cela comme un Terme antique, et un
ouvrage des Romains. Mais un examen plus
attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai
d’abord la forme inusitée de la pierre,
plate, sans base, arrondie même à son extrémité
inférieure par une courbure très-régulière,
d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas
été destinée à être plantée debout. Puis, la
barbe finissant en pointe, et les deux touffes de
cheveux ont un caractère asiatique ou africain,
plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque
côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à
la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel
manque absolument. En outre, dans
cette hypothèse, il faudrait encore une base,
et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si
l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux
qu’on observe par derrière, sont une présomption
qu’elle a été destinée à être vue des deux
côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque
cérémonie barbare, attachée contre un arbre....
Combien de suppositions ne peut-on pas faire?
Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur
les circonstances de sa découverte, sur les objets
qui pouvaient se trouver dans le voisinage.
Mon guide me répéta seulement du ton d’un
homme sûr de son fait, que c’était une idole des
Maures, et il ajouta cette historiette:
Qu’un berger trouva un jour une pareille
statue avec cette inscription: _Girami, è vedrai_...
qu’à grand’peine on l’avait retournée, et
trouvé la fin de l’inscription: _il rovescio_. C’est
la contre-partie de l’histoire du licencié Gil
Perez.
* * * * *
Mais, comme mon guide avait parlé d’une
statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre
il l’appelait, de son autorité privée, une idole
des Maures, je suis porté à croire qu’il avait
vu déjà quelque figure semblable à la statue
d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas
son assurance, mais j’incline à croire que
cette pierre représente ou une divinité, ou un
héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour
prononcer en dernier ressort sur son origine,
il faut attendre que le hasard fasse découvrir
quelque autre monument du même genre. Espérons
surtout qu’on pourra observer sa situation,
et les circonstances accessoires qui
paraissent ici incomplètement oubliées.
* * * * *
Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite
d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet
de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.
* * * * *
Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations
que j’appellerai négatives, qui ont
leur importance. Par exemple, dans telle localité,
l’absence de certains monuments est un
fait aussi intéressant à constater que leur existence
le serait dans une autre.
* * * * *
Je viens de décrire différents groupes de
pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des
immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades
de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe;
j’ai cité les anciennes relations des Corses avec
les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement
dans le plan que je m’étais tracé de
rechercher tous les moyens de vérifier ces faits
ou ces traditions.--Trouve-t-on en Corse les
monuments qui se rencontrent le plus fréquemment
dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on
suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il
quelque analogie entre les monuments de la
Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie?
Telles sont les principales questions que
j’ai dû me poser.
* * * * *
En France on rapporte à une même civilisation
et l’érection des dolmens et celle de
certaines enceintes fortifiées, et la fabrication
des _celts_ ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments
en silex, d’armes et de bijoux d’une
forme barbare;--des vases, des statues, des
instruments d’une forme caractéristique, certaines
constructions remarquables se trouvent
fréquemment dans les pays habités ou visités
par les Phéniciens;--des monuments empreints
d’un type particulier et bien reconnaissable
attestent l’antique civilisation des
Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne,
des constructions étranges, nommées
Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de
Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des
tombeaux entourés de pierres coniques[36],
sont autant de souvenirs d’une religion et de
mœurs dont il est intéressant de rechercher les
analogues.
Rien de semblable n’existe en Corse à ma
connaissance, et quelque minutieuses qu’aient
été mes informations, elles n’ont jamais eu le
moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est
impossible d’affirmer d’une manière absolue la
non existence dans l’île des monuments que je
viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire,
c’est que, après avoir questionné à cet égard un
grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu
d’autre réponse que la négative. Partout,
certains faits qu’on croirait devoir échapper à
l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper
les esprits les moins éclairés. On ignore leur
importance, on leur assigne une origine fausse,
souvent absurde; mais on les remarque, on en
tient compte. En France, par exemple, je ne
sache pas de village où la forme des haches,
dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les
nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers;
nulle part on ne les a confondues avec des
cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre
souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont
bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont
frappés de la forme des briques romaines, et les
distinguent fort bien des modernes. Il est donc
probable que, s’il existait dans l’île quelques
objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient
excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.
MONUMENTS ROMAINS.
Pline compte trente-trois cités (_civitates_) en
Corse, et deux colonies romaines, Mariana et
Aleria. Il est douteux que par le mot de _civitates_,
il ait désigné des villes, dans l’acception
moderne de ce mot. Plus probablement, il veut
parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles
aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent
une vie nomade. La ville la plus anciennement
connue de la Corse est Aleria; elle devait
avoir une enceinte fortifiée avant la première
invasion des Romains, ainsi que l’atteste la
fameuse inscription du tombeau de L. Scipion[37].
HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE
A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup
d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur
la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son
temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le
géographe, car ils aiment mieux mourir[38] que de se façonner aux
manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses
aient fourni un contingent militaire aux armées impériales[39]. Toutes
les exportations de l’île consistaient en ces esclaves, en cire et en
miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire
que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements
considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois
soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts
et de leur civilisation.
* * * * *
Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du
Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des
fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité,
très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville
d’Aleria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit
de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et
rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille
également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments
de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant
d’instruments très-grossiers, des médailles[41] et quelques pierres
gravées[40]. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en
lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées,
a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un assez bon
travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les
murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien
petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant
évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement
de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en
connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine
de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques
colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de
l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant
cette chapelle.
* * * * *
Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la
première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque
en face de l’église:
FLAVIAE
MARIAE
VETVLLIANVS
CALPVRNIA
NVS FILIVS
Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de
croire qu’elle n’est point antérieure au IIIᵉ siècle. Je ne pense pas
qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les
femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par
Marius.
* * * * *
La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau,
à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga[42], est mutilée et à
peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:
CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ
* * * * *
Faut-il lire _Calisto_, à Calistus, ou _Calistoni_ à Caliston? Je serais
tenté de lire _Calistoni et Mici.._? un nom propre comme Micyllus.
BAINS ROMAINS.
On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal
près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point
visitées, et j’ignore si elles existent encore.
* * * * *
Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de
San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec
deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu
élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques
tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles
qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre,
très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à
recevoir de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de
bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme
romaine.
RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).
Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement
fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques
conjectures sur leur origine.
* * * * *
L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent
quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez
escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le
Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de
la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au
nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale
et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt
après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend
immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je
visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les
propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le
fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est
d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on
peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui
couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.
* * * * *
Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie
les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en
deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau
supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano.
Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à
la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain,
très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le
moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de
ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des
murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de
cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles
et les poteries dont j’ai parlé.
* * * * *
En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré
avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres,
large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu
vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise
de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne
soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un
portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du
pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci,
on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui
semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la _Sala
reale_. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le
portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que
l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En
la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut
deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit
de leur direction.
* * * * *
L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que
celui des murs de la ville. C’est un _opus incertum_ auquel on a tâché
de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à
l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette
enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent
à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien
reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade
dont j’ai parlé.
* * * * *
Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture
pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans
un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil
que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa
forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre
centres;
[Illustration: SALAREALE
Aleria]
Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un
angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie
par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce
souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les
deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté
avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de
façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise.
L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces
planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé.
On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a
pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans
le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une
différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.
* * * * *
Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore
sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont
percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de
trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais
de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce
souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour
rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46].
* * * * *
A mon avis la _Sala Reale_ ne peut être un ouvrage des Romains, car,
même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les
moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux
dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres
substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant
d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on
nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.
* * * * *
A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des
substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit
amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans
l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre
exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50
au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est
l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est
conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans
et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des
broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître
exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le
grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre.
Entre les enceintes règnent deux _précinctions_, couloirs d’environ 3
mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de
voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on
voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques.
Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à
vrai dire qu’un _opus incertum_ dans lequel on a jeté des briques et des
tuiles cassées au lieu de pierres.
* * * * *
Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne
diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus
grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais
généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la
muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme _une intention_
d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur
une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’_opus
incertum_, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés,
tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres
taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices
plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais,
d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi
blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument
semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.
* * * * *
Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un
terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.
* * * * *
Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne
le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence
d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une
exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les
Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les
pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont
remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à
l’_opus incertum_. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve
qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de
construction.
* * * * *
Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou
étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à
crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir
que d’édifices romains.
* * * * *
L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire
moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes
constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt
soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée
pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les
premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais
lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à
relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les
courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas
extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré
l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure
que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut
construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de
deux mille spectateurs[47].
* * * * *
On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable
les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports,
ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre
Aleria et l’étang de Diana.--Un port serait fort mal placé à
l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans
l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la
hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il
communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire
de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur
ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent
ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux.
Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne
différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour
le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à
l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48].
CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.
Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre
trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les
Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les
communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des
aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de
Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son
développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que
Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la
situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal
de trois lieues seulement[49].
Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste
et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur
une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les
petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît.
Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de
Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de
granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme,
non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les
Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient
commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux
ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur
la carrière[50].
* * * * *