Chapitre XXXVII

_Où se poursuit l'histoire de la fameuse infante Micomicona, avec

d'autres gracieuses aventures_

Sancho écoutait tous ces propos, non sans avoir l'âme navrée, car

il voyait s'en aller en fumée les espérances de sa dignité, depuis

que la charmante princesse Micomicona s'était changée en Dorothée

et le géant Pantafilando en don Fernand; et cela, tandis que son

maître dormait comme un bienheureux, sans se douter de tout ce qui

se passait. Dorothée ne pouvait se persuader que son bonheur ne

fût pas un songe; Cardénio avait la même pensée, que Luscinde

partageait aussi. Pour don Fernand, il rendait grâce au ciel de la

faveur qu'il lui avait faite, en le tirant de ce labyrinthe

inextricable, où il courait si grand risque de son honneur et de

son salut. Finalement, tous ceux qui se trouvaient dans

l'hôtellerie faisaient éclater leur joie de l'heureux dénoûment

qu'avaient eu à la fois tant d'aventures enlacées ensemble, et qui

paraissaient désespérées. Le curé, en homme d'esprit, faisait

ressortir ce miraculeux enchaînement, et félicitait chacun de la

part qu'il avait acquise dans ce bonheur général. Mais c'était

encore l'hôtesse qui se réjouissait le plus haut, à cause de la

promesse que lui avaient faite le curé et Cardénio de lui payer

tous les dommages et intérêts auxquels don Quichotte lui avait

donné droit.

Seul, comme on l'a dit, Sancho s'affligeait; seul il était triste

et désolé. Aussi, avec un visage long d'une aune, il entra près de

son maître, qui venait enfin de s'éveiller, et lui dit:

«Votre Grâce, seigneur Triste-Figure, peut bien dormir tant qu'il

lui plaira, sans se mettre en peine de tuer le géant, ni de rendre

à la princesse son royaume, car tout est fait et conclu.

-- Je le crois pardieu bien, répondit don Quichotte, puisque j'ai

livré au géant la plus démesurée et la plus épouvantable bataille

que je pense jamais avoir à soutenir en tous les jours de ma vie;

et d'un revers, crac, je lui ai fait voler la tête, et le sang a

jailli en telle abondance, que des ruisseaux en coulaient par

terre comme si c'eût été de l'eau.

-- Vous feriez mieux de dire comme si c'eût été du vin, repartit

Sancho; car il faut que Votre Grâce apprenne, si elle ne le sait

pas encore, que le géant mort est une outre crevée, que le sang

répandu sont les trente pintes de vin rouge qu'elle avait dans le

ventre, et que la tête coupée est la gueuse qui m'a mis au monde;

et maintenant, que la machine s'en aille à tous les diables!

-- Que dis-tu là, fou! s'écria don Quichotte; as-tu perdu

l'esprit?

-- Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, vous verrez la belle

besogne que vous avez faite, et que nous avons à payer. Et vous

verrez aussi la reine Micomicona changée en une simple dame qui

s'appelle Dorothée, et d'autres aventures encore qui vous

étonneront, si vous y comprenez quelque chose.

-- Rien de cela ne m'étonnerait, reprit don Quichotte; car, si tu

as bonne mémoire, l'autre fois que nous nous sommes arrêtés dans

ce logis, ne t'ai-je pas dit que tout ce qui s'y passait était

chose de magie et d'enchantement? Il ne serait pas étonnant qu'il

en fût de même cette fois.

-- Je pourrais croire à tout cela, répondit Sancho, si ma berne

avait été de la même espèce; mais elle fut, par ma foi, bien

réelle et bien véritable. J'ai vu, de mes deux yeux, que

l'hôtelier, le même qui est là au jour d'aujourd'hui, tenait un

coin de la couverture, et qu'il me faisait sauter vers le ciel,

riant et se gaussant de moi, avec autant de gaieté que de vigueur.

