A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona,

NOTES

D’UN

VOYAGE EN CORSE

Paris.--Imprimerie de H. FOURNIER et comp., rue de Seine, 14 bis.

NOTES

D’UN

VOYAGE EN CORSE

PAR

M. PROSPER MÉRIMÉE

INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE

[Illustration]

PARIS

FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE

18, RUE DE VERNEUIL

M DCCC XL

NOTES

D’UN

VOYAGE EN CORSE

MONSIEUR LE MINISTRE,

Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de

décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai

examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque

presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans

certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une

classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques

grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les

rares documents que fournit l’histoire.

Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à

l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils

appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par

des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on

attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est

quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner

s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je

terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du

moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs

formes distinctives.

Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur

l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y

exercent toujours une grande influence sur le développement des arts,

et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des

relations qu’il a eues avec d’autres contrées.

Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans

remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et

sur la bergère ligurienne Corsa,[1] des témoignages nombreux prouvent

que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les

navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.

Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y

arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans

ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent

avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser[2]. On attribue

à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la

Corse.

Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là

Corse[3] lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans

avant notre ère.--Sénèque cite des immigrations de Ligures[4] et

d’Ibères.--Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants

de l’île[5].--Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne

soit point fait mention expresse de la Corse[6], il est probable que les

Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point

comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race,

peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit

expressément[7], et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare,

d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de

son temps, dans quelques cantons de l’île[8]. J’aurai, plus tard,

occasion de revenir sur ce fait intéressant.

A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le

nord de la Sardaigne et s’y fixèrent[9], mais cependant elles

continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de

l’île[10]. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit

peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les

races humaines, on doit croire que les Corses étaient, dans le même

temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud,

comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les

frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce

qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que

l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des

Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens;

ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par

d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir[11].

L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à

la suite des Carthaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces

villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux

Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites

expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire,

principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât

la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une

colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla

la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était

point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de

l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des

côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des battues dans les

montagnes pour se procurer des esclaves[12], à peu près comme faisaient

naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de

l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du

vicaire de Rome[13]. On ne sait pas exactement quand le christianisme

s’introduisit dans l’île[14].

Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes,

qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle.

Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que

des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les

côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le

littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs

voisines[15].

Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que

laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les

plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour

conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la

Corse contre leurs vassaux[16]. A la vérité, suivant les mêmes

traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà,

vers le milieu du XIᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les

districts du centre et sur la côte orientale[17]. Dans l’ouest, ou, pour

parler le langage des annalistes nationaux, _au-delà des monts_, les

seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces

derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin

d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une

redevance annuelle de cinquante livres, monnaie de Lucques[18], à la

république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les

Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on

ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne

s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les

seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le

XIIᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur.

«Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que

s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises

que l’on admire encore[19].»

Après la bataille de Meloria[20], les Pisans, battus par les Génois,

étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où

déjà leurs ennemis s’étaient fait de nombreux partisans, surtout parmi

les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de

souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme

II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et

continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois

par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le

XIIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIᵉ, la Corse est un champ de bataille

où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes,

les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les

excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils

appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période

de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies

sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme

honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A

peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de

bannière, le lecteur, découragé par une interminable suite d’horreurs,

respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant

presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle,

mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.

Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à

Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps

d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.

On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses

propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la

Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa

nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.

Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des

seigneurs ultramontains, dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop

contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour

qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse

exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en

obtinrent pas davantage.

Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des

gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez

eux point de grands édifices. «_Latissimum receptaculum casa est._» Ce

mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des

monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les

richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher

en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus

heureux.

MONUMENTS

ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.

STAZZONE ET STANTARE.

STAZZONA DU TARAVO.

Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement

des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et

absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait

druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour

assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude

redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du

continent celtique, et qui n’a eu que fort tard des relations connues

avec des peuples du Nord.

Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la

vallée du Taravo[21]; mais l’existence d’un semblable monument, en

Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais

à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la

défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait

aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile

d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits

par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du

Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent

prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de

l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera,

j’espère, l’authenticité du monument et son importance, à laquelle M.

Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.

Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et

demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du

torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à

l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois,

enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au

nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que

les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement

déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit

est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa

base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est

très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si

l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont

[Illustration: Stazzona du TARAVO

_Page 16_

]

point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas

très-ancienne[22]. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé

à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre;

peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la

chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?

La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du

sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger,

les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres

de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa

largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et

c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la

carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent.

