En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des

éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès

le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain,

d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours,

car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours

des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le

château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin

aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y

conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été

accessibles aux chevaux. Je crois le contraire pour la tour de Sénèque.

Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions

considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant

l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.

* * * * *

Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs

anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière

ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a

paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction

romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne

enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées

par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux

tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues

de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise.

Même incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de

Bonifacio[71].

* * * * *

Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais

volontiers _domestique_, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille

contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en

avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est

d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On

voit à Sollacaro deux constructions de cette espèce, qui ont appartenu

aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et

de villages de la Corse _au-delà des monts_, on en trouve de semblables.

Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à

l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien

conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle;

en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée

qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au

pied du mur. Ce n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans

une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.

* * * * *

Je ne parlerais pas du système très-simple des _fortifications

domestiques_ actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une

origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on

garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez

larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières

des _archere_, ce qui indique que leur invention ou leur usage est

antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que

je n’ai guère vu d’_archere_ que dans le village d’Arbellara; mais on

m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.

PONTS.

La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que

presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers

leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que

la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti

en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une

arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se

rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours

d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes

obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel

est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de

Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les

ponts de Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité

d’autres.

* * * * *

Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait

d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son

cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un

péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume.

Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et

l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais

le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et

l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on

n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que,

pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont

facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque

où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer

en les remontant à une petite distance.

[Illustration: ALERIA

_Page 177._

]

En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée

aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet.

BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC.

J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des

XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, placés en général sur les portails ou dans les

tympans des arcatures appliquées[72]. On n’aperçoit presque aucun

progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de

cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de

plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans

l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de

Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce

dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus

mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son

église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par

Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des

Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a

transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le

petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre

autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant

Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment

remarquable que j’aie rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie

de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques

tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce

sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le

Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini

précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se

distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute

point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le

couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom

d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent

qui ne date que de l’année 1492.

* * * * *

Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux

de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la

plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies.

Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio

que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les

armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point

qui remontent au-delà du XVIIᵉ siècle. Philippini, parlant de la passion

de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui

n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse;

qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en

très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un

fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un

objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les

armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées

pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les

fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir

entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux

coups, avec des batteries à percussion.

Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de

ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu

qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce

pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en

puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de

caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux

antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches,

je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments

appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je

n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les

Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription

de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur

existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes

singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les

accompagnent; enfin, rassembler tous les documents, tous les faits, qui

peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des

travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à

l’archéologie et à l’histoire.

NOTES.

La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus

généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de

Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus

Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A

chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des

dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement,

les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes

inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors

peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton

de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de

l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée.

NOTE A.

LE CHRISTIANISME EN CORSE.

Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le IVᵉ siècle et

peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été

publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et

477.

* * * * *

En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique,

par Hunneric, roi des Vandales.

* * * * *

Du temps de saint Grégoire, au commencement du VIIᵉ siècle, la Corse

n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait

à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante:

«Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo

gratias retulimus: quia de congregatione multarum animarum nos

dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat

opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et

sive eos _qui aliquando_ fideles _fuerunt_, sed ad cultum idolorum

negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum

invicta pœnitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum

suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo

adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde

discedunt; _sive eos qui necdum baptisati sunt_ admonendo, rogando,

de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia _ligna

et lapides_ colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti

Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii

venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod

enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum

vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum

prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem

fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui

baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ _in

Negeugno_ monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit,

dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos

accipere consueverat, minus accipiat.

Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ

non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter

accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic

consistentibus amplius potuerit.»

* * * * *

Ad Petrum Episcopum (Aleriensem).

Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I.

_Note de M. Gregori._

NOTE B.

Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance

m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce

qu’on y attache encore quelque croyance.

* * * * *

La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par

le regard soit par des éloges. Cela s’appelle _innochiare_,

_annochiare_. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il

faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le

vouloir. L’_annochiatura_, par les éloges, atteint surtout les enfants.

Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: _Nun me

l’annochiate_, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre

des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: _che tu sia

maladetto--scomunicato_, etc., sois maudit, excommunié, parce que le

charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans

compromettre celui à qui il s’adresse.

J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre

dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de

se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de

charme, c’est _ingermare_. On y croyait beaucoup en France au XVIᵉ

siècle, et l’on se rendait _dur_, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de

certains amulettes.

* * * * *

Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme

enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur

l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu

fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les _streghe_,

les sorcières, d’enlever le grain.--Il y a deux ans que je vis à

Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni

par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur

les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre

de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison

semblable cloué au-dessus d’une porte du château.

* * * * *

J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon

an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs

risques et périls dans l’autre monde seulement.

NOTE C.

ALERIA.

Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum

nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque

residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori

administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro

introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam

operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione

indulgentiæ, tenoris sequentis:[73]

* * * * *

Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra.

2).

_Episcopo Aleriensi insul. Cor._

Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod castrum Aleriæ, quod

est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur

habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque

ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates,

et homines tuæ diocœsis illud idem, Dei timore postposito facientes,

graves tibi et tuis inferunt injurias.--Quare nobis humiliter

supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum

ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam

libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas

suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super

hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam

in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et

tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de

quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum

animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus

facultatem.

* * * * *

Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252.

NOTE D.

MARIANA.

En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux

cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition.

* * * * *

Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum

archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum

ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc

consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice

receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum

pontificem, et illius _ecclesiam consecravit_, aliorumque Corsicæ

Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.--Anno Incarnationis

1119.--[74]

Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de

Mariana a dû être restaurée?

* * * * *

En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui.

_(Note communiquée par M. Gregori.)

