Chapitre XXXVIII

_Où se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les

armes et les lettres__[205]_

Don Quichotte prit haleine un moment, et continua de la sorte:

«Puisque nous avons commencé, à propos de l'étudiant, par la

pauvreté et ses diverses parties, examinons si le soldat est plus

riche, et nous verrons qu'il n'y a personne de plus pauvre que lui

dans la pauvreté même. En effet, il est toujours réduit, ou à la

misère de sa solde, qui arrive tard ou jamais, ou à ce qu'il pille

de ses mains, au notable péril de sa vie et de son âme.

Quelquefois son dénûment arrive à ce point qu'un justaucorps de

peau tailladé lui sert à la fois d'uniforme et de chemise; et, au

beau milieu de l'hiver, étant en rase campagne, qu'a-t-il pour se

défendre de l'inclémence du ciel? Uniquement le souffle de sa

bouche, lequel, sortant d'un lieu vide, doit infailliblement en

sortir froid, selon toutes les règles de la nature. Maintenant,

que la nuit vienne, pour qu'il puisse réparer les souffrances du

jour dans le lit qui l'attend. Par ma foi, ce sera bien sa faute

si ce lit pêche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la

terre autant de pieds qu'il lui en faut, puis s'y tourner et

retourner tout à son aise, sans crainte de chiffonner les draps.

Vienne à présent le jour et l'heure de recevoir les degrés de sa

profession, c'est-à-dire vienne un jour de bataille; on lui mettra

sur la tête, en guise de bonnet de docteur, une compresse de

charpie pour lui panser quelques blessures de balle qui lui aura

peut-être traversé les deux tempes, ou bien qui le laissera

estropié d'une jambe ou d'un bras. Si cela n'arrive point; si le

ciel, en sa miséricorde, le conserve vivant et sain de tous ses

membres, il pourra bien se faire qu'il reste dans la même pauvreté

qu'auparavant; il faudra que d'autres rencontres se présentent,

que d'autres batailles se livrent, et qu'il en sorte toujours

vainqueur pour arriver à quelque chose: ce sont des miracles qui

ne se voient pas souvent. Mais, dites-moi, seigneurs, si vous y

avez jamais fait attention, combien sont moins nombreux ceux qu'a

récompensés la guerre, que ceux qui ont péri dans ses hasards!

Sans doute vous allez me répondre qu'il n'y a point de comparaison

à faire, que les morts sont innombrables, et que les vivants

récompensés peuvent se compter avec trois chiffres. Tout cela est

au rebours chez les lettrés; car, avec le pan de leur robe, je ne

veux pas dire avec leurs manches[206], ils trouvent toujours de quoi

vivre; ainsi, bien que la peine du soldat soit beaucoup plus

grande, la récompense l'est beaucoup moins. À cela, l'on ne

manquera pas de répondre qu'il est plus facile de rémunérer

convenablement deux mille lettrés que trente mille soldats, car on

récompense les premiers en leur conférant des offices qui doivent

à toute force appartenir aux gens de leur profession, tandis que

les autres ne peuvent être récompensés qu'aux dépens du seigneur

qu'ils servent; mais cette impossibilité fortifie d'autant plus la

raison que j'ai pour moi. Au reste, laissons cela de côté, car

c'est un labyrinthe de fort difficile issue, et revenons à la

prééminence des armes sur les lettres. La question est encore à

décider, entre les raisons que chacune des parties allègue en sa

faveur. Les lettres disent, pour leur part, que, sans elles, les

armes ne pourraient subsister, car la guerre aussi a ses lois,

auxquelles elle est soumise, et toutes les lois tombent dans le

domaine des lettres et des lettrés. À cela les armes répondent

que, sans elles, les lois ne pourraient pas subsister davantage,

car c'est avec les armes que les républiques se défendent, que les

royaumes se conservent, que les villes se gardent, que les chemins

deviennent sûrs, que les mers sont purgées de pirates; finalement,

sans leur secours, les républiques, les royaumes, les monarchies,

les cités, les chemins de terre et de mer seraient perpétuellement

en butte aux excès et à la confusion qu'entraîne la guerre, tout

le temps qu'elle dure et qu'elle use de ses privilèges et de ses

violences. C'est un fait reconnu que, plus une chose coûte, plus

elle s'estime et doit s'estimer. Or, pour qu'on devienne éminent

dans les lettres, qu'en coûte-t-il? du temps, des veilles, la

faim, la nudité, des maux de tête, des indigestions d'estomac, et

d'autres choses de même espèce que j'ai déjà rapportées en partie.

