carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes
engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des
voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses,
d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se
réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu
surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des
consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois
modifiées par une réparation relativement moderne.
* * * * *
Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un
tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes
engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un
tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier
qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant
sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe
la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à
l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait
d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de
chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des
plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas,
au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se
développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces
chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux
moresques de l’Alhambra.
* * * * *
Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de
ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en
outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la
nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres
églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait
conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est
plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont
les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les
fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru
altérées par une restauration moderne.
* * * * *
Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa
base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures
saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une
fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du
couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière
moresque, d’un effet très-agréable.
* * * * *
Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi
que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du
chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en
arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour
sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué
de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la
séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date
de 1749.
* * * * *
Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est
devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de
Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus
aujourd’hui le moindre intérêt.
* * * * *
En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin.
On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées
jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et
l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son
territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à
tailler et se conservant bien à l’air.
CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.
COMMUNE DE SISCO.
Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de
Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune
de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et
près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de
Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte
romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il
dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on
voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que
les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire
que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du
temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition
est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription
d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour
des Romains dans cette partie de l’île.
* * * * *
Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le
voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui
portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de _li
tomboli_. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le
milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau
revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans
une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif):
à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que
le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques
à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se
jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il
prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête
s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit
qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna
son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la
tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que
repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans
l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de
Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée
dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme;
les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte
Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de
son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on
conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la
chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des
pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des
moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques;
puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent
entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures;
puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à
la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on
reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.
* * * * *
Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations
dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines
d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en
plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste
de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été
retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme
semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y
accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église.
Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil,
la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les
caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ
siècle.
* * * * *
Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé
d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu
près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la
nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement
cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre
lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues,
surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence
l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs
grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La
description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je
ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée
de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les
claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de
beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui,
l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de
l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont,
et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne
paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait
recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de
fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce
misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?--L’apparence
n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout
dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition,
cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes
dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient
imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès
l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais
plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel,
ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne
s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus
probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer
des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le
cap Corse le promontoire Sacré[67].
CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.
CERVIONE.
En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour
examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ
au-dessous de la ville, fort près du village de
[Illustration: Sᵗ. MICHEL-MVRATO
_Page 125_]
[Illustration: EGLISE DE Sᵗᵉ. CHRISTINE
_Page 154_
]
Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte
Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione.
Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en
Corse pour officier à Santa-Cristina[68].
* * * * *
Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la
barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides
tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au
XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres
grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept,
évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que
par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que
formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est
régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione.
Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le
schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux
apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses
grandeurs, encore assez bien conservées.
* * * * *
Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu
d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas
encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues
draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés
par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères
du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de
noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de _style_, que
celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je
l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la
persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté
d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un
saint Michel revêtu d’une armure de _plates_ et non de mailles, surtout
ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent
encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une
origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en
caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute
incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les
monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date,
moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le
linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A]
* * * * *
Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut
de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des
évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on
distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du
spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les
âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce
d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel,
assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute
celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de
la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux
entourés d’une gloire en forme de _vesica piscis_, absolument comme dans
nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le
bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un
grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant
l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En
s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton,
sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix;
un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le
Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le
crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de
place à la première de ces deux compositions.
* * * * *
La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être
unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura
voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a
prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps,
idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans
la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de _deux flèches_;
auparavant on lança sur elle _deux serpents_, qui ne lui firent aucun
mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils
semblaient deux enfants allaités. «_Julianus misit super eam duos
aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et
lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad
mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta
sanctorum, tome_ V, _p._ 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas
destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si
bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette
explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle
on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par
rapport à l’axe de leur nef.
* * * * *
Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on
avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des
tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des
médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la
forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.
ÉGLISES MODERNES.
Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance.
Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se
battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même
les édifices religieux. Les églises plus modernes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ
siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de
granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies;
telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de
l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en
plâtre ou en mauvais ciment, délabrés par la pluie, tombent en
morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages,
souvent dorés dans le goût barbare du XVIIᵉ siècle, et en fresques
exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de
Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme
les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa
décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur,
comme tout ce qui paraît riche et coûteux.
* * * * *
Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les
villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et
très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent
supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables,
il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux
de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta, de Sartène[69].
Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage
très-pittoresque.
TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.
Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu
découvrir en Corse rien de semblable aux _Nurhags_ de Sardaigne. Toutes
les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart
sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates
barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance
continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les
points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour
correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en
observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des
champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en
général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des
tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables
constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part
cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en
avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ
et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me
semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection
aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une
salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage
au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme
entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle
basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le
premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et
une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes
pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des
centaines d’assaillants.
* * * * *
La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et
rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours
de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de
Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des
centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70].
* * * * *
Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état
de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait
assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans
l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De
ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé
de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse.
Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé
à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit
praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine;
c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au
milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on
a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont
cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques
endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à
l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense,
un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers
qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par
où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est
grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant
disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus
modernes.
* * * * *
La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant
son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et
indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais
seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on
montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de
voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la
plate-forme supérieure ait été voûtée.
* * * * *
La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu
Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre
tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également
Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.
Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro,
j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe
d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est,
m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso.
Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite
cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays
pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une
rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.
* * * * *
Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du
château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans
l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières,
qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont
il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus
maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent,
je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria
rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le
plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le
système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la
maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un
caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné
autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une
brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello,
qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de
Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude
ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée
dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un
fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On
lit:
HOC OPVS FABricavit
MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....
Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses
et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul
mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour
son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.
* * * * *