Son Altesse alla faire ses Pasques aux Capucins, à Turin. Il avoit un

valet de chambre qui s'appeloit Campois, qui avoit accoutumé de me faire

du mal. Il incita son Altesse à me faire monter à cheval sans selle, ny

bride, ny licol, puis le faisoit courir par un taillis là où je

rencontray une branche coupée, laquelle entra deux doigts profond en ma

chair, derrière le col. Je tombay en terre, comme un homme mort, puis me

vint une postume, laquelle demeura sur moy fort longtemps. Mais pour

cela je ne laissois de fréquenter Mademoiselle Provane une maistresse,

là où j'estois le bien venu à toutes les heures où je voulois y aller,

et estois toujours assis auprès d'elle, et ne mangeois que ce qu'elle me

donnoit de sa propre main. Il advint que la peste se mit dans Turin, et

le Roy David, ma maistresse Argentine, et toute la noblesse quittèrent

la ville... Quand le Roy David vouloit aller à la chasse dans le parc de

la forest de Turin, il me faisoit tousjours chercher, pour me mener avec

luy. Un jour quand nous fusmes à la campagne, il me fit monter sur un

arbre, puis me fit faire une grande prédication, et cependant il fit

couper le dict arbre, et quand je voulois descendre, on me jettoit des

pierres et cailloux, tellement qu'enfin je fus contrainct de me laisser

tomber avec le dict arbre, en me recommandant à Dieu lequel me sauva.

Une autre fois je m'estois sauvé dans une église à Turin, là où il

m'envoya Monsieur de Trois Serve lequel j'avois nommé Roland le furieux.

Il me fit monter en trousse derrière luy, puis il alloit me picquant les

jambes avec ses éperons, jusqu'à ce que nous fusmes en la forest, et

alors il me vouloit mettre à la mercy des sangliers; mais quand nous

fusmes arrivés, la chasse estoit parachevée, et par la grace de Dieu les

sangliers estoient morts, tellement que Dieu me sauva encore ceste fois.

Son altesse n'alloit nulle part qu'il ne fallust que j'allasse avec luy,

et me faisoit tousjours coucher dans sa chambre, estant à Turin dans le

chasteau. Je couchois sur un matelas auprès de son lict, où je faisois

mes oraisons, et y prenois grand plaisir. Je me levois tousjours de bon

matin pour m'en aller à la messe, et il me disoit que je ne devois

poinct sortir du logis avant luy. Quand il dinoit ou soupoit, il me

demandoit si j'avois diné ou soupé, et quand je disois que non,

incontinent il me servoit luy-mesme de ses propres mains.

Le Roy David s'en vint demeurer à Avellane,[46] et me fit loger

vis-à-vis du logis de ma maistresse. Puis il commença à dresser mon

équipage avec un accoustrement d'un gros taffetas renforcé, de couleur

bleu celeste qui sont les couleurs de ma maistresse, et estoit tout

chamarré de passemens de fin argent. Tous mes laquais estoient vestus de

bleu celeste, avec des passemens blancs. Tous mes chevaux et mulets

estoient harnachés de bleu celeste, avec franges et panaches. Bref rien

ne me manquoit, j'avois aussy un brave secretaire qui escrivoit bien.

[46] Livre 85ème.

Le monde murmuroit fort que le Roy David couchoit avec ma dicte

maistresse, mais j'entrois à toutes les heures que je voulois, tant la

nuict que le jour, en la chambre du Roy David, et aussy en celle de ma

maistresse, et vous promets que je n'ay jamais trouvé femme ny fille en

la chambre du Roy, et ne luy vis jamais faire mal à personne qu'à

moy.[47]

[47] Quelle naïveté dans cet aveu!

Il estoit un jour allé à la chasse et ils prindrent un cerf, lequel il

fit écorcher devant la porte de son logis, puis me fit attacher les

cornes du dict cerf sur ma teste. Je luy dis: Roy David, pourquoy me

faictes vous attacher les cornes de ce cerf, attendu que je ne suis

poinct marié; c'est chose qu'il faudroit faire à ceux qui veulent estre

agrandi et honoré par le c. de leur femme. Puis je tournay la teste avec

les cornes, et en donnay un grand coup contre la teste de celuy qui me

les attachoit. Le Roy David me dist: vous avez grandement offensé des

gens d'honneur. Je respondis: celuy qui se sent galeux, qu'il se gratte.

Il me fit alors apporter toutes mes bagues, qui m'avoient esté données à

Milan, et les jetta devant les laquais, au jardin de Turin, et il y en

eut quelques unes de perdues, dont je fus extrêmement fasché, et

cependant le Roy David s'en resjouissoit. Quand nous fusmes arrivés à

Vellane, le Roy David me dit: donnez aux pauvres tout ce qu'on vous a

donné à Milan. Et je respondis: j'ay mon père qui est pauvre et qui n'a

rien, parquoy je desirerois lui donner quelques commodités. Ne vous

souciez tant seulement de vostre père, respondit-il, mais donnez

entièrement tout ce que vous avez aux pauvres. Je repliquay par une

response assez gaillarde: dernièrement que vous jouastes tant de mille

escus, que ne les donnastes vous aux pauvres; considerez, je vous prie,

que le temps perdu n'est jamais recouvré. Alors il fut fort fasché et

irrité contre moy, puis fit prendre une couverture, et luy avec des

nobles me mirent dedans, me descendirent en la rue, et me vannèrent

devant les fenestres de ma maistresse, dont j'avois grande honte, et un

grand deshonneur m'arriva; ce qui m'occasionna de lui demander mon

congé, pour venir en France vers le grand Empereur Theodose, disant que

je ne voulois plus demeurer avec luy. Je ne pouvois m'en aller sans son

congé; mais dans bien peu de temps, nous fismes la paix, de manière que

tout fut remis en grace. Je luy pardonnay et mis en oubly le mal qu'il

m'avoit faict.

(Vers ce temps Bluet se mit en tête d'établir un ordre de chevalerie:

_L'ordre de l'admiration du grand jugement de Dieu_. Les grands

dominateurs, dit-il, qui seront vertueux, le porteront en or, mais les

méchants ne le porteront point. Le ruban sera blanc.)

Je ne fais poinct de doute,[48] continue-t-il, dans un moment d'amère

réflexion, que de tant de monde qui ont eu de mes livres, il n'y en aye

beaucoup qui les ont méprisés et n'en ont faict aucune mémoire, mais de

tant de livres que j'ay faict, tousjours il y en aura quelque petit

nombre qui se sauveront en despit des diables... et ils seront meilleurs

au dernier temps, que non pas à l'heure présente, et y aura un million

d'amis qui rendront tesmoignage de ce que je suis, en despit des pauvres

envieux. Je n'ay point reçeu de desplaisir sinon de ceux à qui j'ay

faict du bien; mais en mon Dieu je me console.

[48] Livre 98ème.

(Enfin complètement dégoûté de son séjour en Savoie, par suite des

mauvais traitements qu'il y recevait, et que toutes les cajoleries ne

pouvaient lui faire oublier, il partit pour la France, ce qui comme nous

l'avons vu, était un de ses anciens projets. Tout au commencement du

17ème siècle, nous le trouvons à Paris, et le 15 Mars 1601, étant à

l'abbaye de St Germain, ses visions le reprirent de plus belle.

Au commencement de son séjour à Paris, il paraît qu'on lui accordait

parfois un logement dans les grandes maisons où il plaçait ses

pamphlets, car il répète à plusieurs reprises: “Au logis de Madame la

Duchesse de Bouillon, j'eus une vision... Au logis de Madame la

Princesse de la Marque, estant en contemplation... Le 7 Janvier, 1601,

j'allay souper avec le Comte de la Forest qui estoit logé à la porte St

Germain des prez. Le comte me donna une petite chambre auprès de la

sienne.”)

Quand je suis venu en France, continue-t-il, j'ay remis quarante livres

que j'avois fait escrire à des petits compagnons, au Comte Jacques de

Montmaieu, Prince de Brandy... Estant à Lyon, Monsieur le Duc de

Nemours, roy de valeur, me fist très grande caresse, et deffendit à ceux

de la cour, qu'ils n'eussent à me faire aucun desplaisir, sous peine de

l'estrapade.[49]

[49] Livre 48ème.

