L’autre _Lettre de faire-part_, plus célèbre, plus ancienne, plus

étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à

s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle.

Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis

d’une robe marron clair, en soie épaisse, _à pleines mains_, disent les

chambrières. Le bichon jappe dans son sillage; sa maîtresse l’oublie,

perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de

noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique

de ce que j’appellerais volontiers _le sentiment habillé_, tel qu’il

nous apparaît dans le monde.

J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires.

Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que

Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du

Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur

celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été

porté par «la bonne Impératrice». C’est une curieuse coïncidence que ce

succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux

mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu; ce ne sont que berthes,

guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, biais, bouillonnés,

marabouts--et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce!

Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableau _La

Visite_[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la

carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fond

_tabac d’Espagne_, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la

Cousine Bette que Balzac nous peint «en proie à l’admiration des

cachemires».

[9] Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés

portent ce titre.

Le tableau intitulé _Remember_ nous sollicite maintenant: une mondaine

rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de

soie jaune porté par le modèle de _L’Atelier_. Elle s’abrite de cet

éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre

délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la

dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux

roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède, _La Psyché_,

admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit

à sa brune chevelure. La jeune femme de _Remember_ a les sourcils

effacés, les cils blancs, et sa _complexion_ fait penser à ce vers de

Mallarmé:

«Un automne jonché de taches de rousseur.»

Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe

heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond

sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine.--_La

Femme en vert_, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire),

regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait

peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète,

celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaine

_Liseuse_ appartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière

rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives

figures de Fantin-Latour.

Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles

mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus

magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred

Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900.

Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers

55) d’une facture moins libre, sentant encore un peu l’école. Disons

_L’Avare_, _Le Mercredi des Cendres_, _La Leçon de musique_, _La

Mendicité interdite_ et _La Mendicité tolérée_, ces deux dernières

d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant,

rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt

de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines

de l’artiste.

Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un

groupe à part, de quelques tableautins que je citerai: _La Liseuse

couchée_, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe

d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la

fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps

de cette savante voluptueuse. _Liseuse_, qui se transforme en lascive

_Dormeuse_, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions,

propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane

robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux

effluves caressants d’un jour d’été; même collier de corail aux couleurs

de baies; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à

ce bijou, au fond d’un ton pompéien, à l’écran de forme japonaise.--_La

Dame en bleu_, dite _Le Bluet_, figurine unique en son genre, est assise

au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une

toile de deux tons d’azur, «_wedgwood_» et saphir.--La _Rose-Thé_, une

jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur,

qu’on les prendrait pour cette rose elle-même.--_Le Pianiste Hongrois_,

petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune

homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré;

une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre

de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte

gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont

ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes.

Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien

à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon

célèbre.--Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre

Whistler: _La Fillette à la poupée_, une combinaison en rose et vert à

ravir le peintre des arrangements; _La Femme au peignoir_ et _La jeune

Femme assise_, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, en plus rosse (un

peu la Bessie de _La Lumière qui s’éteint_), le modèle gentil et commun

en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux

doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux

et hors des fausses manchettes de toile empesée.--Trois petits

portraits: deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique

adolescent; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin,

au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose; puis une petite

tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus

loin s’accommode aux sombres atours de _La Veuve avec ses enfants_, dans

le tableau du Musée de Bruxelles.

Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont

point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses

petites toiles, c’est _La Femme au bain_ de la collection Humbert, non

exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins

belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de

rappeler ce joli vers de Musset:

«La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant.»

J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors ligne. Je m’en voudrais

(Stevens lui-même peut-être m’en voudrait) d’omettre ses _marines_, qui

ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais qui y jouent un notable rôle

dont il est fort jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû faire

l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que de les mélanger aux portraits

de femmes. Et pourtant la mer n’est-elle pas femme comme elles,

mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies et de cruautés sous ses

robes changeantes, pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs

vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur écume, de roses

d’aurore ou de nocturnes violettes? Ce que je préfère, c’est une série

de vues de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère sans

voiles, les contours nets et presque durs, les maisons peintes comme des

fleurs dans des paysages de pins qui s’assombrissent au crépuscule, sous

des ciels bleu pâle qui se mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par

le soir naissant en une clarté surnaturelle.

On reproche généralement aux coins de paysage, aux bouts de jardin que

Stevens encadre dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, un éclat

un peu creux ou un peu cru. Ce sont bien, il est vrai, des paysages de

peintre d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice et

superficielle. Néanmoins ces décors, voire ces portants, sont à leur

place et à leur valeur, et parfois, comme dans _La Femme aux papillons_,

le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes plates-bandes et les

ombreux sous-bois avec non moins de consciencieuse passion que les

paysages dorés des paravents de laque.

Je conclus par quelques détails typiques, récemment glanés. La figure de

femme de _L’Atelier du peintre_, et cette autre, d’ailleurs assez

dissemblable, de la _Douloureuse Certitude_ (en robe de soirée) furent

posées par un modèle du nom de Victorine, dont il appert que le maître

se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, plus qu’à rechercher

sa ressemblance exacte. Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les

objets occupant le fond du décor, la photographie d’une tête d’homme est

reproduite avec une singulière vérité: c’est un portrait de Baudelaire.

De même que la robe d’algérienne, tant aimée, tant de fois reproduite

par le peintre, lui avait été donnée par la Princesse de Metternich, la

robe de la _Dame rose_ lui vient de Madame Doche. Un jour l’histoire

sera faite de ces robes variées ou redites par Stevens, dans tel ou tel

de ses tableaux, chiffons immortalisés, loques transfigurées; candide

robe bleue du _Printemps_, que sillonnent de fins velours noirs, tels

que d’obscurs filons de deuils préventifs; robe rose de _L’Été_, dont

les boutons de métal poli sont autant de miroirs menus qui reflètent le

paysage. Le grand amoureux des robes devait aussi se préoccuper de ces

robes de l’ameublement qui sont les tapis de table. Il en a peint

beaucoup, de rutilants et de discrets. _La Visite_[10] et les _Derniers

jours de veuvage_ en contiennent deux extraordinaires.

[10] A Madame Cardon.

Un mot de la célèbre ambassadrice que je nommais tout à l’heure:

«Princesse, Stevens trouve que vous avez _du chien_, lui dit-on un

jour.» (La locution venait d’être inventée.) Et la spirituelle dame de

répondre: «Est-ce le peintre d’animaux?»--C’est un plaisir d’entendre le

maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui exprime mon admiration

pour la collection de ses œuvres réunie aux Beaux-Arts: «Et pourtant mon

chef-d’œuvre n’y est pas!» me réplique-t-il. Ce chef-d’œuvre, c’est,

selon lui, _La Tricoteuse_, une femme en blanc (toujours la robe

d’algérienne), assise, en train de travailler à un ouvrage de soie bleu

pâle. «Je ne sais pas comment j’ai pu faire cela, me dit naïvement

Stevens; j’ai revu le tableau il y a quelques années, j’en étais épaté;

c’est d’une couleur!...» Un désaccord avec le collectionneur Bruxellois

a privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or un autre

chef-d’œuvre est là, incontestable, lisible pour tous, _Le Cadeau_[11],

à l’égard duquel son auteur se montre moins équitable. Comme on le lui

racontait minutieusement: «C’est étonnant, murmura-t-il, je ne m’en

souviens pas.» Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits sans

se rappeler les regards rassasiés, les soifs étanchées. D’autres

tableaux, qui prétendirent prendre rang au catalogue avaient moins de

droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, annoncé d’avance et non

sans ostentation, lui fut apporté avec inquiétude par un commissaire

zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée dans la manière du

maître, n’était pas de lui, était fausse.

[11] Décrit plut haut.

Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux une petite peinture

d’un fini presque excessif, que Stevens appelle _L’Angelus_. C’est une

jeune femme, en robe de soie noire, assise près d’une fenêtre ouverte.

Ses bras ballants tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la

mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter l’_Ave_ du village.

Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure universellement édifié.

D’autres maîtres, d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de

Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient se surpasser elle-même

en cet ensemble subjuguant et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, Béraud,

Gervex se sont multipliés pour assurer cette glorieuse joie à leur

confrère. Monsieur Benjamin-Constant commente ces tableaux de

compréhensive façon, et Monsieur Degas promène sur leur émail une loupe

non déçue. Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le tableau

appartenant au baron Blanquet lequel va, ces jours prochains, éprouver

les enchères[12]. Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce petit

musée, exprimait son enthousiasme par un mot qui fut rapporté à Stevens

et le réjouit: «A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous que des

maçons!»

[12] Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur

Georges Feydeau.

Est-ce à dire que «la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel

Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne

sauraient éclairer[13]» se rende à ce charme décisif? Dieu nous en

préserve! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans

l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu--à distance,

heureusement!--sa _hideuse bouche_ se crisper en la significative

déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette

bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au

Philistin; elle consiste à traiter de _goûts malades_ les goûts autres

que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des

niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin

Pons: «Je ne me représente pas un Stevens chez moi.» N’eût-il pas été

plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la

cohabitation avec une personne si éclairée?

[13] Suivant un texte de Baudelaire.

Quant aux vraies femmes, «reconnaissantes d’être si bien devinées»,

selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens,--un peu

déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent

pour la première fois _à la dame_, quand elles étaient enfants, elles

murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de

Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer:

«En toi je m’apparus comme une ombre lointaine.»

Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux

maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle

gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document

d’art et de mondanité de la fin du siècle.

Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée

auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il

entend, qu’il aime:

AU MAITRE ALFRED STEVENS

Vous avez révélé les velours et les voiles

D’une Vénus qui naît de l’écume des flots;

Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,

Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles;

Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles

Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux

Où vers une Cythère aux amoureux îlots

De belles robes vont gonflant satins ou toiles?

C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,

Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein

Près des souples émaux de l’ample cachemire;

Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs

Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,

Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs!

Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi,

n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura

pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui

28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres,

titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches,

l’entouraient, heureux, attendris.

Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand

Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement

brodées. Cette tapisserie a quelque rapport avec celle que la Princesse

de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le

Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de

sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de

douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces

stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a

intitulée: _Tous les bonheurs_. Ces tableaux, il les reconnaissait, les

caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur

état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de

leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu

l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de

se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de

chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître

chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi: «Voilà donc

tous mes vieux péchés!»

* * * * *

L’Exposition est close. La réunion est dispersée: «On croit déranger le

XVIIIe siècle qui causait», écrivent les Goncourt à propos des

impressionnantes salles du Musée de La Tour. Du musée de Stevens, on

aurait pu dire: «On croit déranger le Second Empire qui rêvait.» Peu ou

point d’hommes: un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes.

Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé un _Sénat de femmes_,

éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire

entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier

caprice, les honneurs du dernier cachemire.

II

Le Pasteur de Cygnes.

GEORGES RODENBACH

[Illustration: Georges RODENBACH

1855-1898

Peint par Stevens, sur un volume du poète, provenant de la Collection

Goncourt et acquis par l’auteur du présent ouvrage.]

Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux mélancoliques, et qui me

mènent à d’autres visages. Celui que j’y voulais peindre, que cette

similaire qualité de Franco-Flamand, la passion des mirages, le rendu

des reflets, l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, celui

qui s’y allait _décalquer_, selon une expression qui lui plaisait, le

poète exquis, l’ami sympathique, au sens exact de ces mots poncés par

l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse plus pâle. Sa forme hésite; le

diadème en filigrane d’or de ses cheveux se confond au halo de la lune,

aux spires de l’eau sous le poids silencieux des cygnes. J’évoque en

vain les traits de mon ami; l’onde semble jalouse de les conserver en

son cœur; puis, tout à coup, ils se précisent, montent à la surface en

une blancheur d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille à la

cité, émerge au-dessus des eaux de _Bruges-la-Morte_.

C’est véritablement dans l’instant même, où le cours de ce récit et de

ma prédilection, m’amenait à susciter le poète dans sa ville, qu’il me

faut le ressusciter, et que sa mort soudaine change en encre noire,

l’encre bleue de ces souvenirs.

Je n’aime guère les portraits après décès, tels que les conçoivent les

familles qui infligent à des peintres, souvent de talent, la cruelle

obligation de se conformer à une fantaisie macabre et irréfléchie.

J’admets l’anthropologique intérêt que peut offrir à des spécialistes,

le masque mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon; mais, pour

ceux qui ont le bonheur de n’être point des monstres historiques,

n’est-ce pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée et

discrète? Funestes images substituant au souvenir vivant qu’il s’agit de

faire durer, le déplorable tableau de leur destruction partielle.

Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre le frigide malaise

qu’ils imposent aux visiteurs et à nous-mêmes, pour le scandale de

s’égayer devant eux; et le non moins scandaleux exil qui, la gaîté

revenue, (que les défunts modèles eux-mêmes se montraient jaloux de ne

pas bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins honorable lieu, le

rabat-joie funéraire.

Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas l’inexorabilité du cadre,

d’obscurcir par la transposition littéraire d’une si fatale

effigie, la présence réelle du poète. Car l’œuvre est une

transsubstantiation--eucharistique symbole qui lui plairait--les

lecteurs y viennent communier; ainsi, l’écrivain demeure parmi nous.

Entre nombre de choses mal interprétées que contient la vie, il y a

notamment la mort. Nous ne voyons que peu nos amis; l’admiration qui

exalte notre amitié nous vient, pour eux, de ces travaux qui nous les

dérobent; alors, pourquoi ne pas nous les figurer dans leur trépas,

ainsi qu’en une solitude fructueuse et un peu distante, où se trament,

pour mieux mériter encore de notre élogieuse affection, des strophes

plus intensives.

Il serait trop triste de se représenter à jamais dénuées de son visage

aimable, doucement fulgurant d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus

du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention et seyant au type, les

réunions qu’il éclairait de bon accueil, de bonne grâce courtoise et

simplement diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, inventées,

dont il offrait la surprise. C’était un goût chez lui, de sertir une

expression triée au cours d’une conversation, d’une lecture; d’en faire

(tel qu’un Goncourt tirant de sa poche pour s’en réjouir au beau milieu

d’un repas, le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie

raffinée, voire quintessenciée.

Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur de quintessence.

On sait ce que signifiait ce mot pour les vieux alchimistes. En

possession des quatre essences, autrement dit des quatre éléments, ils

s’évertuaient à la recherche d’un cinquième, l’absolu, le générateur de

l’or, la pierre philosophale. Les éléments du monde poétique de

Rodenbach étaient distincts et restreints, _leitmotiv_ monotones (dont

c’était le devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques jusqu’à

la redite, au point qu’on puisse se demander sans injure s’il n’avait

pas épuisé les variations de ces thèmes immuables. Point délicat; je ne

l’aborderais pas s’il ne me semblait conciliable avec la plus haute

estime pour l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, surtout devant

la tombe des artistes jeunes, de s’attendrir sur la virtualité des

projets qui s’y enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, de leur

pouce retourné (_pollice verso_) les vestales Romaines pouvaient agir

sur le destin des gladiateurs dans l’arène. La mort est une vestale dont

le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure qui sied et à

certaines œuvres interrompues un air inachevé plus seyant que n’eût été

l’_exegi monumentum_. Je citerai, entre autres, dans le présent, celle

de Carriès, qui m’est chère. Dans le suréminent passé de l’art et du

talent, Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente ans, l’un sans

achever sa _Transfiguration_, l’autre défiant _sur tout savoir

possible_, ont témoigné qu’une telle période suffisait pour une

évolution géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de sa carrière

humano-divine. Et le penseur qui exige que tout enthousiaste soit

crucifié à trente ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de place au

delà que pour les excès de l’expérience.

Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a écrit cette phrase

mémorable: «La vie étant un tout, c’est-à-dire ayant un commencement et

une fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou courte; il importe

seulement qu’elle _ait ses proportions_. On ne peut donc se plaindre que

d’une mort prématurée, qui arrive avant la fin de la vie: une telle mort

n’est pas en effet la fin, mais l’interruption de la vie.» L’âge d’un

homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer c’est l’âge de son

œuvre. Or, on peut dire que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre

éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement chantantes douceurs,

les quatre âges de sa vie.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 3 / 12 段