Et je m'imagine, tout simple et pêcheur que je suis, qu'où l'on

reconnaît les gens il n'y a pas plus d'enchantement que sur ma

main, mais seulement des coups à recevoir et des marques à garder.

-- Allons, mon enfant, dit don Quichotte, Dieu saura bien y

remédier; mais donne que je m'habille, et laisse-moi sortir d'ici

pour aller voir ces aventures et ces transformations dont tu

parles.»

Sancho lui donna ses habits, et pendant qu'il lui aidait à les

mettre, le curé conta à don Fernand et à ses compagnons les folies

de don Quichotte, ainsi que la ruse qu'on avait employée pour le

tirer de la Roche-Pauvre, où il s'imaginait avoir été conduit par

les rigueurs de sa dame. Il leur conta aussi presque toutes les

aventures qu'il avait apprises de Sancho, ce qui les surprit et

les amusa beaucoup, car il leur sembla, comme il semblait à tout

le monde, que c'était la plus étrange espèce de folie qui pût

entrer dans une cervelle dérangée. Le curé ajouta que l'heureuse

métamorphose de la princesse ne permettant plus de mener à bout

leur dessein, il fallait chercher et inventer quelque autre

artifice pour pouvoir ramener don Quichotte jusque chez lui.

Cardénio s'offrit à continuer la pièce commencée, dans laquelle

Luscinde pourrait convenablement jouer le personnage de Dorothée.

«Non, non, s'écria don Fernand, il n'en sera point ainsi; je veux

que Dorothée continue son rôle, et, si le pays de ce bon

gentilhomme n'est pas trop loin, je serai ravi de servir à sa

guérison.

-- Il n'y a pas d'ici plus de deux journées de marche, dit le

curé.

-- Quand même il y en aurait davantage, reprit don Fernand, je les

ferais volontiers en échange de cette bonne oeuvre.»

En cet instant, don Quichotte parut armé de toutes pièces, l'armet

de Mambrin sur sa tête, bien que tout bossué, sa rondache au bras,

et dans la main sa pique de messier. Cette étrange apparition

frappa de surprise don Fernand et tous les nouveaux venus. Ils

regardaient avec étonnement ce visage d'une demi-lieue de long,

sec et jaune, l'assemblage de ces armes dépareillées, cette

contenance calme et fière, et ils attendaient en silence ce qu'il

allait leur dire. Don Quichotte, d'un air grave et d'une voix

lente, fixant les yeux sur Dorothée, lui parla de la sorte:

«Je viens d'apprendre, belle et noble dame, par mon écuyer ici

présent, que Votre Grandeur s'est annihilée, que votre être s'est

anéanti, puisque, de reine et grande dame que vous aviez coutume

d'être, vous vous êtes changée en une simple damoiselle. Si cela

s'est fait par ordre du roi nécromant votre père, dans la crainte

que je ne vous donnasse pas l'assistance convenable, je dis qu'il

n'a jamais su et ne sait pas encore la moitié de la messe, et

qu'il fut peu versé dans la connaissance des histoires de

chevalerie: car, s'il les avait lues et relues avec autant

d'attention et aussi souvent que j'ai eu le soin de les lire et de

les relire, il aurait vu, à chaque pas, comment les chevaliers

d'un renom moindre que le mien avaient mis fin à des entreprises

plus difficiles. Ce n'est pas grand'chose, en effet, que de tuer

un petit bout de géant, quelque arrogant qu'il soit; il n'y a pas

bien des heures que je me suis vu tête à tête avec lui, et... Je

ne veux rien dire de plus, pour qu'on ne dise pas que j'en ai

menti; mais le temps, qui découvre toutes choses, le dira pour

moi, quand nous y penserons le moins.

-- C'est avec deux outres, et non un géant, que vous vous êtes vu

tête à tête,» s'écria l'hôtelier, auquel don Fernand ordonna

aussitôt de se taire et de ne plus interrompre le discours de don

Quichotte.

