L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine

quelques dissidences, faute d’examen; tout au plus une ou deux fausses

notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que

d’excellents articles! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier

Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé «par

l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie

un peu étouffée des appartements bien clos, par une touche exacte et

pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son

relief.» Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec

d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair.

Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son

rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir «les pâtes

étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les

choses sobrement représentées sans encombrement ni excès». De la

seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer

l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve,

«qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de

ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui».

Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir

saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée,

ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le

morceau sur ces «tableaux d’une forme dense, d’une coloration

harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles,

désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les

décors, les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates,

tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de

l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours

d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible

pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses

victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa

puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux

sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures

d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la

chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient.

«Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il

n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement

peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée,

semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux

accords; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente,

et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en

reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces

toiles aux détails savamment disposés, gardant juste leur importance;

admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si

sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la

vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent

la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes

qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes

vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi

les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles,

nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation,

les autres frémissantes de volonté.

«C’est _La Dame rose_, si solide sous ses dentelles légères; c’est la

femme effondrée au retour du bal; c’est la lecture au coin du feu; c’est

cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet;

c’est _La Femme à la harpe_, en robe de soie verte; c’est ce

chef-d’œuvre de _La Jeune Mère_, qui donne le sein à l’enfant goulu,

scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance; c’est _La

Dame aux cerises_; c’est cette merveille des _Derniers jours du

veuvage_, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la

table; c’est cette autre merveille complète de la _Lettre de

faire-part_, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de

l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en

victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée

de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète; c’est

cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses

bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à

Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui.»

Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les

frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de

substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non,

encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce

qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je

l’ai écrit ailleurs: «quels plus dramatiques combats, quelles

submersions plus poignantes?[4]»

[4] Page 21.

Et ce _leitmotiv_ du billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en

une acception fort exceptionnelle: c’est un petit chien qui fait le beau

pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre

encore sous les espèces de ce _poulet_, entre les moustaches du roquet

debout devant Ève.

Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques

autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition

Stevens aussi désorientés que la noce de _L’Assommoir_ dans le Louvre,

et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de

l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la

peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit: un

Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un

Stendhal, j’admettrai la similitude.

Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que

d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce

sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres

points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait

inappréciable; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de

Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que «la capacité

de leur esprit, se hausse» et se borne à reprocher aux robes à volants

de n’être pas des jupes _bonne femme_.

Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité

qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques

citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué.

L’une d’elles trouve cette pittoresque expression: «la carapace des

cachemires», et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui

seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies

élégantes.

* * * * *

Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du

Quai Malaquais, des notations antérieures.

Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau

prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de

mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes,

qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose? On

pourrait tout d’abord répondre que le _Blue Boy_ ne fut pas baptisé

autrement, non plus que l’_Homme au gant_ du Titien, lequel cependant ne

manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête; et que tant de

Madones au _voile_, à la _chaise_, au _raisin_, au _chardonneret_, au

_poisson_, au _singe_, au _lapin_, auraient peut-être fait plus

respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles

tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces

fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions

fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste,

que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, le _Naufrage

de la Méduse_ ou le _Prométhée_ de Salvator Rosa, ne l’emporte en

pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le

tableau s’intitule simplement _Retour du Bal_, comme plusieurs des

compositions de notre grand féministe. «Femme effondrée au retour du

bal», Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette

désignation. Je l’appellerais: _L’Atterrée_. C’est le plus poignant des

petits drames que peignit Stevens; celui-là rédige en grand sinistre une

de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deux

_Douloureuse Certitude_, exposées dans les mêmes galeries, en offrent

deux exemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin,

les a-t-il vues? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie.

Dans le détail de l’ajustement--car ces douleurs sont élégantes, et

c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien

égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance

demeurée humaine--j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la

cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un

fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée

sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de

mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue

inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu

fané, d’une fleur de bouillon blanc; ou, mieux encore, de la coque

diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme

s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie

à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce

tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries

Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente; variations sur

le même sujet; ce n’est pas un autre modèle, et la toilette est

pareille; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus

concentrée, plus intense.

Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par

une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la

douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de

l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus

rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau

charmeur. _L’Atterrée_, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a

fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans

l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à

cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de

fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à

l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour

naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au

désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce

douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de

cruauté:

«Le sourire défaille à la plaie incurable.»

Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux

poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les

bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la

retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir

le bonheur.

Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page

magistrale, audacieusement intitulée: _Tous les bonheurs_. J’imagine que

Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à

la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot

glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La

charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au

dehors; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même

avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées

en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le

pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant

le poing de plaisir.

[5] Madame Alfred Stevens.

C’est nombre de fois que la beauté de Madame Alfred Stevens fut

reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une

curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une

toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter

lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je

m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat _in

fieri_ d’une maîtrise touchant à son apogée.

La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0 m 80 de hauteur. C’est un

sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune

femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante

(comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, dite _à double jupe_, dont

la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau,

dit _chapeau-assiette_, est de paille blanche, garni de coques

pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une

cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleu

_sui generis_ excellemment rendu. La main droite de cette mondaine

présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur

ancolie; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes

qui ne veulent s’appeler que des «fleurettes printanières». L’expression

du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un

regard qui écoute; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute

confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces

jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais

se voient du cœur.

Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, effleure l’épaule du

modèle et le costume du jeune homme plus faiblement encore. Il semble,

lui, vraiment en contemplation devant sa chère compagne. Sa pose est

aussi allongée sur l’herbe, il est en guêtres de chasse, sa veste est en

velours brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin repose sur son

manteau étalé.

Les accessoires sont bien caractéristiques de la manière de Stevens: un

châle de dentelle noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode et

si à la mode alors, une ombrelle-marquise ouverte, également en dentelle

noire, à la doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle des

brindilles se détachent. Une paire de gants de Suède roulés; enfin,

détail symboliquement voulu, un volume broché dont la couverture porte

ce titre: «Son Printemps».

Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, d’un confrère

Flamand, heureux de portraiturer son ami dans ces conditions amoureuses?

Je ne crois pas, je laisse de plus experts en décider.

Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et vu son importance dans

l’œuvre d’Alfred Stevens, sera peut-être un jour son _Angelus_, c’est

_Le Convalescent_. Toile vaste pour notre peintre. Trois personnages: un

long jeune homme assis, dont la maigreur s’accuse en de noirs habits,

maintenant trop amples. Debout, devant lui, une matrone le remonte de

propos réconfortants et lui touche le front dont elle rejette les blonds

cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une robe de soie gris-fer, aux

puissantes indications de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps,

d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès d’elle, sur le canapé, une

belle jeune femme considère le convalescent avec une aimable

sollicitude. La peinture de ce tableau est si souple et si riche qu’on

dirait du laque. Commune à bien des tableaux de Stevens, cette qualité

s’accuse encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de leur bois,

le noir des étoffes, le marbre de la cheminée, les garnitures qu’elle

supporte, dont une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli (qui

reparaît au _Coin du feu_ de Monsieur Feydeau), apaisent leurs reflets,

absorbent la lumière, satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante,

en un concert harmonieux de tons colorés.

C’est le propre des belles peintures d’Alfred Stevens, d’agir sur

l’esprit comme une belle musique. Et ceci n’est pas seulement une

réflexion poétique, mais une observation tirée des procédés de

composition et de facture. Le petit tableau de la _Dame aux cerises_ le

démontre éminemment en son _thème_ de rouge et de vert, posé, avec ces

cerises elles-mêmes, sur les genoux de la jeune femme et développé au

cours de toute la toile par les variations de ces deux tons, confiées

aux étoffes du fond, du fauteuil, de la toilette.

