_Où se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les
armes et les lettres__[205]_
Don Quichotte prit haleine un moment, et continua de la sorte:
«Puisque nous avons commencé, à propos de l'étudiant, par la
pauvreté et ses diverses parties, examinons si le soldat est plus
riche, et nous verrons qu'il n'y a personne de plus pauvre que lui
dans la pauvreté même. En effet, il est toujours réduit, ou à la
misère de sa solde, qui arrive tard ou jamais, ou à ce qu'il pille
de ses mains, au notable péril de sa vie et de son âme.
Quelquefois son dénûment arrive à ce point qu'un justaucorps de
peau tailladé lui sert à la fois d'uniforme et de chemise; et, au
beau milieu de l'hiver, étant en rase campagne, qu'a-t-il pour se
défendre de l'inclémence du ciel? Uniquement le souffle de sa
bouche, lequel, sortant d'un lieu vide, doit infailliblement en
sortir froid, selon toutes les règles de la nature. Maintenant,
que la nuit vienne, pour qu'il puisse réparer les souffrances du
jour dans le lit qui l'attend. Par ma foi, ce sera bien sa faute
si ce lit pêche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la
terre autant de pieds qu'il lui en faut, puis s'y tourner et
retourner tout à son aise, sans crainte de chiffonner les draps.
Vienne à présent le jour et l'heure de recevoir les degrés de sa
profession, c'est-à-dire vienne un jour de bataille; on lui mettra
sur la tête, en guise de bonnet de docteur, une compresse de
charpie pour lui panser quelques blessures de balle qui lui aura
peut-être traversé les deux tempes, ou bien qui le laissera
estropié d'une jambe ou d'un bras. Si cela n'arrive point; si le
ciel, en sa miséricorde, le conserve vivant et sain de tous ses
membres, il pourra bien se faire qu'il reste dans la même pauvreté
qu'auparavant; il faudra que d'autres rencontres se présentent,
que d'autres batailles se livrent, et qu'il en sorte toujours
vainqueur pour arriver à quelque chose: ce sont des miracles qui
ne se voient pas souvent. Mais, dites-moi, seigneurs, si vous y
avez jamais fait attention, combien sont moins nombreux ceux qu'a
récompensés la guerre, que ceux qui ont péri dans ses hasards!
Sans doute vous allez me répondre qu'il n'y a point de comparaison
à faire, que les morts sont innombrables, et que les vivants
récompensés peuvent se compter avec trois chiffres. Tout cela est
au rebours chez les lettrés; car, avec le pan de leur robe, je ne
veux pas dire avec leurs manches[206], ils trouvent toujours de quoi
vivre; ainsi, bien que la peine du soldat soit beaucoup plus
grande, la récompense l'est beaucoup moins. À cela, l'on ne
manquera pas de répondre qu'il est plus facile de rémunérer
convenablement deux mille lettrés que trente mille soldats, car on
récompense les premiers en leur conférant des offices qui doivent
à toute force appartenir aux gens de leur profession, tandis que
les autres ne peuvent être récompensés qu'aux dépens du seigneur
qu'ils servent; mais cette impossibilité fortifie d'autant plus la
raison que j'ai pour moi. Au reste, laissons cela de côté, car
c'est un labyrinthe de fort difficile issue, et revenons à la
prééminence des armes sur les lettres. La question est encore à
décider, entre les raisons que chacune des parties allègue en sa
faveur. Les lettres disent, pour leur part, que, sans elles, les
armes ne pourraient subsister, car la guerre aussi a ses lois,
auxquelles elle est soumise, et toutes les lois tombent dans le
domaine des lettres et des lettrés. À cela les armes répondent
que, sans elles, les lois ne pourraient pas subsister davantage,
car c'est avec les armes que les républiques se défendent, que les
royaumes se conservent, que les villes se gardent, que les chemins
deviennent sûrs, que les mers sont purgées de pirates; finalement,
sans leur secours, les républiques, les royaumes, les monarchies,
les cités, les chemins de terre et de mer seraient perpétuellement
en butte aux excès et à la confusion qu'entraîne la guerre, tout
le temps qu'elle dure et qu'elle use de ses privilèges et de ses
violences. C'est un fait reconnu que, plus une chose coûte, plus
elle s'estime et doit s'estimer. Or, pour qu'on devienne éminent
dans les lettres, qu'en coûte-t-il? du temps, des veilles, la
faim, la nudité, des maux de tête, des indigestions d'estomac, et
d'autres choses de même espèce que j'ai déjà rapportées en partie.
