile à longs plis; le secret

De leur âme s’épanche à la lueur des cierges;

Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait

Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges!

Et l’élan de l’extase est si contagieux,

Et le cœur à prier si bien se tranquillise

Que plus d’une pendant les soirs religieux,

L’été, répète encore les _Ave_ de l’église;

Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux

Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles,

Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux

Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles!

J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant dénûment dont il sature,

par l’emploi expressif qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot

_pauvre_, que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle acception, chez

de ses élèves distingués; un honneur d’en avoir formé sans l’avoir

voulu, un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que la lampe _guérit

la chambre_ «de la pauvreté d’être obscure»; que les réverbères

grelottants et exposés aux intempéries sont des _pauvres_ parmi les

luminaires; que «la nuit est seule, comme un _pauvre_». L’opposé de ce

minable adjectif serait, dans cette prosodie, le mot _dimanche_, qui,

lui, la tiédit d’une paisible joie. Le verbe _pleuviner_ appartient bien

en propre à Rodenbach, et contient toutes les fines et grises aiguilles

de pluie dont le ciel du Nord se coud à son reflet dans le canal.

Je citerai encore, du pénétrant petit roman _La Vocation_, le détail

maternellement féminin d’un coussin qu’une dame avait fait remplir de la

tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et qui lui chuchotait à

l’oreille quand elle y reposait la tête, les souvenirs dorés de sa vie.

Cette mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai vu d’elle, chez feu

notre ami, un portrait, du reste sans autre intérêt que cette histoire

qu’il me conta: un peintre logé vis-à-vis fit, d’après la jeune femme à

sa fenêtre, posant ainsi périodiquement à son insu, ce portrait qui fut

retrouvé et racheté dans la suite.

La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans le numéro de Noël de

l’_Illustration_, est conforme au double sens de l’antique mot _vates_,

qui faisait du poète et du devin une confusion bien inspirée.

C’est sa propre nénie préventive entonnée par lui-même. Son inspiration,

volontiers funéraire, épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes,

s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé: _La Veillée du dernier jour de

l’an_, c’est en réalité la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en

préciser la signification, une blanche et noire ornementation fait

flamboyer aux deux côtés de ces vers, des torchères de catafalque.

Quelques strophes de moi s’ornementaient dans le même temps en un autre

numéro de Noël. Ce fut notre dernière confraternité, une collaboration

presque.

Un commentaire sur le carillon de Bruges égrenait sa finale volée autour

de cette suprême élégie de Rodenbach; mais combien moins éloquemment

qu’il ne l’a fait lui-même dans une publication, ou réimpression plutôt,

en ce récent Septembre:

«Ah! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues d’un cimetière? Et,

tout au long, les canaux d’une eau morte qui sont eux-mêmes des

chemins de silence!... On dirait que dans chaque maison il y a un

mort. Et cela fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long

de ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation d’une mort

douce. Une mort sans souffrance et inévitable, une mort calme après

une vie glorieuse, le glissement de la vieillesse à la mort, sans

secousse, comme on s’endort. O douce mort de la ville! C’est Bruges

qui est morte. Et c’est pour elle que toutes les cloches là-bas

tintent! sonneries pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des

glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs--des fleurs de

fer, répandues sur un cercueil!

Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, comme les

servantes de la Mort, des femmes du peuple dans leurs mantes noires,

ces manteaux à plis raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de

bénitier. Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine humaines!

Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, noires aussi, et on

croit, au lointain, entendre agoniser leur marche comme un glas.

Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des obsèques?...

La ville est morte décidément! La ville est morte! Et pour

accroître le cortège, voilà les cygnes des canaux qui arrivent

processionnellement, et se rangent. Ils ont leur robe blanche de

premières communiantes. Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux

béguines qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en nageant,

ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les Béguines, en marchant, ne

déplacent qu’à peine un peu de silence.

Cortège calme, enterrement très triste et très doux en même temps...

Est-ce une morte réelle ou des reliques qu’on accompagne? Est-ce un

cercueil ou la Châsse peinte par Memling dans laquelle il n’y a qu’un

peu de la poussière d’une sainte? Cela va-t-il durer longtemps ainsi,

jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être?