Peut-être s’est-on servi d’un ciseau ou d’une hachette pour égaliser

leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte

les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée

et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une

longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le

sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre

en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le

carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et

l’angle rentrant, légèrement arrondi.

A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous

un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le

sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de

3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70.

Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je

ne crois pas me tromper en supposant qu’ils ont formé autrefois deux

groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à

leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la

masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des

colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de

marteau.--Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même

direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à

terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.

Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient

fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine

relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche

(granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation,

même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de

menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un

fait qu’ont observé toutes les personnes qui ont étudié les monuments

celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.

Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur

grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour

soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en

décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen.

En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce

d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les

menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la

celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une

enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury.

Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et

l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et

le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies

auraient pu entraîner. Au reste, la nature de cette construction et

l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi

désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois

fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.

Dans le pays le dolmen s’appelle _la Stazzona del Diavolo_. Stazzona,

nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le

dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus

(car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses[23]),

mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de

Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour

lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son

redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il

jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le

marteau, tombant à un millier de mètres de là, forma en s’enfonçant

dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois _lo Stagno del

Diavolo_, mais plus souvent _Stagno d’Erbajolo_. Un berger conta à M.

Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour

moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore

l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase

et de roseaux.

Les menhirs se nomment _Stantare_. Ce mot n’est pas plus italien que

Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas

qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait

autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition

s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que

j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la

tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle,

dans le langage des mamans et des nourrices, «_far la Stantara_.»

[Illustration: LE STANTARE

Route de Propriano à Sartène

_Page 23._

]

Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni

entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de

ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse

qu’ils ne le sont aujourd’hui.

STANTARE DU RIZZANESE.

Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de

Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de

Propriano. Le lieu se nomme _le Stantare._ Les deux pierres sont

fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois

mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui,

d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée,

ayant environ 0ᵐ85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point

1ᵐ60. Elles sont éloignées de 0ᵐ50. Entre les deux pierres debout il y

en a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les

deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de

l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces

pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient

point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main

d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins.

D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu

recueillir la moindre tradition sur leur origine.

STANTARE DE LA BOCCA DELLA PILA.

A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca

della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2ᵐ50 sur 0ᵐ70 de large,

inclinées de même que les précédentes et

[Illustration: Bocca della Pila]

leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se

trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse,

d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un

piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ.

* * * * *

Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout

moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les

connaît encore sous la dénomination des deux Stantare.

STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA.

J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus

complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge

du Diable, Stazzona del Diavolo, parfaitement conservé. Il se trouve

dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large,

et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de

loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de

0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment

les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au

côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre

le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore

observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la

Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la

chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première

pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la

seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde

considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres.

Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la

[Illustration: Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria

_Page 26._

]

hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65.

Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut,

car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que

le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la

pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et

mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue,

par un accident assez récent en apparence, obliquement

dans le sens de sa largeur. Vers le

centre on observe un léger creux auquel vient

aboutir une rigole évidemment travaillée de

main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E.

et se coude au moment de toucher le bord

du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée

du dolmen, on voit une seconde rigole toute

droite, partant de l’extrémité d’une cavité

elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire.

Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire

au N.-N.-O., une troisième rigole correspond

à une cavité moindre que les précédentes.

* * * * *

Bien souvent j’avais entendu parler de ces rigoles

tracées sur les toits des dolmens, mais

jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles

sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer

leur canal anguleux et leurs bords vifs

pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées

pour l’écoulement d’un liquide quelconque,

cela est encore bien certain, à considérer leur

pente et leur direction. Quant aux cavités, je

n’y reconnais aucune apparence de travail,

et ce ne sont, à mon avis, que des accidents

naturels.

* * * * *

Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que

celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont

paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.

* * * * *

Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre

du fond et le toit. Rien de plus commun dans

nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur,

par exemple, ne touche pas non plus à

la pierre du fond. D’autres vides, entre les parois

et la table, ont été bouchés très-soigneusement

avec de la terre et de petites pierres, par

des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer

le terrible forgeron, couchent la nuit dans

la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages.

C’est à eux encore qu’il faut attribuer une

marche en moellons qui facilite la descente

dans l’intérieur du dolmen.

