ROBERT DE MONTESQUIOU
DIPTYQUE DE FLANDRE
TRIPTYQUE DE FRANCE
AU PAYS DES CIELS SONORES
Alfred Stevens, Georges Rodenbach.
AU DELA DES FORMES
Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin, Stéphane Mallarmé.
OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
PARIS
ÉDITIONS E. SANSOT
R. CHIBERRE, Sr
7, Rue de l’Éperon, 7
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE
Poème de la Guerre
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ÉTUDES ET ESSAIS
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Majeurs et Mineurs 1 vol. in-16
ROBERT DE MONTESQUIOU
DIPTYQUE DE FLANDRE
TRIPTYQUE DE FRANCE
LE PEINTRE AUX BILLETS
LE PASTEUR DE CYGNES
LE BROYEUR DE FLEURS
L’INEXTRICABLE GRAVEUR
LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI
OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
PARIS
ÉDITIONS E. SANSOT
R. CHIBERRE, Sr
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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES
dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,
vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen, numérotés de
11 à 30,
cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 31 à 530,
et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550 (hors commerce)
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Nº
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Au
Maître BOLDINI,
son modèle,
qui lui devra de vivre
au delà «des jours changeants»
Robert de Montesquiou
DIPTYQUE ET TRIPTYQUE
Ce qui suit ne représente que les éléments d’un beau livre. Je les ai
glanés autour des expositions d’_Alfred Stevens_, de la lecture de
_Rodenbach_, de l’examen du personnage et des œuvres de _Monticelli_ et
de _Bresdin_ (celui-ci serré de plus près), enfin de la fréquentation
des ouvrages de _Mallarmé_ et de leur auteur.
Le plus jeune de ces essais date d’environ quinze années, je laisse à
penser des autres. Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment une
mise au point difficile à des productions d’époques différentes et, par
suite, forcément disparates, j’aime mieux leur donner la vie à l’état
d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps passe, même presse, il
me faut choisir de laisser ces esquisses abondantes et développées
dormir dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même je m’endorme, ou
de leur accorder une lumière qui laisse voir leur imperfection, mais
aussi leur application et un sincère souci de servir les causes
auxquelles leur prédilection les attache.
J’hésite d’autant moins que des détails exacts, de savoureux récits, des
anecdotes véridiques ou vraisemblables me paraissent quelquefois assurer
à ces pages une instruction de catalogue associée à des dissertations
apologétiques et à une distraction de _Mémoires_.
Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que pour m’en délivrer et
pouvoir consacrer le temps qui me reste à quelques volumes que je veux
hâter.
J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la présentation de ces cinq
morceaux: ces études sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et
pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore moins leur ponctuation
imprécise et sommaire; mais j’en aime toujours les sujets, et surtout
l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des artistes élus, dont les
trois derniers sont groupés en une fraternité de méconnaissance, puis de
reconnaissance tardive, bien faite pour séduire, dans un temps où rien
ne séduit plus, et encourager, à l’heure où l’encouragement n’est plus
de saison, ceux qui croient, en art, au festin évangélique, où les
premiers deviennent souvent les derniers, et où les derniers ne le sont
pas pour toujours.
ROBERT DE MONTESQUIOU.
I
DIPTYQUE DE FLANDRE
AU PAYS
DES CIELS SONORES
I
Le Peintre aux Billets.
ALFRED STEVENS
[Illustration: Alfred STEVENS 1828-1906]
PREMIER ARTICLE
«Qui dépense en colère inutile, en fumée,
Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,
Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau.»
Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans
ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du _chardonneret enchaîné_ de
Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de
corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa
mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de
montre!--Magicien prestige de l’art! un passereau, son auget, leur
ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de
Tintoret, le plus vaste tableau du monde.
Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette
petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la
triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de
la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de
Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une
vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez
semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du
lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que
devant le _Jugement Dernier_ de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée
de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un
sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple,
sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de
recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux
nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue
au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme; et sur
la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles
d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le _Géographe_ de la
collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains;
et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue,
des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A
La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé,
recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets,
les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la
veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée; ses arbres sont
d’un vert noir de myrte; le premier plan du tableau est fait d’une
partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle
la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques
bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère
du soir, qui semble une lumière d’auréole.