Une autre composition, en laquelle la déliée physiologie féminine ne le

cède point au rendu exquisement fin, c’est dans le tableau

insuffisamment intitulé: _La Visite_[6]. _La Confidence_, _L’Aveu_, plus

explicites, ne le seraient pas assez encore. C’est un aveu d’une

spéciale délicatesse. La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait

demander sa grande sœur, la compagne qui l’a précédée en la vie, dans le

mariage et la maternité. Elle lui avoue son état enfin certain, ce

glorieux avènement, bourgeoisement connu sous le nom de _position

intéressante_. Mais ses premiers troubles, ses premiers malaises, une

nouvelle forme de la pudeur ont rencogné derrière un paravent luxueux la

future jeune mère. Son peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée de

rose par un transparent déjà lâche, est une merveille d’élégance et de

goût. Pas un noir ne durcit son personnage délicieux; pas une lueur ne

l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, entre tous unique, dans

l’œuvre de Stevens; un doux sourire, en forme de croissant, relève les

coins de la bouche, les yeux sont baissés; une tendresse baigne les

chairs, assouplit la stature; on dirait une mondaine interprétation du

vers d’Hugo:

«Ève sentit que son flanc remuait.»

[6] A Madame Cardon.

L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil dans la pénombre, la

nuque dans la lumière, regarde, écoute, encourage; et son burnous de

cachemire resplendit chaudement et mélodieusement de tons de turquoise

et de giroflée. Un paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or et

d’argent, autre prodige de fini et de rendu, sert de cadre à ce

chatoiement, chatoiement lui-même. Et ni la soie du canapé aux rayures

Pompadour, ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, ni la

tenture vert-saule, ni la cordelière aux glands soyeux, je ne dis pas ne

se nuisent, mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, fort et

fin, précieux et gracieux.

C’est un prodige de cet art que la juxtaposition de ces surfaces

diaprées, non seulement sans mutuelle hostilité, mais en une association

de richesses et un échange de distinctions, qui s’activent et se

tempèrent.

Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à

l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens

n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil; mais tout

rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des

nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces

milieux de choix; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les

peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout,

le fluide qui les baigne, leur atmosphère.

Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec

maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que

si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties,

chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et

complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se

transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et

parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve: il est

difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la

dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui

pourraient s’apparier ainsi: _Le modèle se chauffant_, brune tête de

Murillo, et la petite _Veuve_ sur son canapé rouge; _La Femme au

bouquet_, de Monsieur Manzi, et _La Femme aux papillons_, de Madame

Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de

prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a

grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux

perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la

collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments; on dirait

deux Courbets en miniature: une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au

coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise; l’autre,

debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au

lointain.

_La Charmeuse de papillons_[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous

fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de

la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en

une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée,

le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques.

[7] Une nièce de l’artiste.

Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et

sévère Dominique, c’est _La Visite_, appartenant au Roi des Belges. J’ai

parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de

la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la

robe-princesse de son amie, faille _cheveux-de-la-reine_, garnie d’une

_chicorée_ de même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier

turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de

blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure

dorée, autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête

de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa

main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait

pas dans la collection Montalbanaise.

Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau _L’Inde à Paris_, au Chevalier de

Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement,

l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On

dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol.

Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture

de la composition: une table recouverte d’un tapis turc aux riches

nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une

collectionneuse[8] debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête

et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé.

Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de

velours noir. Vers la droite, un _ficus_ s’y assortit, qui découpe sur

du rose-gris ses feuilles retombantes.

[8] La femme de l’artiste.

Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même

sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le

costume; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule

poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil

Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue: «N’oublions

pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise

entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or,

ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la

richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur.»

Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intitulée

_Le Cadeau_: une jeune blonde en robe d’_algérienne_, dont les manches

lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt,

considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une

main elle tient la lettre du donateur lointain; de l’autre, une pensée,

indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé

par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui

faisait écrire à Baudelaire: «beauté du lieu commun», dans ses notes

publiées posthumes.

Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre

tableau: _La Lettre de faire-part_, dit encore: _La Femme en rouge_. Ce

devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi. _La

Femme en rouge_ y figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui

en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de

Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles

peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de

belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme,

l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle,

trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux

billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. «L’art est à

moi!» semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte

si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et,

comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au

cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la

toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la

gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 2 / 12 段