* * * * *

A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona,

le long d’un mur de pierres sèches, tout

moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne

parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de

bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il

serait toutefois difficile de s’assurer que ces

pierres ont formé autrefois une avenue régulière,

c’est-à-dire deux lignes parallèles, car

aujourd’hui cinq seulement sont debout; les

quatre autres, renversées, sont couchées à peu

de distance, sans qu’il soit possible de déterminer

leur position primitive. Une autre pierre,

presque entièrement enterrée, est peut-être une

dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager

pour constater son identité avec les neuf

autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement

inclinées les unes dans un sens, les

autres dans un autre, de façon à faire croire

qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il

est probable que leur nombre a été autrefois

plus considérable, car on a dû en briser beaucoup

pour construire le mur voisin qui enclôt

le champ où est situé la Stazzona. D’un autre

côté, le maquis est si épais en ce lieu, que

couchées, ces pierres peuvent facilement échapper

aux recherches. Dans la direction opposée,

c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune

Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe

point, il faudrait avant tout brûler le fourré de

cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir

le sol.

* * * * *

La plus longue des Stantare a 3 mètres de

long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre

à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur.

D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites

au sujet des Stantare des bords du Rizzanese,

s’appliquent également à celles-ci.

* * * * *

De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes

les croquis que j’avais pris sur les lieux.

J’appris alors l’existence d’autres monuments

du même genre, situés également dans l’arrondissement

de Sartène, mais trop tard malheureusement

pour les visiter. Une Stazzona intacte

existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on

voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio,

près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli,

antiquaire instruit, et l’un des correspondants

les plus zélés de votre ministère, m’a

promis de les visiter et de vous adresser ses

observations.

* * * * *

Dans une partie de l’île fort éloignée, au

milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un

groupe de pierres entassées les unes sur les

autres est connu sous le nom de Stazzona. Si

je suis bien instruit, cet amas serait le résultat

d’un accident naturel. Cependant je regrette

qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une

excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située

à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe

devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort

à désirer qu’elle fût examinée avec soin.

* * * * *

A l’exception de cette dernière Stazzona, dont

l’existence est très-incertaine, toutes celles que

je viens de citer sont placées à une distance de

quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne

serait pas impossible qu’elles eussent été élevées

par des navigateurs étrangers, momentanément

de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une

observation semblable; c’est que les monuments

dits celtiques se trouvent en plus grand

nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur

des terres. Je ne pense pas toutefois que

ce fait ait une grande importance; car il est

difficile d’admettre que des commerçants ou des

pirates, que des étrangers sans établissement

fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient

bientôt quitter, des monuments qui exigent un

déploiement de forces si considérable. Il est

infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été

construits par un peuple fixé dans le pays.

* * * * *

Si l’on compare les pierres levées de la Corse

avec celles de la France, il sera difficile de trouver

des caractères qui les distinguent. L’inclinaison

des Stantare est tellement irrégulière

qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents

fortuits, qu’à un système particulier. Entre

les dolmens et les Stazzone la ressemblance est

complète, si ce n’est que le travail d’équarissement

des pierres est un peu plus sensible en

Corse que sur le continent. L’orientation assez

générale de nos dolmens ne s’observe point en

Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se

reproduise pas constamment pour qu’il perde

beaucoup de son importance. En un mot, je ne

vois aucune différence appréciable entre les

monuments dits celtiques et ceux de l’arrondissement

de Sartène, en sorte qu’on serait

tenté de leur supposer une destination, et

même une origine communes.

* * * * *

Mais cette destination et cette origine sont

en France des mystères fort obscurs, et ce n’est

que par une série de suppositions passablement

gratuites, qu’on en est venu à les considérer

comme des temples ou des autels de la religion

druidique[24]. Du silence complet des auteurs

anciens, qui cependant ont accordé quelque

attention aux doctrines des prêtres gaulois, on

pourrait inférer que ces monuments étaient

préexistants à la religion des druides. En effet,

on nous parle de temples gaulois, de statues de

dieux gaulois, de grands simulacres de divinités

façonnés par les druides: nulle part il n’est question

de pierres levées. On peut se demander

même si les constructions attribuées aux

druides ne sont pas trop grossières pour qu’on

puisse les attribuer à une époque où l’art

était assez avancé pour produire des statues

et des temples. Il me semble qu’entre l’érection

d’une pierre brute et la fabrication d’une

idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un

degré immense à franchir dans l’échelle de la

civilisation.

* * * * *

Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable,

du grand nombre de pierres levées qu’on

trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté,

ou même de leur absence complète dans d’autres

contrées où l’histoire ne mentionne point

d’immigrations gauloises. Il en résulte une forte

présomption que ces étranges monuments sont

particuliers au peuple qui en possédait une si

grande quantité sur son territoire.

* * * * *

Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument

que tous les dolmens doivent être attribués

aux Celtes, et dans le cas particulier qui

nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un

peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées

par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée,

porté des colonies dans une île éloignée

du continent. Le fait cependant n’est point impossible,

et quelques considérations viennent

s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.

* * * * *

Depuis les savantes recherches de M. le docteur

Edwards sur les races humaines, on connaît

la persistance des types physiques, que

n’effacent ni une invasion ni même un long

asservissement. Il est donc intéressant d’étudier

la physionomie du peuple corse, et de chercher

avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.

Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver

les types qui abondent sur la côte N.-O. de

l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales.

En un mot, j’étais imbu de cette idée que

les Corses appartenaient à la race ibérique,

dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans

la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants

de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion;

mais quand je vins à comparer leurs

traits à ceux des paysans des villages éloignés,

surtout lorsque je parcourus les montagnes

de l’intérieur, je remarquai des physionomies

toutes nouvelles.

* * * * *

L’habitant de Bastia ne se distingue pas de

l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi

ses traits caractéristiques: le visage allongé,

étroit; mais le diamètre horizontal de la tête

très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et

bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs

et lisses, la peau d’une teinte uniforme, olivâtre[25].

Ces traits sont ceux de beaucoup de

Génois, et se rencontrent fréquemment dans

la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de

Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes,

les grands traits, les figures allongées deviennent

fort rares. Le Corse des districts du centre,

d’une race, peut-être autochthone, ou du moins

de la plus ancienne de l’île, a la face large

et charnue, le nez petit, sans forme bien

caractérisée, la bouche grande et les lèvres

épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus

souvent châtains que noirs. Parmi les bergers

qui vivent toujours en plein air, il n’est pas

rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut

bien se garder de confondre l’effet produit sur

la peau par une chaleur constante, avec la couleur

même de la peau. Le montagnard de Coscione

ou des environs de Corte est hâlé, noirci

par le soleil; mais il a des couleurs carminées,

et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois,

au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble

résulter d’une matière colorante répandue dans

l’épiderme. On peut faire une remarque semblable

pour la couleur des cheveux. Parmi les

Corses que je crois de race pure, les cheveux

d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos

provinces du nord. Les cheveux châtains des

montagnards de Corte, souvent bouclés ou

crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs

couches inférieures sont infiniment plus claires

que celles qui sont continuellement exposées à

l’action du soleil.

* * * * *

En résumé, les traits du montagnard corse

ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant

de la France centrale: ils sont précisément

ceux que le docteur Edwards attribue à la

race gallique, que l’on croit la plus anciennement

établie dans la Gaule.

* * * * *

Quant à certains traits du caractère national

dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison,

l’égale persistance, il ne serait pas difficile

de trouver une grande analogie de mœurs entre

les Corses et les Galls. Voici en quels termes

M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure

personnelle, esprit franc, impétueux,

ouvert à toutes les impressions, éminemment

intelligent; à côté de cela une mobilité extrême,

une répugnance marquée aux idées

de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin

une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive

vanité[26].»

* * * * *

Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini.

A chaque page ce caractère se trouve si exactement

résumé, qu’on le dirait uniquement tracé

pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes,

quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle

désunion! En Corse, on ne voit point une nation,

mais des familles qui n’agissent que dans

leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise,

que M. Thierry a si bien définie par l’épithète

de _personnelle_, n’est-ce pas celle du Corse,

qui n’aime à faire la guerre que pour son

compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion

proverbiale pour la vengeance[27] ne sont-elles

pas les conséquences de son excessive vanité,

qui, même chez les plus grands hommes, dégénère

en une ostentation ridicule. Qu’on se rappelle

la robe de satin et la couronne de lauriers

de Napoléon.

* * * * *

Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer,

avec l’impartialité de l’indécision, les

considérations qui viendraient à l’appui d’une

origine celtique pour les Stazzone de la Corse.

Je regrette vivement de ne pouvoir pousser

plus loin mes recherches, ni les diriger sur un

point qui n’a point encore été étudié, que je

sache, et pour lequel je suis malheureusement

incompétent. Je veux parler du dialecte

corse, dans lequel il serait intéressant

de rechercher les mots de l’ancienne langue

ou des anciennes langues qui ont pu subsister

jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte

que, dans la Corse, certaines tribus

barbares parlaient un langage étrange et inintelligible[28].

Quels étaient ces barbares? Remarquons

que ces mots de barbares et de

langue inintelligible conviendraient assez à l’idée

qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier,

se faisait des Celtes et de leur idiôme[29].

Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses,

bien que le toscan et le français même tendent

tous les jours à détruire son originalité,

pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine

celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé,

évidemment empruntés aux langues du nord:

_ye_, oui; _falare_, descendre; _valdo_, forêt; _mori_,

beaucoup; _bracanato_, bariolé. Si l’on jette les

yeux sur une carte de l’île, on remarquera un

très-grand nombre de noms de lieu n’ayant

nullement la tournure italienne, s’il est permis

de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de

ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines

corses[30].

Au reste, sans s’écarter des traditions historiques,

on pourrait encore expliquer, et peut-être

d’une manière plus simple, les rapports

de physionomie et de caractère entre les Corses

et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration

en Corse est attestée historiquement,

ont eu, à une époque très-reculée, des rapports

intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes

se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix

les Ligures auxiliaires des Romains avaient le

même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient

de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales,

dans les Basses-Alpes, dans le Var,

contrées habitées par les Ligures, on trouve

des dolmens et des menhirs.

* * * * *

Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond

peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque,

énumérant les nations qui s’établirent

successivement en Corse, distingue expressément

les unes des autres. Il ajoute ce renseignement

remarquable, que les Ibères fixés dans l’île

avaient conservé leur costume et quelques mots

de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol

lui-même); mais que la fréquentation des

Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque

complètement dénaturé[31].

* * * * *

Enfin, si l’on ne veut point admettre que

les Ligures appartiennent à la grande famille

celtique, on pourrait supposer que, partant

pour la Corse, ils auraient emmené avec eux

quelque horde gauloise voisine de leur séjour.

De pareilles associations avaient lieu fréquemment

parmi les peuples que les Grecs appelaient

les barbares[32].

URNES FUNÉRAIRES.

Cette recherche des origines corses, où malheureusement

on ne trouve que le doute après

toutes les questions, me conduit à vous entretenir

de quelques découvertes curieuses, annonçant

d’ailleurs des usages qui n’ont rien

de celtique.

* * * * *

On a trouvé plusieurs fois dans les vignes

de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que

ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville

d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve,

de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui

contenaient des ossements humains emmaillotés

de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je

n’ai pu examiner moi-même aucune de ces

trouvailles. Par une incurie déplorable tout

s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter

ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je

dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti,

avocat et littérateur distingué, dont la complaisance

est connue de tous les étrangers qui

ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien

voulu rassembler ses souvenirs, et instituer

une espèce d’enquête sur la dernière découverte

de tombeaux faite dans cette localité.

* * * * *

La forme des vases se rapproche de celle de

plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un

peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant

légèrement vers le haut; une base et

un rebord saillant interrompent la courbe; le

rebord est un peu plus évasé que la base. Deux

de ces urnes contenaient chacune, parmi des

lambeaux d’étoffe et une masse de poussière,

une tête d’enfant, _qui ne paraissait pas avoir

souffert l’action du feu_. On n’observa nuls

autres ossements, du moins entiers. Il y avait

encore dans chaque vase des bracelets en

cuivre doré, et des espèces de _bourrelets_ ou de

_couronnes closes_ en fil d’argent doré, que l’on

comparait à des _résilles._ M. Pugliesi, qui découvrit

ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte

en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui

parut contenir des fragments _de papier_. Il s’empresse

d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit.

M. Conti, qui le questionna fort sur ce point,

reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que

sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris

pour du papier n’était que des fragments d’étoffe,

ou peut-être de feuilles de roseau.

* * * * *

Dans d’autres vases, à différentes époques,

on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins

des os en assez grande quantité pour composer

un squelette) sur lesquels on ne remarquait

aucune trace de feu, et, circonstance à noter,

dans chaque vase était un instrument dont je

n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait

une clef, et qui ressemblait à un mauvais

passe-partout[33].

Mais le fait le plus extraordinaire me reste à

rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient

subi l’action du feu pour être fermées comme

elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible,

et il avait fallu une coction générale pour en

faire disparaître les traces et laisser au vase une

uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement

vif. Jamais les propriétaires du terrain

où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur

ce point, quelque improbable, quelque impossible

qu’il paraisse. Comme il est certain que

les gaz contenus dans un cadavre, exposés à

une chaleur intense, auraient promptement

fait sauter en pièces le vase qui les renfermait,

il faut admettre forcément que le couvercle a

été luté avec un soin particulier, et avec un

mastic de la couleur de la terre, que le temps

aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer

de la matière du vase.

* * * * *

A Bonifacio, un vase semblable, contenant un

squelette, fut découvert il y a quelques années,

dans un lieu connu traditionnellement sous le

nom de _Tombeau du Turc_. Des médailles, me

dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles

étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre:

le souvenir même de la découverte était presque

entièrement oublié à Bonifacio lorsque je

demandai des renseignements à cet égard.

* * * * *

Probablement on désirera savoir ce que sont

devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles,

ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les

résilles et les bracelets fondus. (L’argent des

résilles était d’excellent aloi.) Quant aux

clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en

avait formé un trousseau complet, si considérable,

qu’il en fut embarrassé et s’en défit,

sans se rappeler comment; sans doute, elles se

trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque

maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la

barbarie, il faudrait se demander si de pareilles

choses ne se passent pas tous les jours dans des

villes du continent.

L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes

jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y

en a des exemples parmi beaucoup de peuplades

américaines, et dans l’antiquité, au rapport de

Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient

leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans

leurs sépultures, une pratique étrange et qui

leur est particulière: ils brisent les cadavres

avec des bâtons, les déposent dans une urne, et

par-dessus élèvent un monceau de pierres[34].»

Je ne sache pas que cette dernière circonstance

se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant

cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire

que les amas de pierres eussent

disparu. Quant au dépècement des corps, ou

au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait

pour que le cadavre occupât moins de

place, et qu’il remplît exactement le vase destiné

à le conserver.

[Illustration: Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna

d’Apricciani près de Sagone.]

Les urnes dont j’ai donné la description

d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées

l’une de l’autre, et en assez grand

nombre, pour qu’il soit permis de supposer que

l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve,

ait été un lieu de sépulture, commun

pour les habitants d’une ville, ou du moins

pour une tribu assez considérable. Je pense,

Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de

faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant

toute apparence, la dépense serait très-médiocre,

et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières

sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie

et l’histoire.

STATUE D’APRICCIANI.

Il me reste à vous entretenir, Monsieur le

Ministre, d’un monument dont l’origine m’a

semblé antérieure à l’occupation romaine, mais

mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner

le croquis ci-joint de tous les détails

qui peuvent éclairer la question.

* * * * *

Revenant de la colonie grecque de Cargese,

je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine

sans importance, pour chercher dans le voisinage

«_une statue de chevalier, le casque en tête_,»

qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement

la description de M. le docteur Démétrius

Stephanopoli. Ce fut en vain que je la

demandai à plusieurs femmes qui épluchaient

du maïs devant l’église. Heureusement, elles me

renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche,

qu’on voyait à cheval à quelque distance,

chargé par le propriétaire de garder la récolte.

Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un

chevalier le casque en tête; mais il me proposa,

me trouvant curieux de vieilles choses, de me

montrer un «_idolo dei Mori_.» J’aurais donné tous

les chevaliers du monde pour voir cette merveille,

et j’acceptai son offre avec empressement.

Nous suivîmes la route de Vico pendant

un quart de lieue; puis, tournant à gauche après

avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes

dans un mâquis brûlé, où, de loin, on

voyait s’élever comme un Terme antique. C’était

une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12,

épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur

un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en

terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur.

Qu’on se figure une pierre plate façonnée

en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure,

légèrement rétrécie, et dont le sommet serait

sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter

une tête humaine. Le visage est taillé

dans le nu de la pierre, et maintenant un peu

fruste. Pourtant on distingue les yeux assez

bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par

un seul trait horizontal, la barbe terminée en

pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment

deux touffes saillantes à la hauteur des

yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande

largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles

pectoraux sont indiqués, mais le reste de

la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux,

taillés courts, ne dépassent pas la nuque.

Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement

que la poitrine. En un mot, c’est un buste

plat sur une gaîne.

* * * * *

Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes

dans ces deux bosses que j’ai prises pour des

touffes de cheveux. Cependant des traits légers

et droits qu’on observe par derrière, et qui,

assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent

sur ces bosses et indiquent à mon avis

qu’elles sont de même nature.

* * * * *

En somme, cette statue, si on peut lui donner

ce nom, est ce qu’on peut voir de plus

grossier pour le travail, et cependant il y a

dans l’indication des traits une certaine régularité

qu’on ne trouve pas dans les ouvrages

très-barbares. Entre ce buste et les idoles

sardes[35], par exemple, il y a une différence

prodigieuse sous le rapport du goût, et toute

à son avantage.

* * * * *

Notes d'un voyage en Corse · 第 1 / 8 段