«Je dis enfin, dit-il, haute dame déshéritée, que si c'est pour

une telle raison que votre père a fait cette métamorphose en votre

personne, vous ne devez lui prêter aucune croyance, car il n'y a

nul péril sur la terre à travers lequel cette épée ne s'ouvre un

chemin, cette épée qui, mettant à vos pieds la tête de votre

ennemi, vous remettra en même temps votre couronne sur la tête.»

Don Quichotte n'en dit pas davantage, et attendit la réponse de la

princesse. Dorothée, qui savait la résolution qu'avait prise don

Fernand de continuer la ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don

Quichotte dans son pays, lui répondit avec beaucoup d'aisance, et

non moins de gravité:

«Qui que ce soit, valeureux chevalier de la Triste-Figure, qui

vous ait dit que j'avais changé d'être, ne vous a pas dit la

vérité; car ce que j'étais hier, je le suis encore aujourd'hui. Il

est vrai que quelque changement s'est fait en moi, à la faveur de

certains événements d'heureuse conjoncture, qui m'ont donné tout

le bonheur que je pouvais souhaiter. Mais, toutefois, je n'ai pas

cessé d'être celle que j'étais auparavant, ni d'avoir la pensée

que j'ai toujours eue de recourir à la valeur de votre invincible

bras. Ainsi donc, mon seigneur, ayez la bonté de faire réparation

d'honneur au père qui m'engendra, et tenez-le désormais pour un

homme prudent et avisé, puisqu'il a trouvé, par sa science, un

moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs; car je

crois, en vérité, seigneur, qu'à moins d'avoir fait votre

rencontre, jamais je n'aurais atteint le bonheur où je suis

parvenue. Je dis si vrai, que je prends à témoin de mes paroles la

plupart des seigneurs que voici présents. Ce qui reste à faire,

c'est de nous mettre en route demain matin: aujourd'hui l'étape

serait trop courte, et, pour l'heureuse issue de l'entreprise, je

l'abandonne à Dieu et à la vaillance de votre noble coeur.»

La gentille Dorothée cessa de parler, et don Quichotte, se

tournant vers Sancho avec un visage courroucé:

«Maintenant, mon petit Sancho, lui dit-il, j'affirme que vous êtes

le plus grand maraud qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi,

larron vagabond, ne viens-tu pas de me dire que cette princesse

s'était changée en une damoiselle du nom de Dorothée, et que la

tête que j'imagine bien avoir coupée au géant était la gueuse qui

t'a mis au monde, avec cent autres extravagances qui m'ont jeté

dans la plus horrible confusion où je me sois vu en tous les jours

de ma vie? Par le Dieu!... (et il regardait le ciel en grinçant

des dents) je ne sais qui me tient de faire sur toi un tel ravage

que le souvenir en mette du plomb dans la tête à tout autant

d'écuyers menteurs qu'il y en aura désormais par le monde au

service des chevaliers errants.

-- Que Votre Grâce s'apaise, mon cher seigneur, répondit Sancho;

il se pourrait bien que je me fusse trompé quant à ce qui regarde

la transformation de madame la princesse Micomicona; mais quant à

ce qui regarde la tête du géant, ou plutôt la décollation des

outres, et à dire que le sang était du vin rouge, oh! vive Dieu!

je ne me trompe pas, car les peaux de bouc sont encore au chevet

de votre lit, percées de part en part, et la chambre est un lac de

vin. Sinon, vous le verrez quand il faudra faire frire les oeufs,

je veux dire quand Sa Grâce le seigneur hôtelier viendra vous

demander le payement de tout le dégât. Du reste, je me réjouis au

fond de l'âme de ce que madame la reine soit restée ce qu'elle

était; car j'ai ma part du profit comme chaque enfant de la

commune.

-- Eh bien! Sancho, reprit don Quichotte, je dis seulement que tu

es un imbécile: pardonne-moi et n'en parlons plus.

