formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer,
et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie
supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place.
La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse,
anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher
sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au
milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur
d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on
ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs
blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des
colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement
ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon
attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de
la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de
l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger
comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du
cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce
procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer
beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le
même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et
l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément
entamées.--Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je
ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas
sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher,
on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche
énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure,
profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur
ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus
larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils
étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits,
au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait
fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette
et parfaitement verticale.
* * * * *
Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres
ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge
où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51].
* * * * *
Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en
existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on
employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo.
Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette
exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute
apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52].
TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.
Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine
est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio,
commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses
formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées
à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent
auprès de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une
autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès
d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines,
sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio,
la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des
coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul
ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être
fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui
eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à
l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.
* * * * *
On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre
blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du IIIᵉ ou du
IVᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque.
Il ne diffère en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve
dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.
MONUMENTS
DU MOYEN-AGE.
ÉDIFICES RELIGIEUX.
DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.
J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur
les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions
incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments
eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop
ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond
l’institution primitive d’une église, avec les reconstructions
successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on
assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de
l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan
de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une
foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand
événement aurait eu lieu au commencement du IXᵉ siècle; mais il est plus
que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que
les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au XIᵉ. Parmi tous les
édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à
cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à
moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse
plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus
reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si
l’on considère que les matériaux propres à bâtir sont rares dans l’île,
et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant,
avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres,
ignorants, divisés entre eux[53], harassés par des incursions
incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les
délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute
opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme
insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de
l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style,
assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun
autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du XIVᵉ siècle et même
du XVᵉ[54], conservant encore la plupart des caractères qui distinguent
en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des
fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une
grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité
presque absolue de les déterminer avec quelque précision.
* * * * *
Le type adopté au XIᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire
perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises
bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont
fait des copies, pour ainsi dire en _miniature_. Entre les églises des
deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent
résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs,
recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son
territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner
les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures,
devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un
peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres richesses
que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A
l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce
de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur
était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts
du peuple qui leur apportait la civilisation.
* * * * *
Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période
que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est
possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes
aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les
confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques
du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres
édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils
parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût
perfectionné par le contact des Pisans.
ÉGLISES ROMANES
DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES.
LA CANONICA.
J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru
antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette
époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de
l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire
tous les caractères.
* * * * *
La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la
tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant
isolée de toute habitation, au milieu d’une
[Illustration: Plan de la Canonica
_Page 96_
]
assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes
n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une
longue durée.
* * * * *
L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une
simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur
12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur
diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu
moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême
légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart
des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince
moulure sur les tailloirs[55].
* * * * *
Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau
couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux
travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées
s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare.
Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein
cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans
l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une
couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu
apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement
endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les
traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques,
qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de
l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et,
suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par
travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient
dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut
autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des
piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera
du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte
en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait
masquer en partie les fenêtres de la nef.
* * * * *
Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit
rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des
bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on
notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites
qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre
percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à
trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement
formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette
disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises.
Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à
l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la
nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans
en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont
les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée,
semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque
ornementation.
* * * * *
La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade
occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres
enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière
travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières
sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe
dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte,
renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au
milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées
que je décrirai tout à l’heure.
* * * * *
Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort
larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres,
aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur
couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits
pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à
palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec
des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles
qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus
large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On
distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un
agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution
très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les
caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est
absolument nu.
* * * * *
A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui
divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces
latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le
fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque;
dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de
croix.--Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie
supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.
* * * * *
Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira
quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une
arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la
corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un
travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de
deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus
barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu
de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons;
l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être
doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le
mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être
n’est-ce qu’un simple caprice.
* * * * *
Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on
en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature,
qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle
certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est
encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les
arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons
d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet
sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de
la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative
d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal
sculptée.
* * * * *
L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un _opus
incertum_, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de
dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles,
très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière,
sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est
sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes
et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces
et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont
elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens
s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que
dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs.
Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se
composent uniquement de dalles de grès siliceux.
* * * * *
Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles
encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à
leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles
concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une
pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du
fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel
porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait
caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les
faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement
employés dans les églises corses.
* * * * *
J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée
du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et
démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un
campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent
travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette
maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais
je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans
résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de
l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y
montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la
plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette
disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans
un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était
particulièrement exposée aux descentes des pirates[58].
* * * * *
Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se
distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus
anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est
sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle
simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans
d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses
caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les
collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes,
fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation,
sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et
timidement exécutée.
SAN-PERTEO.
San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été
construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble
beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme
des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo
n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée
annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une
disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition
conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des
deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues
de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées.
Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe
semblable. La façade occidentale de San-Perteo n’a d’autre ornement
qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux
écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans
la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais
bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose
de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de
l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent
à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui
supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez
richement sculptées dans le style du Bas-Empire.
* * * * *
Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes
avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica,
on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de
les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette
apside aurait été composée avec des fragments antiques provenant, sans
doute, de la ville de Mariana.
* * * * *
Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que
recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un
appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans
l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux
portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une
restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des
ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un
mur semi-circulaire.
* * * * *
J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi,
dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un
mur.
* * * * *
San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme
elles sont isolées, éloignées de deux lieues de tout village, on ne
peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur
assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de
la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte
quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes;
dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les
gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.
ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO.
CARBINI.
Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même
type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années
postérieur aux églises précédentes.
* * * * *
Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le
chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes
dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de
cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à
l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que
l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si
l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en
commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se
réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières
s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au
reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les
premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit,
le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les
Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au
dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées
de Sartène[59].
* * * * *
L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par
des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point
de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à
l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne
voit qu’un _opus incertum_ très-grossier.
* * * * *
Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se
prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif
d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent
une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée
pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside,
et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers
alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux,
parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais
il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses
du reste de l’arcature aient été restaurés.
* * * * *
La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation;
je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en
plein cintre extrêmement surélevée.
* * * * *
A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines
d’une autre église, dédiée à san Quilico (_sanctus Quilicus_),
exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus
petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France
beaucoup d’exemples d’églises aussi rapprochées l’une de l’autre;
quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont
un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en
Corse.
* * * * *