(Bluet raconte alors une aventure fâcheuse pour lui, mais assez

plaisante. Un soldat l'attire dans un piège, lui enlève cent écus que

les Espagnols lui avaient donnés, et le dépouille nu, jusqu'à la

chemise, ne lui laissant autre chose qu'un méchant bas de chausse de

toile.)

Arrivé à Paris, la première année le Roy me donna une chesne d'or de

cent escus; les deux années suivantes, deux cens escus, et quarante

escus pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, Roy de paix, que le

grand Abraham me donna.

J'ay receu cent francs de mes gages de ceste année présente, et cent

escus que le Roy m'a faict donner pour le chariot et le livre de la

représentation, que je donnay au Roy de paix; et me revenoit bien le

dict chariot et le dict livre à cent cinquante escus, dequoy l'on me les

a donnez, et quatre escus que l'Imperatrice me fist donner, et puis

cinquante escus pour envoyer à mon père... Monsieur Bastien Zamet, le

grand Abraham m'a donné la première fois quatre escus, et puis six escus

en trois fois, et un habit dont j'en fis faire trois, et six chemises,

sans autres bienfaits que j'ay receus de luy. Madame la Duchesse de

Lorraine, royne d'espérance, sœur du grand Empereur, m'a donné six

escus, et luy donnay un présent qui valoit quatre escus. Monsieur le Duc

de Lorraine, le Roy Godefroy de Bouillon, me donna six escus, et ce à

cause que je luy avois faict présent d'un beau livre qui avoit la

couverture d'argent, et le dedans en velin, avec force belles petites

figures, et mes oraisons escrites à la main, avec le prophète Royal

David en bosse, en figure qu'il estoit berger, qu'il avoit tué Goliath,

et en figure qu'il estoit Roy; dont j'en avois refusé d'un marchand

quinze escus. J'avois fait faire quatre artilleries, qui estoit l'œuvre

la mieux faite, tout le montage de mesme étoffe que le canon: il y avoit

tout ce qui est requis en telles pièces: j'en avois faict faire quatre,

qui estoit une œuvre rare, me revenant à seize escus, et ce trois ou

quatre mois avant la naissance de Monseigneur le Prince Dauphin...

Madame la princesse de Conty, Royne de Senaïque, me donna dix escus la

première fois, et en plusieurs fois me donna trente escus, et un habit

qui coustoit trente six escus. Elle me payoit toute la despense que je

faisois. Madame la Duchesse de Nemours, Royne de la fleur de May, m'a

donné la première fois huict escus, une autre fois douze, puis quinze,

puis dix. Monsieur le Duc de Nemours, Roy Octavien, la première fois me

donna un bel habit, qui valoit cinquante escus, et en plusieurs fois

dix-huit escus. Madame la Duchesse de Longueville, Royne Esther, m'a

donné deux escus, un beau manteau d'escarlate, doublé de fine frize,

couleur de Zinzolin, qui valoit quinze escus, et un manteau de serge en

broderies qui est estimé cinquante escus. Monsieur le Duc de Nevers, roy

de valeur, me donna une medaille d'or qui pesoit huict escus, et puis un

habit qu'il me donna du deuil de sa mère, et m'a faict donner un escu

aux estrennes... Monsieur le comte et Prince d'Auvergne, Roy Cæsar, m'a

donné six aulnes de velours, qu'il a faict prendre chez un marchand...

(Un grand nombre d'autres personnages donnent l'un un pourpoint, l'autre

un chapeau de castor, un troisième un bas-de-chausse de serge, &c. &c.

Monsieur Laurent de Cenamy lui fait présent d'une bouteille d'huile pour

accommoder sa salade; Monsieur le Vidame du Mans, _le grand supplice_,

lui donne le corps d'un haut de chausse rond, sans canons ni bas, qu'il

vend pour deux écus, parceque, dit-il, il ne pouvait s'en servir.

Quoique Bluet ne vécût pour ainsi dire que d'aumônes, il refusait

parfois d'en recevoir par fierté. Il nous raconte qu'ayant dîné un jour

chez M. De Chappes, le chevalier Dammont lui prit la main et y mit une

pièce d'or; “mais, dit-il, je fis refuz parcequ'il m'a donné plusieurs

fois, sans jamais l'avoir courtizé ni demandé. M. De Chappes me donna un

jour sept quarts d'escus sans que je voulusse les recevoir non plus, à

cause que j'ay honte, parceque j'ay reçeu plusieurs biens de luy.”

Cependant peu-à-peu les donneurs se lassent et les libéralités

diminuent. Le maréchal de Balaguy lui promet un habit, le fait venir

trente fois chez lui, à cet effet, et finalement il ne l'obtient pas. Il

offre à l'évêque de Noyon un beau chandelier qui valait six écus, et sa

grandeur lui donne cinq _testons_! Voilà, dit tristement Bluet, la

libéralité de ce Prélat! Il fait cadeau à Madame la Vidame du Mans d'un

petit livre dont la couverture est en argent, façonné en lacs d'amour et

le dedans de vélin, où sont écrites ses oraisons à la main, _et comme

grande dame, généreuse et recognoissante, elle m'a donné un chapelet qui

vaut bien dix sols!_ “Messieurs les lecteurs, ajoute-t-il ailleurs, qui

verrez ces escrits, c'est pour vous honorer, et c'est pour me mespriser

en la despence que j'ay faicte pour imprimer mes livres, où j'ay

despendu trois mil six cents escus. Je n'en fais aucune avarice, je ne

l'ay point enterré en terre, ny caché en une muraille, l'argent va,

l'argent vient, encore plus fou est celuy qui en amasse avec avarice, et

qui y met son cœur.”

“Pour avoir donné de mes livres à des estrangers que je n'ay jamais veu

qu'une fois, j'ay tiré plus de commodité d'eux, que des autres. Je ne

les ay jamais courtisez, mais ils me sont venus rechercher, et m'ont

mené à leur logis, et m'ont donné des habits et argent.” Il continue

ensuite à détailler ses désappointements à cause des misérables aumônes

qu'on lui faisait.)

Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur

Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel

du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu _en une fois_! mais,

(ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy

ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle,

enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec

quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour

courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de

travail... Je plains le temps perdu!

(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête

suivante au Roi Henri IV.)

Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez

m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu

courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le

courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout

seul... Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des

piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là

où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un

Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté

récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié... Le cœur me faict bien

mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en

esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux

mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes

les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son

lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit;

mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés

accoustrés de même couleur... Je ne demande rien qu'une livre de pain

que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous

seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service.

Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais.

S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous

me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray

rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans

chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant

et louant Dieu le créateur, &c. &c.

(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander

l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV.

Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère

s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation

religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il

s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait

à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à

l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant

neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant

allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y

mourut de misère et de besoin.)

Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner

un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un

tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du

commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec

attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son

enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays

natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de

grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite

d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses

voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une

espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris,

ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de

bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il

meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la

peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre

plein d'intérêt.

DEUXIEME PARTIE.

BIBLIOGRAPHIE.

Le recueil des œuvres de Bluet d'Arbères dont on ne rencontre jamais

l'ensemble complet, et dont les exemplaires incomplets différent

entr'eux dans le contenu des pièces qui les composent, formait dans

l'origine 173 livres, ou morceaux numérotés, même 180, si l'on s'en

rapporte à une note de l'abbé de St Léger, écrite en 1778, d'après

l'exemplaire du baron d'Heiss; mais plusieurs de ces livres ne nous sont

pas parvenus.