-- C'est cela, s'écria don Fernand; qu'il n'en soit plus question;

et, puisque madame la princesse veut qu'on ne se mette en marche

que demain, parce qu'il est trop tard aujourd'hui, faisons ce

qu'elle ordonne. Nous pourrons passer la nuit en agréable

conversation, jusqu'à l'arrivée du jour. Alors nous accompagnerons

tous le seigneur don Quichotte, parce que nous voulons être

témoins des exploits inouïs qu'accomplira sa valeur dans le cours

de cette grande entreprise dont il a bien voulu prendre le

fardeau.

-- C'est moi qui dois vous accompagner et vous servir, répondit

don Quichotte; et je suis très-sensible à la grâce qui m'est

faite, et très-obligé de la bonne opinion qu'on a de moi, laquelle

je m'efforcerai de ne pas démentir, dût-il m'en coûter la vie, et

plus encore, s'il est possible.»

Don Quichotte et don Fernand continuaient à échanger des

politesses et des offres de service, lorsqu'ils furent interrompus

par l'arrivée d'un voyageur qui entra tout à coup dans

l'hôtellerie, et dont la vue fit taire tout le monde. Son costume

annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des Mores. Il

portait un justaucorps de drap bleu, avec des pans très-courts et

des demi-manches, mais sans collet; les hauts-de-chausse étaient

également de drap bleu, et le bonnet de la même étoffe. Il portait

aussi des brodequins jaunes, et un cimeterre moresque pendu à un

baudrier de cuir qui lui passait sur la poitrine. Derrière lui

entra, assise sur un âne, une femme vêtue à la moresque, le visage

voilé, et la tête enveloppée d'une large coiffe. Elle portait,

par-dessous, une petite toque de brocart, et une longue robe arabe

la couvrait des épaules jusqu'aux pieds. L'homme était d'une

taille robuste et bien prise; son âge semblait dépasser un peu

quarante ans; il avait le visage brun, la moustache longue et la

barbe élégamment disposée. En somme, il montrait dans toute sa

tenue qu'avec de meilleurs vêtements on l'eût pris pour un homme

de qualité. Il demanda, en entrant, une chambre particulière, et

parut fort contrarié quand on lui dit qu'il n'en restait aucune

dans l'hôtellerie. S'approchant néanmoins de celle qui semblait à

son costume une femme arabe, il la prit dans ses bras, et la mit à

terre. Aussitôt Luscinde, Dorothée, l'hôtesse, sa fille et

Maritornes, attirées par ce nouveau costume qu'elles n'avaient

jamais vu, entourèrent la Moresque; et Dorothée, qui était

toujours accorte et prévenante, s'apercevant qu'elle semblait

partager le déplaisir qu'avait son compagnon de ne point trouver

une chambre, lui dit avec bonté:

«Ne vous affligez point, madame, du peu de commodité qu'offre

cette maison: c'est le propre des hôtelleries de n'en avoir

aucune. Mais, cependant, s'il vous plaisait de partager notre gîte

(montrant du doigt Luscinde), peut-être que, dans le cours de

votre voyage, vous n'auriez pas souvent trouvé meilleur accueil.»

L'étrangère, toujours voilée, ne répondit rien; mais elle se leva

du siége où on avait assise, et, croisant ses deux mains sur sa

poitrine, elle baissa la tête et plia le corps, en signe de

remercîment. Son silence acheva de faire croire qu'elle était

Moresque, et qu'elle ne savait pas la langue des chrétiens. En ce

moment revint le captif, qui s'était jusqu'alors occupé d'autres

choses. Voyant que toutes ces femmes entouraient celle qu'il avait

amenée avec lui, et que celle-ci ne répondait mot à tout ce qu'on

lui disait:

«Mesdames, leur dit-il, cette jeune fille entend à peine notre

langue, et ne sait parler que celle de son pays: c'est pour cela

qu'elle n'a pas pu répondre à ce que vous lui avez demandé.