J’ai parlé de reflets; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à
Weenix, au Musée de Bruxelles: une dame aux épaulettes ornées de curieux
agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote
les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son
éclairage; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en
découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles
d’une aile de libellule.--Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus
quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la
tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée,
étiquetée _Ungekant_, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse:
une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les
tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le
poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates
ombres.
Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps
que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent,
bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment,
dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue
occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de
ce qu’un grand poète a nommé: _rêverie d’un passant à propos d’un roi_.
Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les
plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de
lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée
à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de
Bruxelles.
[1] Une indication qui date cet article.
Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un
Stevens de derrière les années; car voilà tantôt cinquante ans que ce
dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et
vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient
volontiers les observateurs superficiels: _dater_; comme si ce n’était
pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour
_durer_. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la
tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux
lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et
monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de
l’_Embarquement_, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve,
c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades
qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se
répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où
Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires.--Les
spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on
les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes
toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui
vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen
drôlatique: une poupée que ce _curieux_ spirituel et un peu bizarre fit,
plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque
année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés,
j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce
contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours,
cette période de l’histoire du costume.
C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera,
véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel
Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents,
et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou
les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme
fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage
d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée,
tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer
l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une
personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude?[2]
Toilettes qui furent encore celles de nos mères,--dont quelques-unes
s’obstinent à n’avoir que quinze ans; belles robes dont les cloches
soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles
les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les
réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des
pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que
je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté;
je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du
vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les
contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose
d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des
assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu
éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une
lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette
lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré
en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos
vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui
s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une
innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on
ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint... d’en
faire des saucières!--Revenons au plus poétique _Retour du Bal_, de
Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet
artiste.
[2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes
«Délices».
Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y
essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait
pas assez. Oh! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens! Je me
souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts:
... de Stevens, une Étude
Où l’odeur de la femme a toute pénétré
Par un bout de satin dans cette toile entré.
Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous
lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles,
toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum;
elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer,
elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces
Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi? Peut-être. Le Maître l’a fait
une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près;
et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont
connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes,
bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs
perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains,
dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages; la
turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de
ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et
cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures: _Douloureuse
Certitude_, etc. Mais, que cela est beau! Cette Madame de Beauséant
ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet
d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un
peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède,
(Stevens n’aime pas les satins); un cachemire des Indes renversé en
arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui
constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a
servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs
sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une
admirative pitié pour ces déceptions parées.
Une autre _Douloureuse Certitude_, celle-ci en toilette de jour,
s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les
camaïeux blonds; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur,
sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs; son cachemire est à
fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose.
Mais n’est-ce pas une «Douloureuse Certitude» encore, cette autre
désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin
sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à
reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton? Et dans ces deux
tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte,
aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se
passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses
lettres.
[3] Dans la collection A. Roux.
Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de
sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé _le
peintre aux billets_, comme il y a eu _le peintre aux œillets_, un vieux
maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred
Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni
des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range
dans la catégorie des «fureurs stationnaires». Mais l’Éternel Féminin en
proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le
disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes
les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en
ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles
submersions plus poignantes?
Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas! à tout
jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de
Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir! Magnifiques
_châles-tapis_ qui diapraient en effet les charmes féminins comme un
tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé
courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux
cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est
coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les
gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître
charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut
toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait
après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient
de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes
variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me
souviens bien; mais le portrait est celui du cachemire; il l’a peint
comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie
qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des
continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques
gemmes tramées; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais
récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est
donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes
d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux
faire chatoyer les multiflores dessins de son châle; mais, pour ne pas
nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement
reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.
Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale
plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait
d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de
ces tissus chers à Joséphine; puis, au lendemain de cette stérilisation
du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle
exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices
promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules.
Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre
grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de
l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies; homme robuste,
sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des
plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de
l’exécution du _Panorama du Siècle_, dont je parlerai en son lieu. Or
c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait
Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps
que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui
ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même
que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes
innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir
dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et
des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi
le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité
de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de
jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les
nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes
et d’enfants,
«... miroirs obscurcis et plaintifs,»
miroirs encore.
Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si
l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du
_Convalescent_, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui
ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du _Règne du
Silence_, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par
Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre
leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à
apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des
reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en
laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé: _La
Poupée Japonaise_, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du
peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous
par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon,
qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants
contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant,
c’est tout ce tableau: le portrait d’une robe, mais une de ces robes
d’avant la machine à coudre, l’horrible _Silencieuse_ Singer, qui a
fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage
desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement
mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale
qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées
cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est
faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez
l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste,
Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la
femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre: _Une Musicienne_,
une superbe image; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en
magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai
essayé, dans une trentaine de strophes des _Hortensias Bleus_, de
paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la
collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un
autre Stevens: _Miss Fauvette_: une jeune femme, celle-là, aussi svelte
que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à
mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en
même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même
salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une
troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate,
aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe
de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte
en l’émission de ce _Chant Passionné_ qui fait le titre de son poème.
Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en
sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie.
La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir
son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez
Monsieur Antoni Roux: une femme en rose savoureusement reflétée par un
paravent d’or.
Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller
une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir,
qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers
pénétrant du vieux d’Aubigné:
«Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.»
C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles
sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le
menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule
_Impressions sur la Peinture_: «Faire peindre beaucoup de fleurs à un
élève est un excellent enseignement.»
Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de
fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour
composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation,
Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en
compagnie de Sarah Bernhardt; elle peignait alors, dans l’atelier et
sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui: _La
jeune fille et la mort_, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé
de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres
Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction; tel ce Van der
Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes
et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son
ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux
tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme
nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et
c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile
du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a
depuis appelé un thé de cinq heures, en un _home_ artiste et somptueux,
et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines
et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner,
où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait
su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au
parfum et au caquetage! Une curieuse réplique de ce tableau--sa géniale
esquisse, je crois--se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier:
elle est peinte sur glace.
Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens;
éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une
raison d’être plus haute même que le goût: le désir de les peindre, de
les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des
intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme.
Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les
pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous
avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en
bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un
de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de
bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un
dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait
encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter: le tendre et touchant
spectacle d’un géant en admiration devant une fleur.
Autres toiles: une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se
reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours!
et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour
souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure
de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus
naturelle.--Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des
Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa
fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du
dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une
plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair
chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à
manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses
mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux
chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la
douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de
cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne.
_Le Bouquet_, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs:
le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs
s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe
multicolore.--_La Visite_, un précieux repère pour les _philosophes des
habits_, selon l’expression de Carlyle: deux cocodettes au dernier goût
de ce jour... évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de
laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt
au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son
chignon dans un filet noué d’un gland; et au-dessus, cette coiffure en
_barrettes_, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau
d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au
doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main
ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise.--_La Bonne Lettre_:
toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là,
que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère
du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet
du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des
nouvelles heureuses.--Enfin, _la Consolation_. Je l’appellerais
volontiers: L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de
Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son
mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir.
L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les
deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc,
assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et
indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu
anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant,
silencieuse, les mains croisées.
Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, _les Saisons_,
quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou
moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le
_Printemps_, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers,
les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’_Été_ tient des fleurs
et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses
juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’_Automne_ s’accoude et
se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des
chrysanthèmes. L’_Hiver_ est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive
liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans,
Mnémosyne mondaine.
Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’_Alsacienne_: une belle
et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter
pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature.
Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me
plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et
indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à
dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir
vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux
tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de
cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout
l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient
sans goût.
Je dirai encore _Le Sphinx_, debout et les bras croisés en sa robe
fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son
auréole de cheveux blond-cendré; énigme de féminisme et de
demi-teinte.--_La Baigneuse_, naïade intime, au chignon haut-troussé sur
la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète,
sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une
rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des
ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire.
Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres:
_Souvenirs et Regrets_, titre qui sent bien son époque, et son fruit,
car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras
du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre
les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses
formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son
effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par
l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui
la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement
véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia
est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté,
discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de
bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris
Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de
corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose
remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes
naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où
tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur
le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins,
épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop
petit de _boulotte_ est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient
pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du
même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de
raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de
Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez
soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les
représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame
Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non,
celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred
Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline
de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de
dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront
encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie
qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de
Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu
grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord
avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.
Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une,
de leur sentimentale anxiété le personnel univers «où leurs pas ont
tourné», comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris
que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement
d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse
missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez
semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains
sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux
écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage; et, sous la porte
close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et
qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une
autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du
geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le
visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre
qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une
des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet,
cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets;
blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et
bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de
soie et brodé de fleurs blanches; blanc de la boiserie aux filets dorés
sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien
Flamand venu d’une fenêtre invisible; blanc du papier d’un bouquet de
roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie
insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de
la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé; réelle héroïne
d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens
pour le narrer quelque jour.
