Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouett

ROBERT DE MONTESQUIOU

DIPTYQUE DE FLANDRE

TRIPTYQUE DE FRANCE

AU PAYS DES CIELS SONORES

Alfred Stevens, Georges Rodenbach.

AU DELA DES FORMES

Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin, Stéphane Mallarmé.

OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS

PARIS

ÉDITIONS E. SANSOT

R. CHIBERRE, Sr

7, Rue de l’Éperon, 7

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE

Poème de la Guerre

Les Offrandes Blessées 1 vol. in-16.

avec un frontispice d’après Ingres.

Sabliers et Lacrymatoires 1 vol. in-16

avec un frontispice d’après Rodin.

Un Moment du Pleur Éternel 1 vol. in-16.

avec un frontispice d’après Beardsley.

ÉTUDES ET ESSAIS

Têtes Couronnées 1 vol. in-16

Majeurs et Mineurs 1 vol. in-16

ROBERT DE MONTESQUIOU

DIPTYQUE DE FLANDRE

TRIPTYQUE DE FRANCE

LE PEINTRE AUX BILLETS

LE PASTEUR DE CYGNES

LE BROYEUR DE FLEURS

L’INEXTRICABLE GRAVEUR

LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI

OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS

PARIS

ÉDITIONS E. SANSOT

R. CHIBERRE, Sr

7, Rue de l’Éperon, 7

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES

dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,

vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen, numérotés de

11 à 30,

cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 31 à 530,

et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550 (hors commerce)

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Nº

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Au

Maître BOLDINI,

son modèle,

qui lui devra de vivre

au delà «des jours changeants»

Robert de Montesquiou

DIPTYQUE ET TRIPTYQUE

Ce qui suit ne représente que les éléments d’un beau livre. Je les ai

glanés autour des expositions d’_Alfred Stevens_, de la lecture de

_Rodenbach_, de l’examen du personnage et des œuvres de _Monticelli_ et

de _Bresdin_ (celui-ci serré de plus près), enfin de la fréquentation

des ouvrages de _Mallarmé_ et de leur auteur.

Le plus jeune de ces essais date d’environ quinze années, je laisse à

penser des autres. Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment une

mise au point difficile à des productions d’époques différentes et, par

suite, forcément disparates, j’aime mieux leur donner la vie à l’état

d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps passe, même presse, il

me faut choisir de laisser ces esquisses abondantes et développées

dormir dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même je m’endorme, ou

de leur accorder une lumière qui laisse voir leur imperfection, mais

aussi leur application et un sincère souci de servir les causes

auxquelles leur prédilection les attache.

J’hésite d’autant moins que des détails exacts, de savoureux récits, des

anecdotes véridiques ou vraisemblables me paraissent quelquefois assurer

à ces pages une instruction de catalogue associée à des dissertations

apologétiques et à une distraction de _Mémoires_.

Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que pour m’en délivrer et

pouvoir consacrer le temps qui me reste à quelques volumes que je veux

hâter.

J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la présentation de ces cinq

morceaux: ces études sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et

pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore moins leur ponctuation

imprécise et sommaire; mais j’en aime toujours les sujets, et surtout

l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des artistes élus, dont les

trois derniers sont groupés en une fraternité de méconnaissance, puis de

reconnaissance tardive, bien faite pour séduire, dans un temps où rien

ne séduit plus, et encourager, à l’heure où l’encouragement n’est plus

de saison, ceux qui croient, en art, au festin évangélique, où les

premiers deviennent souvent les derniers, et où les derniers ne le sont

pas pour toujours.

ROBERT DE MONTESQUIOU.

I

DIPTYQUE DE FLANDRE

AU PAYS

DES CIELS SONORES

I

Le Peintre aux Billets.

ALFRED STEVENS

[Illustration: Alfred STEVENS 1828-1906]

PREMIER ARTICLE

«Qui dépense en colère inutile, en fumée,

Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,

Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau.»

Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans

ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du _chardonneret enchaîné_ de

Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de

corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa

mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de

montre!--Magicien prestige de l’art! un passereau, son auget, leur

ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de

Tintoret, le plus vaste tableau du monde.

Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette

petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la

triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de

la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de

Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une

vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez

semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du

lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que

devant le _Jugement Dernier_ de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée

de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un

sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple,

sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de

recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux

nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue

au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme; et sur

la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles

d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le _Géographe_ de la

collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains;

et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue,

des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A

La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé,

recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets,

les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la

veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée; ses arbres sont

d’un vert noir de myrte; le premier plan du tableau est fait d’une

partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle

la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques

bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère

du soir, qui semble une lumière d’auréole.