-- Nous ne lui demandons rien autre chose, répondit Luscinde, que

de vouloir bien accepter notre compagnie pour cette nuit, et de

partager la chambre où nous la passerons. Elle y sera reçue aussi

bien que le permet un tel lieu, et avec tous les égards qu'on doit

à des étrangers, surtout lorsque c'est une femme qui en est

l'objet.

-- Pour elle et pour moi, madame, répliqua le captif, je vous

baise les mains, et j'estime à son prix la faveur que vous

m'offrez; dans une telle occasion, et de personnes telles que

vous, elle ne peut manquer d'être grande.

-- Dites-moi, seigneur, interrompit Dorothée, cette dame est-elle

chrétienne ou musulmane? Son costume et son silence nous font

penser qu'elle est ce que nous ne voudrions pas qu'elle fût.

-- Par le costume et par le corps, répondit le captif, elle est

musulmane; mais dans l'âme elle est grandement chrétienne, car

elle a grand désir de l'être.

-- Elle n'est donc pas baptisée? reprit Luscinde.

-- Pas encore, répliqua le captif; elle n'a pas eu l'occasion de

l'être depuis notre départ d'Alger, sa patrie; et jusqu'à présent

elle ne s'est pas trouvée en péril de mort si imminent qu'il ait

fallu la baptiser avant qu'elle eût appris les cérémonies qu'exige

notre sainte mère l'Église. Mais Dieu permettra qu'elle soit

bientôt baptisée avec toute la décence que mérite la qualité de sa

personne, plus grande que ne l'annoncent son costume et le mien.»

Ces propos donnèrent à tous ceux qui les avaient entendus le désir

de savoir qui étaient la Moresque et le captif; mais personne

n'osa le demander pour l'instant, voyant bien qu'il était plus

opportun de leur procurer du repos que de les questionner sur leur

histoire. Dorothée prit l'étrangère par la main, et, la faisant

asseoir auprès d'elle, elle la pria d'ôter son voile. Celle-ci

regarda le captif, comme pour lui demander ce qu'on venait de lui

dire et ce qu'il fallait faire. Il répondit en langue arabe qu'on

la priait d'ôter son voile, et qu'elle ferait bien d'obéir.

Aussitôt elle le détacha, et découvrit un visage si ravissant, que

Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde plus belle

que Dorothée; et tous les assistants convinrent que, si quelque

femme pouvait égaler l'une et l'autre par ses attraits, c'était la

Moresque; il y en eut même qui lui donnèrent sur quelques points

la préférence. Et, comme la beauté a toujours le privilège de se

concilier les esprits et de s'attirer les sympathies, tout le

monde s'empressa de servir et de fêter la belle Arabe. Don Fernand

demanda au captif comment elle s'appelait, et il répondit: Lella

Zoraïda[198]; mais, dès qu'elle entendit son nom, elle comprit ce

qu'avait demandé le chrétien, et s'écria sur-le-champ, pleine à la

fois de dépit et de grâce: _No, no, Zoraïda; Maria, Maria,

_voulant faire entendre qu'elle s'appelait Marie, et non Zoraïde.

