leurs complémentaires et de leurs rayons simultanés, c’étaient d’abord,
comme à Stevens, les miroirs, miroirs des glaces, miroirs des eaux,
miroirs des yeux, miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les
cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des cristaux étamés, les
rêves, cygnes des prunelles. Et, à leur suite, toutes les blancheurs,
jusqu’à celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes.
Transformisme insensible qui, dans l’ombre, va les changer à ces
béguines en mantes, comparses favoris de cette poétique, et leur
réplique ténébreuse. Terrestres robes en cloches qui, finalement, se
bronzent, s’enlèvent et se suspendent aux beffrois pour d’aériens
carillons lugubres. Le quatrième élément, le feu, palpite à leur voix:
les cierges qui ouvrent des plaies de lumière dans l’ombre des temples;
les lampes qui éclosent des roses de flamme dans la nuit des chambres.
Cierges qui viennent en aussi originales images, bien qu’en rimes moins
exactes, en rythmes moins fidèles, de saigner leur suprême chandeleur,
roses qui viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, dans ce
_Miroir du Ciel natal_, dernier livre du jeune Maître.
Le volume fût-il ce que _l’Avenir de la Science_ fut à Renan; ce que
leur _Journal_ fut pour les Goncourt, l’origine de tout le reste? Je ne
le pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon regret, l’auteur y a
fait usage, ne sont pas pour le laisser croire. Mais, cela serait, qu’il
n’y aurait pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces rythmes
moins personnels, où d’autres se sont montrés plus experts, et en
lesquels se diluent des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent comme
récapitulativement, tout le schéma de ses ouvrages précédents, tous les
thèmes de sa musique de chambre.
S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que l’était celui de Rodenbach,
cela n’est pas douteux, se fût renouvelé pour produire d’autres travaux.
Mais la fantaisie de transformer son art en celui de joaillier, de
devenir un Lalique, ne lui eût pas infligé un renouvellement plus total.
Car il avait fait dire (et presque excessivement en ses derniers
chants), aux figures et aux termes dont il avait fait choix et qui
l’avaient élu, tout ce qu’ils étaient susceptibles de rendre. Donc, à
mon sentiment, ayant eu à vivre la seconde moitié de sa vie, ce poète
aurait pu accomplir une autre œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise,
et c’est une consolation de le penser, il l’a menée à bien, terminée à
souhait et à temps; nulle autant qu’elle n’a mérité le titre de
_poïèma_, en le sens de _chose faite_; et son récent ouvrage, on peut
l’affirmer,--en une de ces catholiques similitudes qui lui étaient
chères--n’a fait qu’en recueillir et rassembler les précieux éléments,
comme le prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de l’autel, pour
les particules de l’hostie. Ses littéraires équations, les évocations à
lui familières, y échangent leurs termes habituels en un vertige
tournoyant; les quatre éléments de cette poétique, jusque-là distincts,
communiquent et se rejoignent. Il ne suffit plus aux robes blanches ou
noires de se transformer en cloches, ou _ad invicem_; mais ce sont les
premières communiantes qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond à
la lune, «Et les cygnes en communient,--Pour que la lune ajoute à leurs
blancheurs insignes».
Je pourrais multiplier les exemples. Valse mystique, assez semblable à
ces danses autour des autels qui se perpétuent en Espagne. Car Rodenbach
pense bien être un mystique, mais il est aussi danseur. Il conclut son
livre, bien différent de _Sagesse_ (d’un mysticisme déjà fantaisiste) et
noue la ronde de ses symboles, par un finale en offrande qui n’a pas
l’accent de celui de Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main
droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, tendent la gauche à ces
Clarisses en rose, un peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, qui,
sous l’ecclésiastique direction de Monsieur Catulle Mendès, apprennent
un pas, d’une Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments connus
se résout en une inconnue, un cinquième élément, une cinquième essence;
le _silence_ qui pèse harmonieusement sur cette œuvre nous y avait
préparés; il s’approfondit.