J’ai parlé de reflets; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à

Weenix, au Musée de Bruxelles: une dame aux épaulettes ornées de curieux

agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote

les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son

éclairage; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en

découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles

d’une aile de libellule.--Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus

quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la

tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée,

étiquetée _Ungekant_, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse:

une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les

tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le

poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates

ombres.

Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps

que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent,

bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment,

dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue

occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de

ce qu’un grand poète a nommé: _rêverie d’un passant à propos d’un roi_.

Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les

plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de

lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée

à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de

Bruxelles.

[1] Une indication qui date cet article.

Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un

Stevens de derrière les années; car voilà tantôt cinquante ans que ce

dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et

vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient

volontiers les observateurs superficiels: _dater_; comme si ce n’était

pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour

_durer_. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la

tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux

lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et

monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de

l’_Embarquement_, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve,

c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades

qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se

répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où

Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires.--Les

spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on

les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes

toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui

vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen

drôlatique: une poupée que ce _curieux_ spirituel et un peu bizarre fit,

plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque

année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés,

j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce

contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours,

cette période de l’histoire du costume.

C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera,

véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel

Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents,

et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou

les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme

fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage

d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée,

tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer

l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une

personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude?[2]

Toilettes qui furent encore celles de nos mères,--dont quelques-unes

s’obstinent à n’avoir que quinze ans; belles robes dont les cloches

soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles

les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les

réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des

pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que

je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté;

je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du

vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les

contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose

d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des

assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu

éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une

lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette

lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré

en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos

vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui

s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une

innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on

ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint... d’en

faire des saucières!--Revenons au plus poétique _Retour du Bal_, de

Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet

artiste.

[2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes

«Délices».

Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y

essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait

pas assez. Oh! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens! Je me

souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts:

... de Stevens, une Étude

Où l’odeur de la femme a toute pénétré

Par un bout de satin dans cette toile entré.

Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous

lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles,

toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum;

elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer,

elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces

Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi? Peut-être. Le Maître l’a fait

une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près;

et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont

connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes,

bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs

perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains,

dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages; la

turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de

ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et

cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures: _Douloureuse

Certitude_, etc. Mais, que cela est beau! Cette Madame de Beauséant

ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet

d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un

peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède,

(Stevens n’aime pas les satins); un cachemire des Indes renversé en

arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui

constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a

servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs

sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une

admirative pitié pour ces déceptions parées.

Une autre _Douloureuse Certitude_, celle-ci en toilette de jour,

s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les

camaïeux blonds; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur,

sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs; son cachemire est à

fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose.

Mais n’est-ce pas une «Douloureuse Certitude» encore, cette autre

désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin

sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à

reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton? Et dans ces deux

tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte,

aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se

passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses

lettres.

[3] Dans la collection A. Roux.

Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de

sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé _le

peintre aux billets_, comme il y a eu _le peintre aux œillets_, un vieux

maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred

Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni

des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range

dans la catégorie des «fureurs stationnaires». Mais l’Éternel Féminin en

proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le

disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes

les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en

ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles

submersions plus poignantes?

Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas! à tout

jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de

Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir! Magnifiques

_châles-tapis_ qui diapraient en effet les charmes féminins comme un

tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé

courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux

cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est

coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les

gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître

charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut

toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait

après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient

de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes

variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me

souviens bien; mais le portrait est celui du cachemire; il l’a peint

comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie

qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des

continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques

gemmes tramées; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais

récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est

donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes

d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux

faire chatoyer les multiflores dessins de son châle; mais, pour ne pas

nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement

reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.

Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale

plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait

d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de

ces tissus chers à Joséphine; puis, au lendemain de cette stérilisation

du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle

exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices

promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules.

Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre

grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de

l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies; homme robuste,

sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des

plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de

l’exécution du _Panorama du Siècle_, dont je parlerai en son lieu. Or

c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait

Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps

que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui

ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même

que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes

innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir

dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et

des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi

le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité

de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de

jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les

nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes

et d’enfants,

«... miroirs obscurcis et plaintifs,»

miroirs encore.

Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si

l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du

_Convalescent_, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui

ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du _Règne du

Silence_, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par

Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre

leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à

apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des

reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en

laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé: _La

Poupée Japonaise_, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du

peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous

par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon,

qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants

contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant,

c’est tout ce tableau: le portrait d’une robe, mais une de ces robes

d’avant la machine à coudre, l’horrible _Silencieuse_ Singer, qui a

fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage

desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement

mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale

qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées

cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est

faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez

l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste,

Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la

femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre: _Une Musicienne_,

une superbe image; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en

magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai

essayé, dans une trentaine de strophes des _Hortensias Bleus_, de

paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la

collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un

autre Stevens: _Miss Fauvette_: une jeune femme, celle-là, aussi svelte

que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à

mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en

même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même

salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une

troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate,

aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe

de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte

en l’émission de ce _Chant Passionné_ qui fait le titre de son poème.

Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en

sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie.

La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir

son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez

Monsieur Antoni Roux: une femme en rose savoureusement reflétée par un

paravent d’or.

Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller

une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir,

qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers

pénétrant du vieux d’Aubigné:

«Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.»

C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles

sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le

menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule

_Impressions sur la Peinture_: «Faire peindre beaucoup de fleurs à un

élève est un excellent enseignement.»

Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de

fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour

composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation,

Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en

compagnie de Sarah Bernhardt; elle peignait alors, dans l’atelier et

sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui: _La

jeune fille et la mort_, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé

de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres

Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction; tel ce Van der

Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes

et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son

ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux

tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme

nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et

c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile

du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a

depuis appelé un thé de cinq heures, en un _home_ artiste et somptueux,

et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines

et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner,

où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait

su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au

parfum et au caquetage! Une curieuse réplique de ce tableau--sa géniale

esquisse, je crois--se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier:

elle est peinte sur glace.

Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens;

éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une

raison d’être plus haute même que le goût: le désir de les peindre, de

les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des

intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme.

Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les

pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous

avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en

bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un

de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de

bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un

dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait

encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter: le tendre et touchant

spectacle d’un géant en admiration devant une fleur.

Autres toiles: une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se

reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours!

et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour

souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure

de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus

naturelle.--Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des

Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa

fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du

dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une

plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair

chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à

manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses

mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux

chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la

douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de

cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne.

_Le Bouquet_, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs:

le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs

s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe

multicolore.--_La Visite_, un précieux repère pour les _philosophes des

habits_, selon l’expression de Carlyle: deux cocodettes au dernier goût

de ce jour... évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de

laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt

au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son

chignon dans un filet noué d’un gland; et au-dessus, cette coiffure en

_barrettes_, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau

d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au

doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main

ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise.--_La Bonne Lettre_:

toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là,

que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère

du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet

du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des

nouvelles heureuses.--Enfin, _la Consolation_. Je l’appellerais

volontiers: L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de

Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son

mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir.

L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les

deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc,

assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et

indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu

anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant,

silencieuse, les mains croisées.

Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, _les Saisons_,

quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou

moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le

_Printemps_, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers,

les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’_Été_ tient des fleurs

et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses

juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’_Automne_ s’accoude et

se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des

chrysanthèmes. L’_Hiver_ est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive

liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans,

Mnémosyne mondaine.

Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’_Alsacienne_: une belle

et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter

pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature.

Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me

plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et

indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à

dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir

vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux

tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de

cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout

l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient

sans goût.

Je dirai encore _Le Sphinx_, debout et les bras croisés en sa robe

fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son

auréole de cheveux blond-cendré; énigme de féminisme et de

demi-teinte.--_La Baigneuse_, naïade intime, au chignon haut-troussé sur

la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète,

sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une

rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des

ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire.

Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres:

_Souvenirs et Regrets_, titre qui sent bien son époque, et son fruit,

car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras

du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre

les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses

formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son

effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par

l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui

la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement

véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia

est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté,

discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de

bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris

Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de

corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose

remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes

naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où

tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur

le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins,

épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop

petit de _boulotte_ est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient

pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du

même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de

raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de

Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez

soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les

représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame

Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non,

celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred

Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline

de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de

dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront

encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie

qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de

Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu

grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord

avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.

Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une,

de leur sentimentale anxiété le personnel univers «où leurs pas ont

tourné», comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris

que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement

d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse

missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez

semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains

sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux

écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage; et, sous la porte

close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et

qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une

autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du

geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le

visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre

qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une

des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet,

cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets;

blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et

bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de

soie et brodé de fleurs blanches; blanc de la boiserie aux filets dorés

sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien

Flamand venu d’une fenêtre invisible; blanc du papier d’un bouquet de

roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie

insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de

la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé; réelle héroïne

d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens

pour le narrer quelque jour.

J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend

plus familières; l’une, l’_Ophélie_ que j’ai dite, connue aussi sous ce

titre «_Le Bouquet Effeuillé_», sans d’ailleurs autre motif de revêtir

ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le

Maître qui a peint _la Musicienne_ d’après sa femme, a peint l’_Ophélie_

d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens,

moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne,

blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a

dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui

habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de

leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là

coquettement cravaté de bleu,--l’éternel félin devait séduire le peintre

de l’éternel féminin,--caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et

le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur

cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la

main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte.

Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare

symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau: _Retour au nid_. Une

jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le

menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue

en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des «minutes heureuses»

en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre.

Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep,

faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette

touchante composition: _Les Rameaux_. C’est le retour de la messe de

Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives,

une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère,

avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce

tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume.

L’autre tableau, _La Psyché_ est comme une apothéose de tout l’art de

Stevens et de toutes ses amours: les femmes, les objets et les reflets

qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme

et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et

gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à

l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle

elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour

portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique.

C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains,--et

quelles mains! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise?--que

nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais

là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée

elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète,

avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de

neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours

d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués,

ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des

toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise.

Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de

transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre

harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte

perruche qui s’y promène; quoi encore, tout et rien, une cigarette

éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre; et c’est la suprême

Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.

La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière,

dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée

de blancs pétales; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes,

autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la

femme.

Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir

mentionné encore le _Modèle se chauffant_, ravissante frileuse, les

mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que

surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable.--La blonde

_Veuve_, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée,

et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un

bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.

Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un

parc; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du

souvenir; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit

du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau

bonheur.

Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise,

vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la

discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux

noms surpris de se rencontrer: Pierre de Hooghe et Velasquez.

J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux

murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les

décorent; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un

Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et

notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond

mélancoliquement: «C’est vrai, j’étais très habile.»

Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient

toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand; il a fait,

habilement secondé par Monsieur Gervex, _le Panorama du Siècle_. On

l’admira. Qu’en reste-t-il? Tout au moins la série des esquisses peintes

dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom

d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif,

s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement

de visage, d’attitude et de geste, mais d’_habitus corporis_ et de

pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons

que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer

un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du

Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui,

selon Goncourt, nous porte à «parler de l’immortalité de l’âme au

dessert».

Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais

élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître

Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste

pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de

miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes

bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles,

en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont

encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de

l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner

satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une

composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la

fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui

n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de _sujet_,

dans cette charmante toile.--«Comment? mais vous n’avez donc pas compris

mon tableau?--s’écria Stevens faussement indigné--ces jeunes filles

regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa

compagne.»--«Mais,--objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le

détail du tableau,--cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour

avoir un fiancé sur un omnibus?»--«Vous voulez rire, répondit

sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par

le véhicule».--Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le

tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom: _Le Fiancé qui

passe_!

Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en

regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante

repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la

table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en

glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle

du travail exquis, méconnu par le _connaisseur_ inéclairé, reconnu par

le distingué manœuvre.

La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là; le toast auquel

il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande

ingénue!

«_Je vous envoie mon meilleur ouvrier!_» disait le Duc de Bourgogne, en

adressant Van Eyck à un souverain ami.

Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion.

C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la

France. Et c’est encore dans ses _Impressions sur la Peinture_, qu’il a

lui-même écrit: «On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un

maître ouvrier.»

DEUXIÈME ARTICLE

Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes--la collection

Humbert, contenant la grande _Femme au bain_, précédemment décrite, les

collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq

peintures--n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut

affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat

possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître,

ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont,

grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges

Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique

principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore

sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que,

d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui

cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins

réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne

volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et

le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps

restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de

diffusion par des sélections distinctes.

Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette

collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler

et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.

Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante

exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages; mais de là au

charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire,

n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la

combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de

nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un

jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce

qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour

lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot

profond: «L’expérience de toute une vie!»

Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle

expression: il parle d’une _atmosphère saturée de solennité_. Il y a de

cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais; une édification

d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert

les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord

ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que

transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables

aspects de l’opinion humaine.

Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi · 第 1 / 12 段