Ces paroles, et l'accent pénétré avec lequel la Moresque les

prononça, firent répandre plus d'une larme à quelques-uns de ceux

qui l'écoutaient, surtout parmi les femmes, qui sont de leur

nature plus tendres et plus compatissantes. Luscinde l'embrassa

avec transport, en lui disant: «Oui, oui, Marie, Marie;» et la

Moresque répondit: Si, si, _Maria. Zoraïda macangé__[199]_; c'est-

à-dire _plus de Zoraïde._

Cependant la nuit approchait, et, sur l'ordre des compagnons de

don Fernand, l'hôtelier avait mis tous ses soins et toute sa

diligence à préparer le souper de ses hôtes le mieux qu'il lui fut

possible. L'heure venue, ils s'assirent tous alentour d'une longue

table étroite, faite comme pour un réfectoire, car il n'y en avait

ni ronde ni carrée dans toute la maison. On offrit le haut bout à

don Quichotte, qui essaya vainement de refuser cet honneur, et

voulut qu'on mît à ses côtés la princesse Micomicona, puisqu'il

était son chevalier gardien. Ensuite s'assirent Luscinde et

Zoraïde, et, en face d'elles, don Fernand et Cardénio; au-dessous

d'eux, le captif et les autres gentilshommes; puis, à la suite des

dames, le curé et le barbier. Ils soupèrent ainsi avec appétit et

gaieté, et leur joie s'accrut quand ils virent que don Quichotte,

cessant de manger, et poussé du même esprit qui lui fit autrefois

adresser aux chevriers un si long discours, s'apprêtait à parler:

«En vérité, dit-il, mes seigneurs, il faut convenir que ceux qui

ont fait profession dans l'ordre de la chevalerie errante voient

des choses étranges, merveilleuses, inouïes. Sinon, dites-moi,

quel être vivant y a-t-il au monde, qui, entrant à l'heure qu'il

est par la porte de ce château, et nous voyant attablés de la

sorte, pourrait juger et croire que nous sommes qui nous sommes?

Qui dirait que cette dame assise à mes côtés est la grande reine

que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la

Triste-Figure, dont la bouche de la Renommée répand le nom sur la

terre? À présent, il n'en faut plus douter, cet exercice, ou

plutôt cette profession surpasse toutes celles qu'ont jamais

inventées les hommes, et il faut lui porter d'autant plus d'estime

qu'elle est sujette à plus de dangers. Qu'on ôte de ma présence

ceux qui prétendraient que les lettres l'emportent sur les armes;

car je leur dirais, quels qu'ils fussent, qu'ils ne savent ce

qu'ils disent[200]. En effet, la raison que ces gens ont coutume de

donner, et dont ils ne sortent jamais, c'est que les travaux de

l'esprit surpassent ceux du corps, et que, dans les armes, le

corps seul fonctionne: comme si cet exercice était un vrai métier

de portefaix qui n'exigeât que de bonnes épaules; ou comme si,

dans ce que nous appelons les armes, nous dont c'est la

profession, n'étaient pas comprises les actions de l'art

militaire, lesquelles demandent la plus haute intelligence; ou

comme si le guerrier qui commande une armée en campagne, et celui

qui défend une place assiégée, ne travaillaient point de l'esprit

comme du corps. Est-ce, par hasard, avec les forces corporelles

qu'on parvient à pénétrer les intentions de l'ennemi, à deviner

ses projets, ses stratagèmes, ses embarras, à prévenir le mal

qu'on redoute, toutes choses qui sont du ressort de l'entendement,

et où le corps n'a, certes, rien à voir? Maintenant, s'il est vrai

que les armes exigent, comme les lettres, la coopération de

l'esprit, voyons lequel des deux esprits a le plus à faire, celui

de l'homme de lettres, ou celui de l'homme de guerre. Cela sera

facile à connaître par la fin et le but que se proposent l'un et

l'autre, car l'intention qui se doit le plus estimer est celle qui

a le plus noble objet. La fin et le but des lettres (je ne parle

point à présent des lettres divines, dont la mission est de

conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car, à une fin sans fin

comme celle-là, nulle autre ne peut se comparer; je parle des

lettres humaines[201]), c'est, dis-je, de faire triompher la justice

distributive, de rendre à chacun ce qui lui appartient,

d'appliquer et de faire observer les bonnes lois. Cette fin,

assurément, est grande, généreuse et digne d'éloge; mais non pas

autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles ont pour objet

et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand bien que puissent

désirer les hommes en cette vie. Ainsi, les premières bonnes

nouvelles que reçut le monde furent celles que donnèrent les

anges, dans cette nuit qui devint notre jour, lorsqu'ils

chantaient au milieu des airs: _Gloire soit à Dieu dans les

hauteurs célestes, et paix sur la terre aux hommes de bonne

volonté! _De même, le meilleur salut qu'enseigna à ses disciples

bien-aimés le plus grand maître de la terre et du ciel, ce fut de

dire, lorsqu'ils entreraient chez quelqu'un: _Que la paix soit en

cette maison! _Et maintes fois encore il leur a dit: _Je vous

donne ma paix, je vous laisse ma paix, que la paix soit avec

vous__[202]__, _comme le plus précieux bijou que pût donner et

laisser une telle main, bijou sans lequel, ni sur la terre, ni

dans le ciel, il ne peut exister aucun bonheur. Or, cette paix est

la véritable fin de la guerre, et la guerre est la même chose que

les armes. Une fois cette vérité admise, que la fin de la guerre

c'est la paix, et qu'en cela elle l'emporte sur la fin des

lettres, venons maintenant aux travaux de corps du lettré et à

ceux de l'homme qui fait profession des armes, et voyons quels

sont les plus rudes.»

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et en

si bons termes, qu'il forçait alors tous ceux qui l'entendaient à

ne plus le prendre pour un fou; au contraire, comme ils étaient,

pour la plupart, des gentilshommes destinés par leur naissance à

l'état des armes, ils l'écoutaient avec beaucoup de plaisir.

«Je dis donc, continua-t-il, que voici les travaux et les peines

de l'étudiant[203]: d'abord, et par-dessus tout, la pauvreté, non

pas que tous les étudiants soient pauvres, mais pour prendre leur

condition dans tout ce qu'elle a de pire. Quand j'ai dit que

l'étudiant souffre la pauvreté, il me semble que je n'ai rien de

plus à dire de son triste sort: car qui est pauvre n'a rien de bon

au monde. Cette pauvreté, il la souffre quelquefois par parties;

tantôt c'est la faim, tantôt le froid, tantôt la nudité,

quelquefois aussi ces trois choses à la fois. Cependant il n'est

jamais si pauvre qu'il ne trouve à la fin quelque chose à manger,

bien que ce soit un peu plus tard que l'heure; bien que ce ne

soient que les restes des riches; et c'est là la plus grande

misère de l'étudiant, ce qu'ils appellent entre eux _aller à la

soupe__[204]__. _D'une autre part, ils ne manquent pas de

quelque cheminée de cuisine, de quelque _brasero _dans la chambre

d'autrui, où ils puissent, sinon se réchauffer, au moins se

dégourdir un peu; et enfin, la nuit venue, ils dorment tous sous

des toits de maisons. Je ne veux pas descendre jusqu'à d'autres

menus détails, à savoir, le manque de chemises et la non-abondance

de souliers, la vétusté et la maigreur de l'habit, et ce goût pour

s'empiffrer jusqu'à la gorge quand la bonne fortune leur envoie

quelque banquet.

» C'est par ce chemin que je viens de peindre, âpre et difficile,

qu'en bronchant par-ci et tombant par-là, se relevant d'un côté

pour retomber de l'autre, ils arrivent aux degrés qu'ils

ambitionnent. Une fois ce but atteint, nous en avons vu beaucoup

qui, après avoir passé à travers ces écueils, entre ces Charybde

et ces Scylla, arrivent, comme emportés par le vol de la fortune

favorable, à gouverner le monde du haut d'un fauteuil, ayant

changé leur faim en satiété, leur froid en douce fraîcheur, leur

nudité en habits de parade, et leur natte de jonc en draps de

toile de Hollande et en rideaux de damas: prix justement mérité de

leur science et de leur vertu. Mais si l'on compare et si l'on

balance leurs travaux avec ceux du guerrier, de combien ils

restent en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer.»

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 49 / 73 题