NOTE E.

SAINTE-CATHERINE DE SISCO.

L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une

ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère.

Vitalis[75] dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis

de Massa, seigneur de Corse, aux moines de _Monte Cristo_, le nom de

cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de _Sancta Maria

Magdalena fluminis Sauri_. Cette même église passa ensuite aux moines

des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342.

Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de

_Sagro_, dit que ce cap portait anciennement le nom de _Sauro_.[76]

NOTE F.

TOURS.

Le littoral de la Corse était défendu par des _tours_ dont la

construction ne remonte pas au-delà du XIVᵉ siècle. Ces constructions

ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés

extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des

pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement

du XVIIIᵉ siècle. Canari en a fait la répartition de la manière

suivante:

15 sur la côte nord de l’île.

34 sur la côte occidentale.

6 sur la côte méridionale.

30 sur la côte orientale.[77]

POÉSIES

POPULAIRES CORSES.

Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est

mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur

une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des

femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des

complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la

fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre.

Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation

funèbre se nomme Μοιριολόγι. En Corse, ou l’appelle _Voceru_, _Buceru_,

_Buceratu_, sur la côte orientale;--au-delà des monts, _Ballata_. Le mot

_voceru_, vient du latin _vociferare_, dont les Corses ont retranché

deux syllabes.

Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare

qu’une célèbre _buceratrice_ fasse prendre les armes à tout un village

par la verve sauvage de ses improvisations.

Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de

lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle

et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un

cheval? etc., etc.--Pourquoi nous as-tu quittés?

Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent

l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: _O

che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato!_ O que n’es-tu

mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions

vengé!--On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au

continent.

SERENATA

D’UN PASTORE DI ZICAVO.

Andare minni vuo da Succillenza

E d’una lattra ti vodru accusari,

Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza,

Unu mimuriali ci vuo dari.

Si la justizia nun mi fa clemenza

A dru ministru mi vodru appillari,

Parchì tu buli vivi di puttenza.

Essere amatta e non bulir amari.

Ma s’ t’ hai pinzeri di bulimmi amani

Quistu è lu modu chi t’ hai da tineri:

Bistemia, quannu mi senti parlani,

SÉRÉNADE[78]

D’UN BERGER DE ZICAVO.

Je veux aller par-devant son excellence,--pour t’accuser de vol:--le

premier jour qu’il tiendra l’audience,--je lui remettrai un placet;--si

la justice ne m’est clémente,--j’en appellerai au ministre,--car c’est

trop superbe à toi--d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer.

* * * * *

Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,--voici la façon dont tu dois

t’y prendre:--maudis-moi quand tu m’entends parler;--signe-toi, quand tu

me vois

E fatti cruci, quannu tu mi vedi.

Allor la jenti nun pinzerà mali

Vidennu che mi fai tal dispiacchieri,

E pò, la sera manna mi à chiamani

Par qualchi to fidattu missachieri.

Gioja de’ cori ej’ sempre t’ ho chiamattu,

E per amari a tia, so-ju sordu e muttu;

Pattu più chi nun patti unu dannatu,

Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu.

O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu?

E quistu pettu parchì l’ hai faruttu?

E medru essere amanti, e nun amattu,

Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu.

Gioja, tu m’ ha’ ridottu a singhiu tali:

Vo-ju à la missa, e nun so duve sia.

Nun ascoltu parodra di u missali,

E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria;

Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali,

Parchì eju so-ju a tia troppu riali.

In ogni locu sempre ti burria.

Quann’ eju ti vedu in qualche loccu stari

Ti pregu, anima mia, nun ti partiri;

venir;--alors les gens ne penseront point à mal,--voyant que tu me fais

ces déplaisirs;--et puis, le soir, envoie-moi chercher--par quelque

messager fidèle.

* * * * *

Joie des cœurs je t’ai toujours nommée;--par trop t’aimer, je suis sourd

et muet;--je souffre plus que ne souffre un damné;--je suis en enfer, et

je te demande assistance.--O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de

moi?--Pourquoi ce cœur, l’as-tu féru de la sorte?--Mieux vaut être amant

sans être aimé--qu’amant aimé, puis trahi ensuite.

* * * * *

Ma joie, vois où tu m’as réduit:--je vais à la messe et je ne sais où je

suis;--je n’écoute pas la parole du missel--et je ne sais plus dire

l’_Ave Maria_--quand je veux le dire, cela ne me sert de rien--parce que

je te suis trop fidèle.--Dans tout lieu je voudrais te voir.

* * * * *

Quand je te vois dans quelque lieu--je te prie, mon âme, de ne point

t’en partir:--laisse-moi dans tes yeux

Lasciami, in tuoi questi occhi saziari,

Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri.

La to mammaccia mi fa adirari;

Peghiu chi mortu mi burria vidiri,

Edra dici che sempre m’adruntani,

E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri.

So-ju stattu à confissami, o divia mia:

Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru?

Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia,

Chi se ci penzu mi conzummu e moru.

S’ eju la facissi gran pena aviria,

A nun pinzari a vo’, riccou tisoru

Ma quistu è veru, e nun dicu bugia:

Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru.

Disidara u malattu risanari,

L’imprighionattu di prighioni usciri;

Disidara u von tempu u marinari,

Par puteri u viaghiu suu siguiri,

Dinari, oru, ed arghientu accumulari,

Par puteri l’intentu conseguiri.

Eju bramu solu di putè bacchiari

La to buccucchia, e pò doppu muriri.

me rassasier;--je ne demande autre chose que de te voir.--Ta maudite

mère me fait enrager:--pis que mort elle voudrait me voir;--elle dit

toujours que je m’éloigne,--que je ne te fasse pas la cour, que je ne te

regarde pas.

* * * * *

Notes d'un voyage en Corse · 第 6 / 8 段