Mais à celui qui veut devenir au même degré bon soldat, il en
coûte autant de souffrances qu'à l'étudiant, sauf qu'elles sont
incomparablement plus grandes, puisqu'à chaque pas il court risque
de la vie. Quelle crainte du dénûment ou de la pauvreté peut
tourmenter un étudiant, qui approche de celle que ressent un
soldat, lorsque, se trouvant enfermé dans une place assiégée, et
faisant sentinelle à l'angle de quelque ravelin, il entend que
l'ennemi creuse une mine dans la direction de son poste, et qu'il
ne peut remuer de là pour rien au monde, ni fuir le péril qui le
menace de si près? Tout ce qu'il peut faire, c'est d'avertir son
capitaine de ce qui se passe, pour qu'on remédie au danger par une
contre-mine; et lui reste là, attendant que tout à coup
l'explosion le fasse voler aux nues sans ailes, et retomber dans
l'abîme sans sa volonté. Si ce péril ne semble pas encore assez
formidable, voyons s'il n'est pas surpassé dans l'abordage de deux
galères qui s'accrochent par leurs proues au milieu du vaste
Océan, ne laissant, dans leur enlacement mutuel, d'autre espace au
soldat que les deux pieds de la planche d'éperon. Il voit devant
lui autant de ministres de la mort qu'il y a de bouches de canon
et d'arquebuses braquées sur le pont ennemi, à la longueur d'une
lance; il voit qu'au premier faux pas, il ira visiter les
profondeurs de l'empire de Neptune; et cependant, d'un coeur
intrépide, emporté par l'honneur qui l'excite, il s'offre pour but
à toute cette mousqueterie, et tâche de s'élancer par cet étroit
passage sur la galère opposée. Et ce qu'il faut le plus admirer,
c'est qu'un soldat n'est pas plutôt tombé là d'où il ne se
relèvera plus qu'à la fin du monde, qu'un autre aussitôt le
remplace; si celui-là tombe aussi à la mer, qui l'attend comme une
proie, un autre lui succède, puis un autre encore, sans leur
laisser le temps de mourir: audace et vaillance que rien ne peut
surpasser dans les chances de la guerre. Oh! bienheureux les
siècles qui ne connaissaient point la furie épouvantable de ces
instruments de l'artillerie, dont je tiens l'inventeur pour damné
au fond des enfers, où il reçoit le prix de sa diabolique
invention! C'est elle qui est cause qu'un bras infâme et lâche ôte
la vie au plus valeureux chevalier; que, sans savoir ni d'où, ni
comment, au milieu de l'ardeur et du transport qui enflamment un
coeur magnanime, arrive une balle égarée, tirée peut-être par tel
qui s'est enfui, épouvanté du feu de sa maudite machine: et voilà
qu'elle détruit les pensées et tranche la vie de tel autre qui
méritait d'en jouir de longues années[207]. Aussi, quand j'y fais
réflexion, il me prend envie de dire que je regrette au fond de
l'âme d'avoir embrassé cette profession de chevalier errant, dans
un âge aussi détestable que celui où nous avons le malheur de
vivre. Certes, aucun péril ne me fait sourciller; mais cependant
il me chagrine de penser qu'un peu de poudre et de plomb va m'ôter
l'occasion de me rendre célèbre sur toute la face de la terre par
la valeur de mon bras et le tranchant de mon épée. Mais que le
ciel fasse ce qu'il lui plaira; si j'arrive où je prétends, je
serai d'autant plus digne d'estime, que j'aurai affronté de plus
grands périls que ceux qu'affrontèrent les chevaliers errants des
siècles passés.»
Toute cette longue harangue, don Quichotte la débita pendant que
les autres soupaient, oubliant lui-même de porter, comme on dit,
bouchée à la bouche, bien que Sancho Panza lui eût rappelé à
plusieurs reprises de souper aussi, et qu'ensuite il aurait le
temps de prêcher autant qu'il lui plairait. Quant à ceux qui
l'avaient écouté, ils éprouvèrent une nouvelle compassion en
voyant qu'un homme d'une si saine intelligence, et qui discourait
si bien sur tous les sujets, eût perdu l'esprit sans ressource à
propos de sa maudite et fatale chevalerie. Le curé lui dit qu'il
avait eu parfaitement raison en tout ce qu'il avait avancé à
l'avantage des armes, et que lui-même, quoique lettré et gradué,
était précisément du même avis. Le souper fini, on leva la nappe,
et pendant que l'hôtesse, sa fille et Maritornes arrangeaient le
galetas de don Quichotte, où l'on avait décidé que les dames se
réfugieraient ensemble pour la nuit, don Fernand pria le captif de
raconter l'histoire de sa vie. Elle ne pouvait, disait-il, manquer
d'être intéressante et curieuse, à en juger par l'échantillon
qu'en donnait la compagne qu'il ramenait avec lui. Le captif
répondit qu'il ferait de bon coeur ce qu'on lui demandait; qu'il
craignait seulement que son histoire ne leur causât point autant
de plaisir qu'il souhaitait; mais qu'après tout, pour ne point
leur désobéir, il était prêt à la conter. Le curé et les autres
assistants le remercièrent et le prièrent de nouveau. Alors, se
voyant sollicité par tant de monde:
«Il n'est pas besoin de prières, dit le captif, à qui peut donner
des ordres. Que Vos Grâces me prêtent leur attention; vous
entendrez une relation véritable, dont n'approchent pas peut-être
les fables que l'on compose avec des efforts étudiés
d'imagination.»
À ces mots tous les assistants s'arrangèrent sur leurs siéges, et
firent bientôt un grand silence. Quand le captif vit que tout le
monde se taisait, attendant qu'il parlât, d'un son de voix
agréable et mesuré, il commença de la sorte: