carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois
étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa
porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la
même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises.
Le clocher, très-svelte[61] et très-élégant, produit un admirable effet
dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache
sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune
trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux
différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est en plein cintre,
géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une
forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords
du Rhin[62]. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de
Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je
crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du
campanile.
* * * * *
Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le
plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la
liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour
cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le
Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini
est très-pauvre. Son unique cloche, suspendue à une perche à la porte
du curé, fait vraiment peine à voir.
ÉGLISE DE SAINT-JEAN.
COMMUNE DE PAOMIA.
Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on
en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en
substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se
représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant
l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur
presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au XVᵉ
siècle.
* * * * *
Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et
Cervione, se fait remarquer par ses trois apsides, circonstance assez
rare en Corse pour être notée.
* * * * *
L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être
mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver
l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit
au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté
sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º.
Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un
bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme
un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est
parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur
ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque,
mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables.
* * * * *
J’éprouve un embarras semblable à m’expliquer un autre bas-relief (si
l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette),
que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait
signalé comme une sculpture _phénicienne_; mais, malgré la meilleure
volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition
ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres
également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on
distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi
grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles
par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à
droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur
les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître
l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng.
Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et
irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres.
Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un
archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte
les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on
serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme
irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur
destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre
usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent
exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que
l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise
suffisamment.
ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO[63].
Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères
modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de
Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de
voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même
motif d’ornementation pour l’apside[64]. Il faut noter la forme des
fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des
colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés,
séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes
sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les reliefs ont une
saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un
seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux
angles, de façon à figurer une espèce de crochet.
* * * * *
La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule
quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe
transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les
frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent
au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante.
Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur
présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus
élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre
ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous
ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des
animaux fantastiques, un lion, des serpents entrelacés, etc. Dans le
tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on
remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la
couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil[65]. C’est un
rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois
arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein
cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton.
* * * * *
Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes,
l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder
cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas
antérieure à la fin du XIIᵉ siècle.
* * * * *
Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à
Saint-Florent, des reliquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse
toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un
habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais
oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en
compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent.
Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets
rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les
conversions qu’ils ont opérées.
* * * * *
Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer
trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que
c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le
mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le
jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le
fait rapporté par Ughelli (_Italia christiana_, tome IV) me fut attesté
par le maire et le curé de Saint-Florent
[Illustration: Sᵗ. Michel de Murato.
_Page 141._
]
qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je
ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai.
SAINT-MICHEL.
COMMUNE DE MURATO.
C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse.
Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit
plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je
crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des
roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter,
plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour
l’ornementation. Nous verrons comment il s’est modifié en passant des
plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse.
* * * * *
Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à
l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un
porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes
trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces
chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une
tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée
d’une grosse torsade.
* * * * *
Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de
bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie
notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte
principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est
au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la
partie inférieure et supérieure
[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel
_Page 127._
]
[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel
_Page 127._
]
de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en
très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le
long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant
l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans
le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini.
* * * * *
On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait
inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit
l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel
tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par
son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de
toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit,
l’œil est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement,
composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les
parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors.
D’abord on ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’œil
n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque
comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain
effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il
n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances
de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments
du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les
matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé
dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises
ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont
d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le
blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces
deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement
n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou
moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au hasard. A la vérité, les
claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes
du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux
des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain
et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure
opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse
très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de
Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les
parties qui exigent le plus de solidité.--Çà et là des dalles de marbre
rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de
l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques,
toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures
latérales.
* * * * *
Le chef-d’œuvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte
occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc
de la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les
oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites
pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre
bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée.
Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles,
offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur
fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées.
* * * * *
Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à
Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore
bien barbares.
* * * * *
Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas
rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il
en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément
très-chaste. Par exemple, un modillon de l’arcature du côté nord
représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la
droite une espèce de coutelas. _Istius membrum femine longius evadit._
Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de
l’archivolte de droite, _clunibus insidens, ingentem_ ιθυφάλλον
_prætendit_. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi
les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût
bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis,
et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la
main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre.
Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du
travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent
quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux
élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs
fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même
manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar
de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une
gravure, et elle est toujours exécutée en creux.
* * * * *
Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont
aujourd’hui presque entièrement effacées.
* * * * *
Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si
toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans
un état de conservation très-satisfaisant.
SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO.
L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à
la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est
entièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement
de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit,
elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la
rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous
offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se
soient élevés les architectes corses.
* * * * *
De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux
latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les
autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés
de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux,
des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les
archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques
incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond
sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du tympan
de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau
d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse
dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les
pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la
décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe
entre les archivoltes et le fronton.
* * * * *
Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel,
sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à
Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je
remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les
modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune
des pierres qui la composent.
* * * * *
Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de
Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi
l’on observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs,
suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë.
Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du
chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses
qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien
parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure
que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était
déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin
du XIIIᵉ siècle, ou le commencement du XIVᵉ[66].
SAINT-CÉSAIRE.
Cette date est probablement celle d’une autre petite église du
voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la
nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque
aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre,
composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné
de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est
impossible de reconnaître même _l’intention_ d’un arrangement quelconque
dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent
confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’œil.
* * * * *
De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une
copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imitation
très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le
même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son
ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture
que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré,
sur les constructions du voisinage.
MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN.
J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système
d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la
lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans
une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une
arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès
rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0ᵐ40, qui tranche sur le
granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de
l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où
l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de
ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près
contemporaines.
ÉGLISES DE BONIFACIO.
SAINTE-MARIE.
Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce
gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans
le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de
souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au XIVᵉ
siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé à supposer en examinant la
persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de
Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure
des exemples remarquables.
* * * * *
Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se
fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs,
et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux.
C’est donc une _mode_ plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir.
Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large,
divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A
l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers,
évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes
ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru
également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a
été badigeonné en couleur de marbre, si bien qu’on n’en peut plus
distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre
aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien
travaillée, et un grand œil-de-bœuf, ou plutôt une rose sans rayons, à
claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte,
toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui
sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville.
* * * * *
Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort
mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne
parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au XVIIᵉ siècle;
des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé,
percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette.
L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre,
bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme
des ouvertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces
fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de
chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des
ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car
je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué,
est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà,
mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de
Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et
s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à
l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à
l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes
marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour,
deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures,
représentent l’un le Bœuf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc.
Probablement les autres faces de la tour, défigurées aujourd’hui,
portaient les autres attributs symboliques des évangélistes.
ÉGLISE DES DOMINICAINS.
(BONIFACIO.)
L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un
peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans
tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade
surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les
contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même
manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises
alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons
non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan
est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.
La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive
bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à
chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive
s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible
saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un
œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par
un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration
de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au
nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan
ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une
moulure de violettes.
* * * * *