Mais à celui qui veut devenir au même degré bon soldat, il en

coûte autant de souffrances qu'à l'étudiant, sauf qu'elles sont

incomparablement plus grandes, puisqu'à chaque pas il court risque

de la vie. Quelle crainte du dénûment ou de la pauvreté peut

tourmenter un étudiant, qui approche de celle que ressent un

soldat, lorsque, se trouvant enfermé dans une place assiégée, et

faisant sentinelle à l'angle de quelque ravelin, il entend que

l'ennemi creuse une mine dans la direction de son poste, et qu'il

ne peut remuer de là pour rien au monde, ni fuir le péril qui le

menace de si près? Tout ce qu'il peut faire, c'est d'avertir son

capitaine de ce qui se passe, pour qu'on remédie au danger par une

contre-mine; et lui reste là, attendant que tout à coup

l'explosion le fasse voler aux nues sans ailes, et retomber dans

l'abîme sans sa volonté. Si ce péril ne semble pas encore assez

formidable, voyons s'il n'est pas surpassé dans l'abordage de deux

galères qui s'accrochent par leurs proues au milieu du vaste

Océan, ne laissant, dans leur enlacement mutuel, d'autre espace au

soldat que les deux pieds de la planche d'éperon. Il voit devant

lui autant de ministres de la mort qu'il y a de bouches de canon

et d'arquebuses braquées sur le pont ennemi, à la longueur d'une

lance; il voit qu'au premier faux pas, il ira visiter les

profondeurs de l'empire de Neptune; et cependant, d'un coeur

intrépide, emporté par l'honneur qui l'excite, il s'offre pour but

à toute cette mousqueterie, et tâche de s'élancer par cet étroit

passage sur la galère opposée. Et ce qu'il faut le plus admirer,

c'est qu'un soldat n'est pas plutôt tombé là d'où il ne se

relèvera plus qu'à la fin du monde, qu'un autre aussitôt le

remplace; si celui-là tombe aussi à la mer, qui l'attend comme une

proie, un autre lui succède, puis un autre encore, sans leur

laisser le temps de mourir: audace et vaillance que rien ne peut

surpasser dans les chances de la guerre. Oh! bienheureux les

siècles qui ne connaissaient point la furie épouvantable de ces

instruments de l'artillerie, dont je tiens l'inventeur pour damné

au fond des enfers, où il reçoit le prix de sa diabolique

invention! C'est elle qui est cause qu'un bras infâme et lâche ôte

la vie au plus valeureux chevalier; que, sans savoir ni d'où, ni

comment, au milieu de l'ardeur et du transport qui enflamment un

coeur magnanime, arrive une balle égarée, tirée peut-être par tel

qui s'est enfui, épouvanté du feu de sa maudite machine: et voilà

qu'elle détruit les pensées et tranche la vie de tel autre qui

méritait d'en jouir de longues années[207]. Aussi, quand j'y fais

réflexion, il me prend envie de dire que je regrette au fond de

l'âme d'avoir embrassé cette profession de chevalier errant, dans

un âge aussi détestable que celui où nous avons le malheur de

vivre. Certes, aucun péril ne me fait sourciller; mais cependant

il me chagrine de penser qu'un peu de poudre et de plomb va m'ôter

l'occasion de me rendre célèbre sur toute la face de la terre par

la valeur de mon bras et le tranchant de mon épée. Mais que le

ciel fasse ce qu'il lui plaira; si j'arrive où je prétends, je

serai d'autant plus digne d'estime, que j'aurai affronté de plus

grands périls que ceux qu'affrontèrent les chevaliers errants des

siècles passés.»

Toute cette longue harangue, don Quichotte la débita pendant que

les autres soupaient, oubliant lui-même de porter, comme on dit,

bouchée à la bouche, bien que Sancho Panza lui eût rappelé à

plusieurs reprises de souper aussi, et qu'ensuite il aurait le

temps de prêcher autant qu'il lui plairait. Quant à ceux qui

l'avaient écouté, ils éprouvèrent une nouvelle compassion en

voyant qu'un homme d'une si saine intelligence, et qui discourait

si bien sur tous les sujets, eût perdu l'esprit sans ressource à

propos de sa maudite et fatale chevalerie. Le curé lui dit qu'il

avait eu parfaitement raison en tout ce qu'il avait avancé à

l'avantage des armes, et que lui-même, quoique lettré et gradué,

était précisément du même avis. Le souper fini, on leva la nappe,

et pendant que l'hôtesse, sa fille et Maritornes arrangeaient le

galetas de don Quichotte, où l'on avait décidé que les dames se

réfugieraient ensemble pour la nuit, don Fernand pria le captif de

raconter l'histoire de sa vie. Elle ne pouvait, disait-il, manquer

d'être intéressante et curieuse, à en juger par l'échantillon

qu'en donnait la compagne qu'il ramenait avec lui. Le captif

répondit qu'il ferait de bon coeur ce qu'on lui demandait; qu'il

craignait seulement que son histoire ne leur causât point autant

de plaisir qu'il souhaitait; mais qu'après tout, pour ne point

leur désobéir, il était prêt à la conter. Le curé et les autres

assistants le remercièrent et le prièrent de nouveau. Alors, se

voyant sollicité par tant de monde:

«Il n'est pas besoin de prières, dit le captif, à qui peut donner

des ordres. Que Vos Grâces me prêtent leur attention; vous

entendrez une relation véritable, dont n'approchent pas peut-être

les fables que l'on compose avec des efforts étudiés

d'imagination.»

À ces mots tous les assistants s'arrangèrent sur leurs siéges, et

firent bientôt un grand silence. Quand le captif vit que tout le

monde se taisait, attendant qu'il parlât, d'un son de voix

agréable et mesuré, il commença de la sorte:

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 50 / 73 题