J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend
plus familières; l’une, l’_Ophélie_ que j’ai dite, connue aussi sous ce
titre «_Le Bouquet Effeuillé_», sans d’ailleurs autre motif de revêtir
ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le
Maître qui a peint _la Musicienne_ d’après sa femme, a peint l’_Ophélie_
d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens,
moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne,
blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a
dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui
habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de
leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là
coquettement cravaté de bleu,--l’éternel félin devait séduire le peintre
de l’éternel féminin,--caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et
le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur
cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la
main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte.
Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare
symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau: _Retour au nid_. Une
jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le
menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue
en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des «minutes heureuses»
en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre.
Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep,
faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette
touchante composition: _Les Rameaux_. C’est le retour de la messe de
Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives,
une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère,
avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce
tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume.
L’autre tableau, _La Psyché_ est comme une apothéose de tout l’art de
Stevens et de toutes ses amours: les femmes, les objets et les reflets
qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme
et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et
gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à
l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle
elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour
portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique.
C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains,--et
quelles mains! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise?--que
nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais
là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée
elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète,
avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de
neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours
d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués,
ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des
toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise.
Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de
transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre
harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte
perruche qui s’y promène; quoi encore, tout et rien, une cigarette
éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre; et c’est la suprême
Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.
La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière,
dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée
de blancs pétales; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes,
autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la
femme.
Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir
mentionné encore le _Modèle se chauffant_, ravissante frileuse, les
mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que
surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable.--La blonde
_Veuve_, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée,
et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un
bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.
Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un
parc; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du
souvenir; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit
du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau
bonheur.
Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise,
vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la
discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux
noms surpris de se rencontrer: Pierre de Hooghe et Velasquez.
J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux
murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les
décorent; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un
Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et
notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond
mélancoliquement: «C’est vrai, j’étais très habile.»
Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient
toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand; il a fait,
habilement secondé par Monsieur Gervex, _le Panorama du Siècle_. On
l’admira. Qu’en reste-t-il? Tout au moins la série des esquisses peintes
dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom
d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif,
s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement
de visage, d’attitude et de geste, mais d’_habitus corporis_ et de
pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons
que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer
un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du
Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui,
selon Goncourt, nous porte à «parler de l’immortalité de l’âme au
dessert».
Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais
élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître
Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste
pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de
miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes
bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles,
en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont
encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de
l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner
satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une
composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la
fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui
n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de _sujet_,
dans cette charmante toile.--«Comment? mais vous n’avez donc pas compris
mon tableau?--s’écria Stevens faussement indigné--ces jeunes filles
regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa
compagne.»--«Mais,--objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le
détail du tableau,--cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour
avoir un fiancé sur un omnibus?»--«Vous voulez rire, répondit
sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par
le véhicule».--Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le
tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom: _Le Fiancé qui
passe_!
Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en
regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante
repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la
table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en
glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle
du travail exquis, méconnu par le _connaisseur_ inéclairé, reconnu par
le distingué manœuvre.
La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là; le toast auquel
il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande
ingénue!
«_Je vous envoie mon meilleur ouvrier!_» disait le Duc de Bourgogne, en
adressant Van Eyck à un souverain ami.
Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion.
C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la
France. Et c’est encore dans ses _Impressions sur la Peinture_, qu’il a
lui-même écrit: «On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un
maître ouvrier.»
DEUXIÈME ARTICLE
Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes--la collection
Humbert, contenant la grande _Femme au bain_, précédemment décrite, les
collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq
peintures--n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut
affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat
possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître,
ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont,
grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges
Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique
principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore
sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que,
d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui
cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins
réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne
volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et
le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps
restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de
diffusion par des sélections distinctes.
Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette
collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler
et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.
Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante
exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages; mais de là au
charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire,
n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la
combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de
nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un
jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce
qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour
lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot
profond: «L’expérience de toute une vie!»
Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle
expression: il parle d’une _atmosphère saturée de solennité_. Il y a de
cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais; une édification
d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert
les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord
ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que
transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables
aspects de l’opinion humaine.