Les cierges «ont l’air de mourir en spasmes de lumière»; le réverbère
«voit l’ombre de sa boîte en verre--Former avec ses quatre pans--Comme
un petit cercueil à terre». Les femmes en mantes, «cloches de drap,
comme un glas», semblent tenir «des cercueils de petits enfants». Les
communiantes, qui ne sont que des clochettes, et les cygnes, qui sont
devenus des communiants, ont reçu leur mutuel viatique, elles de
l’hostie, eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée du poète
s’est acheminée à la trouvaille de son cinquième terme. Cette
quintessence, ainsi qu’au temps des vieux alchimistes, est bien encore
fille de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de ce poète,
effectivement dans sa vie, elle n’est autre que _la Mort_. C’est ainsi
qu’il rentre en lui-même et retourne à son principe, car il était né
d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, à son dire. Nous verrons
quel fut l’effet local de cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach
était un homme envoûté par une ville; c’est vrai; ainsi qu’on peut et
doit être, au dire du sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître,
d’une seule femme, d’un seul livre, il a été l’homme d’une seule ville.
Né d’elle, ès-lettres, s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai,
il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il s’y était
incorporé, qu’il était devenu elle-même, charriant sur le sang pâle et
sur la lymphe des canaux changés en ses veines, des cygnes blancs ou
noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie; que les battements de
son cœur étaient les sonneries de ces cloches qui, selon le degré de son
spleen, s’incarnaient en adolescentes ou en béguines. Une malice que je
cite parce qu’elle est sans malignité en même temps qu’oraculaire,
l’avait intitulé le _Brugeois Gentilhomme_; c’était vrai encore de cet
aristocrate artiste qui a passé sa vie à transposer les mots de la
déclaration qu’il avait renouvelée pour elle: «Belle dame, vos beaux
yeux me font mourir d’amour.»
Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas pour en prédire la ruine.
Pour l’accomplir, il la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa
lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. Pour la réédifier, il est
Amphion, elle, Thèbes. Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et
s’étagent. Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de le proclamer, que
Bruges doit la sorte de résurrection qui est sa survie. Il l’a proclamée
morte, et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire _nirvânâ_
qui est l’immortalité de l’âme des pierres.
Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat? Hélas! bien entendu,
toujours le même. J’ai eu trop souvent l’occasion de le traiter avec une
amère prédilection, notamment dans mes chapitres sur Hello, sur Boeklin,
sur beaucoup d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable matière de
l’incompréhension et de l’ingratitude, mais pour qu’il ne me soit plus
permis que d’en broder les variantes et nuancer les vicissitudes. Nul
doute que si les pierres avaient été appelées à se prononcer sur le gré
qu’elles devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé sa gloire.
Mais les cœurs sont moins éclairés et moins cléments. J’en donnerai pour
preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage Brugeois en l’automne de
98. Car je suis un de ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se
diriger vers «la plus morne des villes grises»; le jubilé de Rembrandt
m’en fournit l’occasion, je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le
ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes effiloches de son
qui composent l’atmosphère de ces ciels Flamands et le titre de ce
diptyque. Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique phénomène, après
avoir rendu grâce au symbolique hasard approprié, qui faisait accéder à
ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux étaient autant de
roseaux forgés et peints, plantés dans le bec d’autant de cygnes.
L’heure se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et gutturaux, du
gosier de pierre du beffroi. Ces carillons ne sont souvent que de
grossiers harmonicas de fer, enroués, désaccordés et dont on voit les
marteaux s’élever puis retomber à faux comme les sabots noirs d’un
Quasimodo métallurgique. Celui de Bruges a plus d’allure. Il éploie dans
l’espace, comme de sonores drapeaux lacérés, le _ferrum est quod amant_
de ses harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait du Brahms
orageux, de la musique de l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient
véhémentement sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet d’un de ses
romans, qui est un vaste poème en prose. J’entends parfois des
compositeurs pourtant ingénieux se plaindre du manque de livrets
poétiques. J’en connais au moins deux.
On sait le sujet du _Carillonneur_. La scène ouvre sur la grande place
de Bruges, à l’heure d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire
entre terre et cieux. Les concurrents se succèdent dans le beffroi, et
la foule groupée au pied de la tour attend anxieusement le retour des
nobles et familières mélodies auxquelles l’avait formée le défunt
organiste aérien. Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent
seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, car tous les
candidats inscrits pour l’épreuve, s’y sont soumis, et la population
grondante en bas témoigne houleusement de son mécontentement et de sa
crainte. Soudain un inconnu s’engouffre dans l’escalier; un concurrent
inattendu que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais l’air s’emplit
d’accents reconnus et plus divins; de vieux Noëls, d’ataviques harmonies
caressées par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur trépassé,
l’artiste-enfant que sa fière modestie avait empêché d’oser prétendre au
poste sublime, s’y voit acclamé d’enthousiasme par la reconnaissance et
par la foi.