On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille dans

les cloches, au fil de l’eau... On oublie tout, on s’oublie

soi-même... On est déjà comme dans l’Éternité. Or soudain,

l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, et ses sons vastes tombent,

comme pour combler le silence, à la façon des pelletées qui comblent

une fosse.»

J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de ce qu’on pourra

désormais dénommer la manière auto-funéraire de ce poète qui a passé sa

vie à célébrer son propre enterrement, sous forme de l’obit de sa ville.

Relisez la pièce dans laquelle il lui tâte le pouls, avec son funèbre

refrain:

«La ville est-elle plus malade,

Ce soir?

...

Le vent a l’air de plaindre,

Quelqu’un qui ne guérira plus.

...

Sans doute que la ville empire,

Ce soir?

...

Qu’est-ce qui va mourir?

...

Il se peut que la ville meure,

Ce soir...»

Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges s’accomplit dans ces

harmonieux et larmoyants distiques:

«Quelque chose de moi dans les villes du Nord,

Quelque chose survit de plus fort que la Mort.

...

Et tandis que le vent s’exténue en reproches

Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.

...

Une surtout, la plus triste des villes grises

Murmure dans l’absence: «Ah! mon âme se brise!»

Murmure avec sa voix d’agonie: «Aimez-moi!»

Et je réponds: «J’ai peur de l’ombre du beffroi.

J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie

Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.

La voix reprend avec tendresse, avec émoi:

«Revenez-moi! aimez mes cloches! aimez-moi!»

Et je réplique: «Non! les cloches que j’écoute

Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute!»

La voix s’obstine encor plus tendre: «Aime mes eaux!

Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux!»

Mais je réponds: «Non! les roseaux dont l’eau s’encombre

Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre!»

Le poète avait beau continuer d’intervertir les mots de son funéraire

couplet: «D’amour mourir me font, belle dame, vos beaux yeux...» la

ville contemporaine voulait être célébrée pour ses quartiers «les plus

animés». Et piqué au jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne leur

roucoulait plus, pour madrigaux que de renaissantes nénies. Elles sont

devenues les siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant. Il se

scelle dans la mort.

Il s’effritera, et le dernier grain de poussière de son incompréhension,

rencontrera quelque jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la

translation des cendres de Rodenbach. Le glorieux et plus clairvoyant

avenir doit ce dédommagement à son défunt chanteur exilé, au nostalgique

Ovide de Bruges.

Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la même que celle de Lanchals,

l’innocent chevalier Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses

concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante vota

piaculairement une commémoration permanente, et sut du moins la choisir

avec grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. Comme les armoiries

de ce Lanchals, dont le nom signifie _long col_, étaient figurées par un

cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux d’éterniser parmi les canaux

Brugeois, le blanc remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité

marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent égorgé, allume tous les

soirs, au chevet de Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez

Hello sur ce propos de l’injustice: «La terre ne savait pas ces choses;

_et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui.

Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même

mépris si on la forçait à les regarder._»

Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, attise sa lampe en

dédommagement de ce forfait, trouve une fois encore un enfant jouant

avec un couteau ensanglanté auprès d’une femme assassinée; il décollera

encore l’innocent et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs

reconnaîtront les traces usées de ceux que lui arrachent encore

aujourd’hui son ancien crime. La Porte des Baudets n’est pas près de se

fermer, ni le Puits-aux-Oies près de se combler, non plus que la Rue de

l’Ane-Aveugle, près de s’éclairer en matière de malentendu civique.

Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est vue restituer dans le

chant d’un poète. Elle lui aurait volontiers demandé d’employer son

génie à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny:

«Béni soit le commerce au hardi caducée!»

Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires du chef tranché de

Lanchals, mais ne voit pas sa propre brume se concréter au-dessus des

eaux en la pleurante image de cette jeune fille qui tient en ses mains

la tête souriante d’un autre Lanchals, d’un autre Brugeois, de Georges

Rodenbach, le local Orphée.