Ce qu'on en connaît jusqu'ici se réduit aux livres 1 à 85, et 91 à 103;

à quoi il faut ajouter les livres 104 à 113, découverts depuis quelques

années. Les livres 105 à 113 sont imprimés séparément. Il en est de même

des livres 141 à 173, formant un volume composé de 200 feuillets, avec

des gravures sur bois, et un titre ainsi conçu:

_Dernières œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, &c. contenant les

interpretations de la vie de Jesus Christ, imprimées à Paris, depuis le

jour de Noël 1604, jusqu'au IXème jour d'avril 1605._

Ce volume supplémentaire dont trois ou quatre exemplaires seulement ont

échappé à la destruction, se trouvait dans le catalogue de la vente des

livres de M. le Comte de Mac-Carthy, et provenait de la Bibliothèque de

M. Girardot de Préfond qui l'avait acheté 300 francs.

Le Bibliophile Jacob nous apprend[50] que ces trois ou quatre

exemplaires furent trouvés en feuilles parmi de vieux papiers, dans les

archives de la société des Jésuites, après l'expulsion de cette société

par arrêt du Parlement en 1762. Ces livres de 141 à 173 avaient été

condamnés à être détruits, comme renfermant des opinions bizarres et

très hétérodoxes, sur la vie de Jésus Christ, qui auraient pu mettre

l'auteur en danger d'être brûlé, comme hérétique, si sa folie n'eût été

bien notoire. Les imprimeurs de Paris reçurent l'ordre de ne plus

imprimer ses ouvrages, ce qui dut le priver de ses moyens d'existence

ordinaires.

[50] Bulletin du Bibliophile Techener. Juillet 1859.

Ce recueil des _Dernières œuvres_ de Bluet, étant extrêmement rare, M.

Paul Lacroix en a donné, dans le Nº du Bulletin du Bibliophile indiqué

ci-dessous, une description minutieuse, et de nombreux extraits des

endroits les plus remarquables. Nous y renvoyons les curieux.

Quant à l'autre recueil des œuvres de notre auteur, en voici le titre

tout au long:

“L'Intitulation et Recueil de toutes les œuvres de Bernard de Bluet

d'Arbères, Comte de Permission, Chevalier des Ligues des XIII Quantons

de Suisse; et Ledict Comte de Permission vous advertit qu'il ne sçait ny

lire ny escrire, et n'y a jamais aprins; mais par l'inspiration de Dieu

et conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu. Et le

tout sera dédié à haut et puissant Henry de Bourbon, roy de France et de

Navarre, grand Empereur Theodoze, premier fils de l'Eglise, Monarque des

Gaules le premier du monde, par la grâce, bonté, et miséricorde de Dieu.

“C'est pour faire déclaration des livres qui ont esté imprimez en son

nom, qui ont eu leur suite et effect; m'en observant trois de toutes mes

œuvres, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'appeler. Et en sera donné de

tous mes livres, reliez tous en un, des déclarations à tous les

dominateurs et grands seigneurs de la terre, qui sont de mes amis, et

sera dattée (sic) le jour et le temps qu'ils les auront receuz et seront

imprimés, et seront prins pour tesmoignage pour déclarer la vérité des

visions qui n'ont pas encore eu leurs effects, pour déclarer la vérité

de celles qui auront leurs effects, s'il plaist à Dieu. Mai 1600, in

12º.”

Ce titre principal a une gravure sur bois, représentant le Calvaire,

avec l'inscription, _in hoc signo vinces_.

Dans l'analyse suivante, nous ne présenterons aux lecteurs des extraits

de ce que l'auteur veut bien appeler des _livres_, que lorsqu'ils

contiendront quelque chose de remarquable, ou qui puisse compléter, sous

certains rapports, la Biographie qui précède.

_Le 1er Livre d'Oraisons_, partie de 72 pages d'impression, a en tête

une assez jolie gravure sur bois, représentant allégoriquement l'_Arbre

de vie_. Cette gravure est reproduite plusieurs fois dans le cours de

l'ouvrage.

Dans une courte préface l'auteur nous dit qu'il a commencé de faire

imprimer le 19 Mai 1600, ce livre d'oraisons, qu'il a été réimprimé de

nouveau, au nombre de deux mille exemplaires.

Ces prières ne manquent pas d'onction et d'un certain mérite,

quoiqu'elles renferment deux ou trois propositions singulières, telle,

entr'autres, que la distinction entre la pucelle et la vierge: “La

première, dit-il, c'est avoir mauvaise volonté sans effect, la seconde

c'est estre sans mauvaise volonté et sans effect.”