N’est-ce pas un scénario de premier acte digne de mettre en œuvre les
ressources d’un Wagner au second acte des _Maîtres Chanteurs_?--La voix
d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation publique dont la
plainte monte à mesure de l’espérance déçue, l’apparition bafouée des
prétendants évincés, la populaire anxiété croissante, son apaisement
puis son extase sous le retour pacifiant des traditionnelles mélodies,
autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est pas moins en son
poignant développement. Le carillonneur s’éprend, sa passion hésite
entre deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien entendu, celle
qu’il doit le moins aimer. Et c’est le déroulement même de ce tragique
poème, un peu monotone, conformément à toute œuvre de Rodenbach, à sa
voix même, à cette _voix de violoncelle_ que, parfois, il attribuait à
d’autres, mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement,
au-dessus de la ville suggestionnée, des sonneries jetant aux quatre
vents les tempêtes d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, dans le
dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut pendu au battant de sa
cloche. Dénouement peut-être emprunté à une eau-forte de
Rops.--Réminiscences...
Le lendemain, j’égrenai le Quai du _Rosaire_, je goûtai la Rue de
_l’Hydromel_, le Quai _du Miroir_ me refléta, le _Quai Vert_ m’offrit
des feuilles mortes. D’autres titres sont moins poétiques, mais non
moins significatifs, nous le verrons tout à l’heure: Rue
_Queue-de-Vache_, Rue _Puits-aux-Oies_, Place de _la Grue_, Porte des
_Baudets_, Rue de _l’Ane-Aveugle_. Je négligeai ces troupeaux par
préférence pour le visionnaire panneau dans lequel Memling, en son émail
fulgurant, a vraiment pris au piège l’Apocalypse; et pour un phénomène
moins triomphal mais plus déroutant en un volet du même maître.
Celui-ci, au dire des guides et des inscriptions, figure Sainte Hélène.
C’est, en effet, une belle jeune femme portant une croix, telle qu’on
représente la mère de Constantin, sauf pourtant ce détail qui a bien son
poids, que le peintre en a fait une femme à barbe. Je demande pardon
pour ce détail singulier dans un article à la louange d’un ami défunt,
mais c’est la place topographique d’élucider ce mystère, et il en vaut
la peine. Je ne crois pas qu’il ait été signalé, bien qu’indéniable.
C’est pourtant dans l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de
conscience, _et de menton_, qui ne doit pas plus longtemps passer
inaperçu. Je n’en ai pas cru mes yeux; la loupe n’a fait que l’affirmer.
Et de loin, une photographie en témoigne encore: un nombreux poil flave
et plus que follet se dore au menton de la sainte en le prolongeant,
comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, familières à cette école.
Tout bien réfléchi, je n’y vois d’autre explication qu’un repentir
réapparu, une tête commencée pour celle d’un bienheureux, que le caprice
de l’artiste et les nécessités de la composition, ont fait achever en
celle d’une bienheureuse; puis la couche de peinture un peu mince dont
se voilait cette mutation de sexe, enlevée par le temps ou par un
vernis, la barbiche reparaissant en partie au bas du visage de... Sainte
Barbe! En somme, un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de cette
jeune femme devenue homme _en sautant_, au dire du naturaliste. Quoi
qu’il en soit, j’attire, et sérieusement l’attention de l’art universel
sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y serait intéressé, et il me
faut, hélas! m’excuser d’en entretenir son ombre.