Quant à nous, jouissons amèrement pour lui et pour nous, de cette

nouvelle et saisissante forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu

pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs de parents, qu’à leur

laisser leurs cœurs de pierres!

II

TRIPTYQUE DE FRANCE

AU DELA DES FORMES

«Là finit notre art sur la terre.»

BALZAC.

I

Le Broyeur de Fleurs.

ADOLPHE MONTICELLI

[Illustration: Adolphe MONTICELLI 1834-1886]

On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface

d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles

artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette

injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par

Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux,

parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les

commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les

véritables grands hommes.

Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un

peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son

foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au

ciel, à peine quelques grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté,

demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de

pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre

du sépulcre a été soulevée... des linges traînent à terre... le linceul

est replié... est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en

chapeau de paille? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à

vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de

Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ: «Il y a encore

beaucoup d’autres choses qu’il a faites; et si on les rapportait en

détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on

en écrirait.»

J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le

précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à

trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux

rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et

par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement

justifiée.

Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien

particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystère

posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos

de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier:

«Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne.» L’amas d’anecdotes qui

foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun,

n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités

créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets,

l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret

encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire

et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si

avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au

goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de

durée.

Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire

d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus

mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à

indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre

peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au

chapitre XIII des _Fioretti_ de Saint François d’Assise, et qui «fut

élevé corporellement au-dessus de terre, à la hauteur de cinq ou six

brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait».

C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui

promit la grâce qu’il souhaitait «et plusieurs autres encore». Nul doute

que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint

celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la

hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi

qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont

on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard,

titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à

Paris--dont le second ne dura pas moins de dix ans--au cours desquels il

connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands

contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En

1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour

toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et

romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec

une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice

Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux.

Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal

et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans

appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs

milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre

la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches

de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à

l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont

l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des

tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs: des chaînes de montagnes,

le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin

de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la

saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et

en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de

francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de

tradition orale: un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau

même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers

les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course,

ces tableaux frais peints et chargés de couleurs. Or, c’est la trace de

cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables.

Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis

qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles

pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des

vers! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître

Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles... de

carabine?--Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de

cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et

«principale clientèle» au dire poétique de Paul Arène, «les pêcheurs du

quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans

avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce

brave artiste, «peuple» comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de

leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés

éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés

du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la

mer»? Ailleurs, les _petits carrés éblouissants_ luttent contre un

climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes: «Il advint,

écrit Monsieur Émile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse,

houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux,

l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et

charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces,

afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant

elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite

l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les

mers.»

La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me

fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone

et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu

caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec

exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un

prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu

renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III,

à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de

Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à

la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par

d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas;

et l’assertion peut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée

de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze

francs à sa clientèle des Allées.

Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait

vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile,

fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et

de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à

des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que

démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible,

admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement

défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant

s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. «Non seulement il y est,

mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira.» Et le

paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous

est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant,

qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la

ressemblance.

La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats

aux incrédules spectateurs, qui s’en convainquaient ensuite, induisait

notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que

résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. «En l’accrochant dans

un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet», disait-il en ses

jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il

ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique:

«Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans

cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma

peinture.»

Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur.

Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement

terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à

reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante

confuse: «Ça ne fait rien, dit-il, _au contraire!_»

Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans

beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur

Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de

Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, non

pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de

Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile

de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux

orchestrées: «Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des

femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la

feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les

personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé.»

Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art

plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier,

daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont,

et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux

importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux

venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par

Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle.

Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de

lui un portrait qui semble véridique: «Une des dernières passions de

Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices,

découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place

d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses

visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement

captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur

auteur.--Quel était ce Monticelli? Nul ne pouvait donner sur lui les

moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son

égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta

infructueuse.

«On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les

spéculateurs ouvrirent l’œil.--La production était arrêtée. L’œuvre ne

devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il

avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au

moment de la tardive justice rendue au génie.--Malgré ces considérations

alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on

commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en

personne.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 5 / 12 段