Nous consignerons ici une remarque que M. Paul Lacroix a faite le

premier, et qui est importante, sous le rapport bibliographique, pour

l'œuvre entière de Bluet; c'est qu'après avoir fait imprimer, à un

nombre inégal, une édition de ses _livres_ qui forment ordinairement 12

ou 21 pages in 18º, et en avoir distribué lui-même une partie, l'auteur

faisait imprimer à part pour chaque _livre_ deux feuillets qui n'étaient

pas seulement destinés à figurer en tête de ce livre comme titre détaché

et supplémentaire, mais qui devaient servir de prospectus pour attirer

de nouveaux acheteurs, afin de vendre le reste de l'édition, et

quelquefois une édition nouvelle. Ces titres-prospectus qu'il

distribuait dans les rues, manquent souvent aux anciens exemplaires, ou

se trouvent dans quelques-uns, sans les livres pour lesquels ils sont

faits. Ceci sert à expliquer certaines différences entre les trois

exemplaires que nous avons examinés, et la description donnée par De

Bure le jeune.

_Le deuxième livre d'oraisons_, également imprimé à 2000 exemplaires, le

15 Mai, _contient cinq cens clauses et est couvert de bleu céleste_, dit

Bluet, dans un des exemplaires que nous avons eus entre les mains. Dans

un autre il n'y avait que le titre-prospectus dont nous venons de

parler, c'est-à-dire deux feuillets contenant seulement le titre et une

figure.

Pour les six livres suivants, aucun de nos trois exemplaires ne

renfermant les livres complets, nous transcrirons les détails curieux

donnés par M. Paul Lacroix, d'après l'exemplaire de M. Techener.

“_Le 3ème livre, des sentences sans repliques_, contenait trente-six

feuillets, et fut tiré aussi à 2000 exemplaires. Il n'en restait plus

que trois, lorsque le Comte de Permission fit paraître le

titre-prospectus en deux feuillets, qui existe seul aujourd'hui, le

livre étant perdu.

“_Le 4ème livre, des prophéties_, n'existe pas davantage, quoique les

Bibliographes aient cité son titre-prospectus en deux feuillets où l'on

apprend que ce livre contenant 60 feuilles, avait été dédié à Henri IV

et tiré à deux mille exemplaires. Il n'en restait plus que quatre, tous

les autres ayant été donnés au mois de Juin 1600.

“_Le cinquième livre, des songes_, contenait 24 feuilles. Il avait aussi

été tiré à 2000, dont trois seulement restaient, après la distribution

des exemplaires. Malheureusement ce livre-là n'est plus représenté que

par son titre-prospectus.

“_Le sixième livre, des visions_, imprimé le 29 octobre 1600, contenait

24 feuilles; il était dédié au Comte de Laval: douze exemplaires

seulement survécurent à la distribution générale de 2000 que le Comte de

Permission avait fait imprimer.

“_Le septième livre, de professie._ Le titre-prospectus de ce livre

offre un portrait de Henri de Bourbon, Prince de Condé, à l'âge de neuf

ans, en 1597. Le livre tiré à 2000, dont il ne restait plus que cent,

après la distribution, contenait douze feuilles, suivant ce

titre-prospectus que les bibliographes n'ont pas connu: or comme il est

composé de 24 pages, on doit en conclure que Bluet désigne les

_feuillets_ par le nom de _feuilles_.

“On trouve dans ces titres-prospectus la preuve irrécusable de

l'existence de plusieurs livres en grand format, in 4º sans doute, qui

ne sont jamais parvenus sous les yeux des bibliographes. On lit sur le

titre-prospectus du 27ème livre _du Chariot Triomphant_: “Est en grand

volume, et ne peult pas entrer en cestuy rang. Puis au dessous: Le 29ème

livre est en grand volume, qui ne peult pas entrer aussi en cestuy

rang.”

Dans la seconde édition du _7ème livre de professies_ l'auteur annonce

que cette pièce a été réimprimée le 1er Janvier 1601 à cinq cents

exemplaires, et dédiée à Monseigneur de Nantouillet.

Histoire littéraire des Fous · 第 7 / 10 段