Voici une visite, une vision plus près d’elle. J’ai dit sa prédilection
des blancheurs; une entre autres, la cristallisation du givre aux
vitres. Il la comparait à des rideaux naturels en guipures fondantes et
cet incessant rapport des tambours aux carreaux, et des dentelles aux
cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. C’est qu’il y avait
en lui un fond d’ancien artisan des Valenciennes et des binches. Les
bobines de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans son cerveau et son
art s’ajourait en _points d’esprit_ arachnéens et traditionnels. Chose
étrange, une pareille dentelle semblait imprimée au fond de sa main. Le
printemps dernier, nous étions réunis dans un enclos sybillin, quelques
consultants de choix autour d’une contemporaine Le Normand, elle
s’extasia, et nous, avec elle, de la paume de Rodenbach; on eût dit une
toile d’araignée, une de ces feuilles dont les bombyx n’ont plus laissé
que la trame. Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique,
dès le jour même de sa naissance. Cher présage pour l’enfant qui survit,
d’une conformité d’art, d’avance fêtée. Celui de son père s’était
façonné aux fuseaux, et le premier conte du _Musée des Béguines_, est
une attendrissante histoire de voile de mariée. Et c’est comme le
_leitmotiv_ de ce livre, qui est son chef-d’œuvre en prose, et dans
lequel bourdonnent ces falotes _cloches de drap_, depuis la vétilleuse
folle qui se couvre la tête d’un papier pour se préserver de la
poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies autour d’un cruchon de
liqueur abbatiale. Mais, au bout de ces innocents caquetages de vieilles
pies, le blanc motif fenestral se poinçonne encore en l’illusion de
cette sœur réveillée au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée qui
croit voir dans les jeux de la lune et des frimas à sa lucarne, l’apprêt
pour elle, d’une robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement pour ses
épousailles spirituelles. Candides leçons apprises dans les musées
locaux qui n’offraient alors rien de tel que la collection de
Gruuthuuse. Touchant et bien féminin legs d’une jeune morte, Madame
Augusta, Baronne Lieds, héritage de lacis et de passements, de points
coupés et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, troués,
picots, engrelures, fonds de neige, varient jusqu’à 34 _jours_ dans un
seul rideau de tabernacle, et composent des barbes, des berthes, des
rabats de magistrats, voire la nappe de première communion de
Charles-Quint et le couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, père
et rival du point Vénitien, auquel pourtant demeure la gloire d’avoir
tramé une collerette en cheveux blancs pour le couronnement de Louis
XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés comme il suit: _Le bon
exemple du désir louable qu’ont les dames d’une grande adresse à
préparer les points ouvragés en feuillages_, par Pagan Math; _Recueil de
belles broderies dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit de
femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille_, par Loppino; _Très
belle manière de tenir ses jeunes filles occupées_, par Jean Ostaus,
etc...
Certes, Rodenbach était mon guide invisible, mais en tout sensible et
omniprésent durant ce parcours; néanmoins, j’en voulus préciser la
conduite de quelques-uns de ces boniments mystiquement tendres qui font
de lui comme un quiétiste, dont les _Torrents_ s’appelleraient les
Canaux. C’est alors que je me trouvai une fois de plus, mais dans des
conditions qui en renouvelaient la niaiserie et le crime, en face de
l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte: le poète qui, moi, après
tant d’autres, nous avait amenés là, le résurrecteur, sous couleur
mortuaire, de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement ignoré,
rageusement passé sous silence. Le Royaume du Silence se vengeait ainsi
du _Règne du Silence_. Certain guide local m’en offrit sérieusement les
plus drôlatiques preuves, avec des passages dans ce goût: «Les plus
prévenus pourront ici se convaincre que les exigences du commerce
moderne s’harmonisent bien facilement avec celles du style de nos
vieilles constructions; d’autres exemples de cette vérité banale, mais
souvent contestée, nous seront donnés dans le cours de nos promenades»;
et la subdivision de sa table en quartiers _animés_ et quartiers
_silencieux_! «Aussi, est-ce bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois
vivant, qu’a dû naître l’obsédante légende que Bruges est une ville bien
plus morte que toute autre ville déchue: qu’il n’y a plus trace de
commerce et d’industrie; qu’un tiers de la population tend la main à la
bienfaisance publique et que le chiffre des habitants diminue
annuellement d’une manière inquiétante. Et pourtant la vérité est que
Bruges montre autant de vie que n’importe quelle localité de même
importance; qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture des fleurs
et des plantes d’ornement; que les transactions commerciales s’y
chiffrent par un nombre respectable de millions; que les traites
protestées y sont bien rares, comparativement à ce qui se constate pour
de plus grands centres d’activité; qu’un habitant sur sept seulement a
besoin de recourir aux administrateurs de la bienfaisance, _que le
chiffre de la population augmente normalement au lieu de diminuer_...»
on voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait de fournir des
preuves.
J’eus la fortune, peu de semaines après, de révéler à Rodenbach ce texte
épique, et nous passâmes quelques joyeux instants à nous ébaudir de la
bourde. Je lui parlai de mon désir, selon qu’il lui agréerait, de faire
allusion, en un prochain Essai, à cette attitude de sa ville. Une flamme
nostalgique irisa son regard. Un instant, pensif, il répliqua: «Ce que
vous ferez sera bien fait.» Je ne le revis plus. Dernière visite! La
première, j’y veux revenir. C’était au printemps de 94. Je venais de
faire imprimer mon premier volume, et de brèves strophes de moi,
marquetées ailleurs, m’avaient valu sa prédilection artiste. Je
connaissais moins son œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. Il
venait de la part de mon grand ami Alfred Stevens, pour me parler d’un
article qu’il voulait écrire: il passa chez moi une bonne partie de
l’après-midi, et me laissa charmé, moins de son élogieuse démarche, que
d’une cordialité raffinée.
Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant pour m’être venu trouver
avec une avenante confraternité, pour avoir le premier parlé de mes
travaux avec sympathie, réagissant avec grâce et avec force contre ce
texte plein de frisson: «N’espérez pas qu’on souffle mot spontanément...
On regarde, on se tait et, si l’on peut, on empêche de voir.» Nous
devînmes amis et nous revîmes souvent à Versailles et à Paris. Deux
dernières entrevues furent les suivantes: il n’y a pas deux mois, je
revenais de Versailles, je le rencontrai Place du Havre; affectueusement
il me querella pour l’envoi retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble
plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. Je lui adressai le
volume. Quelques jours après, il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je
point? me traduire avec effusion un flatteur plaisir de lecture. Et ce
me fut une vive douceur de retrouver ému d’une œuvre mienne, leur
premier panégyriste. Il me quitta sur cette assurance spontanée, entre
de touchantes cordialités, de son désir d’étendre pour le publier
bientôt en volume, l’article de naguère. Il y a de cela quelques
semaines. Il est mort et me voici à rythmer les soupirs de sa nénie.
Une commune passion nous avait liés: celle de la Muse qu’il appelait:
notre Mère Marceline. Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait et
écrivit souvent. J’ai cité dans les «Autels privilégiés» la ravissante
lettre qu’il m’adressa pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.
Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités essentielles: _l’amour
de l’eau_, que Victor Hugo proclame distinctif des poètes, et bien
particulièrement sensible en ces deux-ci, avec plus de gazouillement en
Marceline, plus de stagnation en Georges. Puis le goût du silence. J’ai
cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore les beaux vers qu’il lui
inspira. Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.
«Il semble que les fleurs alimentent ma vie»,
s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une proportion qui semble
difficilement compatible avec la poésie: les fleurs du givre et celles
des dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa Muse. Je me
souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise[14] où la conversation
botaniste roula sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient; un
regretté convive, Magnard, était rosiériste passionné; la documentation
d’un poème floral m’a donné quelque floriculture. Rodenbach resta
silencieux, puis finit par nous avouer qu’il distinguait mal les roses
des lis, et tout juste pour les nécessités du vers.
[14] Chez Mirbeau.
Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston de drap grenat, dans un
pique-nique organisé autour de Mallarmé qui s’était levé matin pour
balayer la forêt. Journée aimable. Deux soirées lui font encore pendant.
La première, en une maison du bois. Anna de Noailles récita de ses vers,
dont le poète fut ému. Lui-même dit, et fort exceptionnellement, une de
ses poésies. Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez la Duchesse
de Rohan qui nous réunit. J’ai le souvenir heureux d’avoir fait fête au
chanteur regretté en égrenant quelques-uns de ses vers mystérieux,
aujourd’hui oraculaires, sur les miroirs «telles des eaux captives, dans
les chambres»:
«Et leur mélancolie a pour causes lointaines
Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et l’on croit se penchant sur leur claire surface
Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace.»
J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine a écrit pour Madame de
Rohan, à l’instigation d’une personne qui m’était bien chère. Voici
celui, pareillement inédit et pareillement sollicité, où Rodenbach fait
se prolonger l’écho de ce qu’il n’entendra plus.
Soir chez vous, si charmant inoubliablement!
La table était servie au jardin; les bougies
S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies
Des étoiles naissaient parmi le firmament.
Un jet d’eau retombait en gerbes élargies
Et chuchotait comme l’amante avec l’amant;
Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement,
Vous avez récité de nobles élégies.
Ah! comme ils palpitaient les grands vers de Musset!
Et votre voix, comme un clavier, les nuançait,
Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles.
La pendule sonna, mêlée à votre voix
(Pendule qui sonnait les heures, sous les rois...)
--Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles.