ligues des treize cantons de Suysse, naquit l'an 1566, à Arbères, terre
de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres parens. Ils
estoient de la religion Philistienne. Tout ce qu'ils m'ont appris c'est
mon _Pater_ et le _Credo_ en François. Mon village est en une boissière
(_vallée_). Du coté du Soleil couchant il y a des montagnes, où il n'y a
que rochers et herbes de senteur. Du coté du Levant, il n'y a que
marescages. Je me souviens de tout ce que j'ay dit et fait, depuis que
j'estois au berceau.
Quand je commençay à cheminer, je montois dessus de grands coffres de
paysans, et chantois à haute voix: _Domine_.
Les paysans qui avoient semé du millet, avoient mis des images de nostre
Seigneur dans les champs pour faire peur aux oyseaux. Je les allois
prendre, à cause que nostre Seigneur y estoit en peinture.
Nous étions alléz mener les brebis _André Bure_ et la _Tivène de Trec_,
auprès du chesne du _Baissot_; eux avoient beaucoup plus de temps que
moy. Voicy que le loup commence a venir prendre de nos brebis, alors je
commence à réclamer l'aide de Dieu, et à l'instant le loup quitta les
brebis... Depuis l'age de quatre ans je n'ay eu que du travail et point
de repos.
Mon père me fit le gardien de toutes les brebis du village. J'avois
entendu dire que Dieu avoit promis que quand on seroit deux qui
parleroient de luy, qu'il seroit au milieu des deux. Je me mettois en
teste et croyois que moy seul suffirois, et que Dieu pouvoit aussy bien
m'assister qu'à un grand troupeau... Mon frère Michel prenoit plaisir à
dire des chansons, estant aux champs avec les brebis. Il estoit loué et
estimé par les filles, et je n'estois point loué ny estimé, parceque je
ne sçavois pas dire de chansons. Mais pour cela le loup ne laissoit de
luy manger ses brebis, ce qui ne m'arrivoit point.
J'hayssois fort la paillardise jusques à l'age de sept ans. Quand je
voyois des femmes et des filles, j'allois me cacher derrière des lits...
Je n'avois pas une heure de relasche; on me faisoit aller quérir du bois
sur les épaules. J'avois fait un petit chariot pour aller le quérir, et
mes compagnons venoient tirer le chariot avec moy, encore qu'ils fussent
de plus grande maison que moy.
Au temps qu'il falloit retirer le foin et le bled, l'on m'envoyoit par
les montagnes pour faire du ramage pour donner aux brebis; je m'y tenois
tousjours incessamment. Il y avoit un chasteau qui s'appeloit _le
chasteau Dyvone_, proche de mon village: dans le chasteau, au belvar de
l'haute cour, il y avoit Adam et Eve, l'arbre de vie avec le serpent,
représentés au naturel, et ne leur manquoit que la parole. Aussitôt que
je me pouvois desrober, j'étois incité et induit pour aller voir ceste
belle histoire si hazardeuse et escandaleuse. Je ne faisois que penser
aux grans dons des graces et faveurs que Dieu avoit fait au prophète
Royal David, et à Moyse, et me représentois tousjours ces deux grands
personnages.
La plus grande ambition que j'avois en ce temps c'est qu'il pleust à
Dieu de me faire la grace que je peusse estre prédicateur. Les clercs
estoient de grand renom et respect. J'empruntois des livres de mes
compagnons, et y regardois quand j'estois aux champs àfin qu'on eust
creu que je sceusse bien lire, et m'estois toujours d'avis qu'un ange me
devoit parler et me représentois toujours le jugement de Dieu devant ma
face. Je priois incessamment Dieu... Je me faisois accroire en ce
temps-là que si j'eusse esté du temps de Jesus Christ, j'eusse tout
quitté pour le suyvre... Je disois à mes compagnons: “quand je seray
grand, vous me verrez suivre des princes, puis des roys, s'il plaist à
Dieu, et porteray de leurs mesmes habits, satin et velours, avec
passemens d'or.” Ils ne faisoient que rire, mais mon dire s'est trouvé
estre véritable.
En l'an 70, du temps que le Duc Darue passa par Chamberry en Savoye pour
aller en Flandre, ceux de Genève et de mon pays craignoient que les
Espagnols ne leur fissent la guerre, et disoient: Les gendarmes nous
viendrons couper la gorge! Je me consolois avec Dieu, aux champs, à mes
brebis. Je disois: Hélas! où irai-je me cacher, afin qu'ils ne me
coupent la gorge! Je priois Dieu qu'il prolongeast cet accident jusqu'à
ce que je fusse en age, que je pusse entrer au service et en crédit, par
la miséricorde de Dieu, avec ceux qui peuvent allumer le feu et
l'esteindre. Mon Dieu a entendu ma voix, m'ayant envoyé au service de
Charles Emmanuel Duc de Savoye en l'an 85, où je suis demeuré jusqu'en
l'an 1600.[37]
[37] Livre 47ème.
De sept ans à dix[38] mon père voulut me faire berger de vaches; j'avois
accoustumé de garder les brebis jusqu'alors, qui est la plus noble beste
qui soit en toutes les bestes, après la colombe. Il m'estoit bien
fascheux d'aller aux marescages là où il n'abite que des bestes sales.
Je demanday à mon père qu'il me laissast garder les brebis, car ce
m'estoit plus honorable que de garder les vaches, mais il me respondit,
qu'il n'estoit pas si profitable. Il me fallut donc estre gardien de
vaches. Comme je n'avois pas peur que le loup les mangeast, je me
livrois aux pensées de l'ambition. Je faisois des cuirasses des escorces
d'arbres, et des morillons des citrouilles, et force espées de bois, des
paniers de bois, artilleries de bois, arquebuzes et pistoles de bois, et
les canons estoient des clefs percées, trois tambours, et les caisses
des tambours estoient d'escorces de cérisier. Prenant les lettres de
parchemin qui estoient des contracts et testaments de mes prédécesseurs,
pour en faire les fonds des tambours, prenant les filets pour faire les
cordages. Je faisois des paniers d'ozier et les envoyois vendre à Genève
pour avoir de l'argent pour acheter du taffetas pour faire des enseignes
de guerre. Après avoir fait tout cela, je le cachois par dedans la
paille, afin qu'on ne trouvast ces artifices. Je fis un coffre de la
longueur d'un escabeau, trois pieds de long et deux de large. J'achetois
des jettons marqués de la Fleur de Lys du Roy de France, et en
empruntois encore à Janet Gaudar et les estendois sur le sable.
J'empruntay une grosse gibecière de Pierre Rouzé, principal du village,
et la remplis tant de sable que de jettons, et la mis dedans le coffre.
Je prins une chambre qui estoit sur quatre colonnes de bois faictes avec
des ais. J'y mis tous mes artifices de guerre. La chambre estoit à un de
mes voisins.
[38] Ceci appartient au 71ème livre, qui a en tête une gravure
surmontée d'une couronne, et qui représente le Comte de Permission
gardant les moutons et pourchassant un loup.
Au village où je suis né, il y avoit de très belles filles. Mes
compagnons estoient les bien-venus auprès d'elles, mais moy je n'estois
ny bienvenu, ny aucunement caressé, à cause que j'estois sorty de
pauvres gens de mépris.
J'estois déjà fort persecuté en ce temps là à caresser et aymer les
belles filles, jusqu'à considérer dans mon esprit quand viendra le temps
que les femmes seront à bon marché.
Je hayssois tous les autres vices, mais je trouvois que celuy là estoit
le plus plaisant. Quand j'estois couché la nuict, toujours les mauvaises
pensées me venoient attaquer, et me sembloit que si toutes les plus
belles femmes et filles du village se fussent présentées à moy, que
j'eusse accomply le plaisir de concupiscence.
Je priois Dieu journellement qu'il luy pleust me faire tant de grace que
de me donner le savoir et la science pour pouvoir prescher à mes
compagnons.
Je leur dis que j'avois un trésor, et ils me respondirent qu'ils
vouloient en avoir leur part, autrement ils l'iroient rapporter au
gouverneur de Gex.
Je leur respondis: je vous en feray part moyennant que vous ne le disiez
point aux autres, et que vous soyiez petit nombre de gens. Incontinent
ils l'allèrent dire à tous les autres, et j'en faisois du fasché, et
cependant j'en estois bien joyeux, parceque ma cour et ma suite en
seroient plus grandes. Je leur dis: vous vous contenterez de le voir,
sans le toucher et n'entrerez qu'un à la fois dans la chambre. (Il suit
ce plan et les introduit l'un après l'autre dans son arsenal, leur
montrant le coffre de jettons, puis les fait sortir, et leur donne à
chacun des noms de noblesse.) Je les fis armer de mes armes, battre mes
tambours. J'avois fait une colombe de bois doré, et un baston de la
hauteur d'un homme, avec une banderolle de fer-blanc doré, et une croix
blanche à jour, au milieu de la banderolle. C'estoit ainsy un baston
royal. Je le faisois tousjours porter devant moy, signifiant la grandeur
de l'inspiration de Dieu. Alors mes compagnons de noblesse me disoient:
que ferons nous de ce trésor; il faut que nous le partagions. Je
respondis: je ne veux pas qu'un aussy grand trésor se disperse. Il faut
voir s'il y a quelque chasteau ou seigneurie à vendre, nous l'acheterons
tous ensemble, et serons frères. Toutefois je veux estre le supérieur de
vous tous, et me rendrez obéissance.
Tout le plaisir et delectation que j'avois, c'est que je les faisois
tirer à l'arbaleste et à la flesche, eux marchant en ordonnance, le
tambour battant, les enseignes déployées.
Toutes les plus belles filles me venoient voir et me faisoient grande
caresse et reverence.
Quand je fus à l'age de neuf ans,[39] il y avoit une paysanne, belle
fille et riche qui estoit une voysine. Elle s'appeloit Antoinette
Goandet. Mes compagnons me venoient prier que je parlasse pour eux à
ceste paysanne. Alors je parlay pour un nommé Chateaufort, mais la belle
me respondit que je parlasse pour moy et non point pour les autres, et
qu'elle m'aymeroit mieux que celuy pour lequel je luy parlois. Je fus
bien joyeux et content.
[39] Ceci appartient au 72ème livre dont la gravure représente le
Comte de Permission et ses compagnons armés comme il l'a décrit plus
haut, debout au centre de son artillerie, et le coffre aux jettons
ouvert au milieu d'eux.
(Il devient amoureux, la mère de la jeune fille se fâche, le père de
Bluet s'irrite. Notre héros s'enfuit de la maison paternelle, et se
sauve au château de Grelly, à un quart de lieue de son village.)
Le seigneur du dict lieu estoit capitaine de cinquante lances pour le
Duc de Savoye. Au chasteau se trouvoient la femme du seigneur, son fils
et ses trois filles. Je dis à icelle dame: Madame, je vous prie
humblement de me faire ceste faveur, au nom de Dieu, de m'amener à
Rumilly avec vous. Elle me dit: que feras-tu quand tu seras là? tu es si
petit, à quoy employeras-tu le temps?--Je prieroy Dieu le créateur afin
qu'il luy plaise me faire la grace que je puisse devenir le maistre
monteur de l'artillerie. Alors la dicte Dame m'accorda ma demande, et
nous partîmes le lendemain... (admis au château, il y trouve le
contrôleur du Duc, qui voulant probablement s'amuser, promet à Bluet de
le faire entrer au service de son altesse, à raison de dix écus par
mois; mais on ne le paie pas; il se plaint; on déchire le contrat que
par plaisanterie on avait fait dresser par un notaire, et Bluet s'arme
de patience contre sa mauvaise fortune.)
Au bout de quatre mois, on m'habille tout de boccassin incarnadin, espée
et poignard, manteau et panache. Tous mes compagnons furent
esmerveillés, puis je m'en retournay à Rumilly. Le jour de mon
arrivée[40] les quatre compagnies de chevaux-leger firent montre,
ensemble toute la noblesse de Savoye commençoit à s'armer et à se
préparer...
[40] 73ème livre. Suite de sa vie jusqu'à l'âge de 16 ans.
J'estois en renom de plus en plus à cause de mon jeune age et de
l'intelligence qui estoit en moy. Je n'avois que douze ans. Je demeuray
six ans à Rumilly, et toute l'envie que j'avois c'estoit de m'amasser
quelque somme d'argent, à la sueur de mon visage, et puis après me
marier... J'avois ceste coutume que j'aymois à estre tousjours
superbement habillé. A Rumilly je fis faire des habits de taffetas et
satin.
Durant ces six années, je m'en allai quatre ou cinq fois au lieu de ma
naissance, et je ne voulus jamais loger en la maison de mon père, mais
je logeois en la maison du voisin qui s'appelle Nicolas Coindet; et six
ans après, la maison de mon père est venue à tomber, et il a acheté la
maison où je logeois... J'avois incité et sollicité mon père et ma mère
qu'ils ayent à vendre le peu de biens qu'ils ont, pour s'en venir
ailleurs, parceque le temps viendroit que les armées leur couperoient la
gorge. Dix ans après, les Espagnols brûlèrent la terre de Gex; les
femmes et filles furent forcées et violées, brûlées et massacrées. Mon
père et ma mère furent liés et garottés. Mon père s'ecria Hélas! mon
fils Bernard où es-tu, qui a monté l'artillerie de nostre prince? Les
Espagnols dirent: est ce maistre Bernard qui a monté la croix? Alors mon
père et ma mère furent déliés et libres. Tout le pays fut bruslé, sinon
mon village qui fut préservé.[41]
[41] Livre 47ème.
A seize ans je quittay Rumilly,[42] et j'allay au chasteau de
Monmeillan, principale place de toute la Savoye. J'allois offrir mes
services à Monsieur de Bonvillar, gouverneur de la place. Une sentinelle
donne avis qu'un jeune garçon vouloit parler au gouverneur. Celui-cy
demande ce que je voulois, et je luy respondis: “Monsieur, depuis que
Dieu m'a donné le jugement je n'ay eu d'autre dessein que de servir son
altesse, pour accommoder son artillerie.” (Il est agréé et on lui donne
un logement dans la forteresse. Le contrôleur du gouverneur lui offre,
dit-il, une de ses maîtresses pour femme, mais il refuse par fierté.
Puis il veut lui donner une de ses filles bâtardes, ce qui ne réussit
pas non plus. Parmi plusieurs intrigues, qui toutes, dit-il, _s'en
allèrent au vent_, il en raconte une fort originale, mais que nous ne
pouvons placer ici.)
[42] 74ème livre. Portrait en pied de Bluet d'Arbères armé, et d'une
femme de chambre tenant en main une quenouille. Au-dessus des
portraits se trouve imprimée en deux lignes la légende suivante:
“Outre que la figure est bien taillée, c'estoit la plus belle
suivante qui fust jamais en tout le monde.”
Le gouverneur avoit parlé à son Altesse le duc pour moy, et lorsqu'il
fust desmist de ses fonctions, elle commanda que j'eusse les mesmes
franchises qu'auparavant. Quelque temps après le nouveau gouverneur me
donna commission de monter toute l'artillerie, et qu'il n'y auroit
jamais artisan qui seroit mieux récompensé de son Altesse, que moy.
“Mais gardez-vous, dit-il, de vous marier encore de quelque temps, car
tel ne vous voudroit donner sa Chambrière pour l'heure présente, qui
avec le temps sera trop heureux de vous donner sa fille.” Je me tenois
bien heureux d'avoir receu un aussy bon conseil de mon dit sieur le
gouverneur, lequel j'ay observé jusqu'à présent.
(Bluet a maintenant près de vingt ans, et c'est probablement vers cette
époque qu'il commença à avoir ses visions, au milieu d'amours
multipliées, et de tours très fâcheux qu'on lui joue à chaque instant.
Dans une de ses visions arrivée le 19 Novembre 1586 au château de
Montmeillan, il lui sembla que des armoiries lui étaient données en
rêve. C'était, dit-il, l'arbre de vie, avec sept racines entourées par
deux serpents dont l'un a une tête de femme. Deux branches de laurier
chargées de douze pommes entourent l'arbre, et le tout est surmonté par
cinq couronnes, au-dessous desquelles est une colombe au milieu d'une
gloire. Dans sa première _oraison_, il explique symboliquement ces
armoiries qui se retrouvent plusieurs fois gravées dans ses œuvres.
L'année précédente, il était allé faire un pélerinage à St Claude, et il
passa par le pays de Gex. Tous ceux de son pays se moquaient de lui,
rapporte-t-il, et le traitaient de fou, parcequ'il leur recommandait de
prier Dieu, vu que le temps approchait où les châteaux et maisons du
pays seraient brûlés, et les habitans passés au fil de l'épée.
Laissons maintenant à notre héros le soin d'expliquer lui même ses
amours et les tours dont il est la victime.)
Je dépendois grande somme d'argent pour adhérer aux desirs de
Toinette.[43] Je faisois force collations et faisois manger force
confitures à ma maistresse et à sa compagnie, jusqu'à luy donner tout ce
qu'elle estimoit luy estre agréable. Mais l'on abusoit de ma bonté et de
ma patience. Je payois tous les violons, et les autres dansoient à mes
despens; je faisois l'amour et les autres la vie, c'est à dire la monte.
Monsieur de Choizel, veneur de Madame la Gouvernante, prenoit du
poulverin d'arquebuze, et me le venoit souffler contre les yeux, ce qui
me faisoit beaucoup de mal à la vue. Encore ne se contentoit-il pas de
cela, mais il prenoit la clef de mon coffre, et me prenoit tout ce qui
estoit dedans. Il me venoit trouver dans ma chambre et me tiroit mes
bagues d'or de mes doigts, et en faisoit son propre, ce qui m'occasionna
de m'en plaindre à Monsieur le Gouverneur, et il me respondit que ma
maistresse y mettroit du remède. Le dict Choizel estoit des mignons de
Toinette. Je consideray qu'il n'estoit pas possible que le c. d'une p.
me peust faire condescendre à vivre desreglement à l'encontre de la
volonté de Dieu... Petits et grands se mocquoient de moy, et me
faisoient des cornes. J'avois des visions que partout où ma maistresse
logeoit, qu'il y avoit deux portes... Je demanday mon congé à Monsieur
le Gouverneur, et satisfaction de mon travail.[44] Il me dit: le congé
que je vous donne, c'est de garder de près votre maistresse. Je luy
respondis: Monsieur, je ne seray jamais subject au c. d'une p., et il me
respondit: Maugré de coquin! Monsieur, répliquai-je, si je suis coquin,
mon esprit n'est point abastardy, et à l'instant il me donna mon congé
par escrit, mais sans me donner aucun payment de ce qu'il me devoit...
Je retournay au chasteau de Montmeillan, où je fus très bien venu et
très honorablement reçeu... C'estoit environ un mois avant Noel. Dieu
m'envoya une inspiration de demeurer trois jours sans boire et sans
manger... et pour une repentance et pénitence, je voulus aller à pied
nud, et marcher teste nue au plus gros de l'hiver, depuis Montmeillan
jusques à nostre Dame de Means, qui est une bonne lieue de distance. Je
ne portois que ma chemise et mes scarçons. Estant de retour, ma chair
estoit toute noire, et alors me fust annoncé secret haut et puissant.
Une voix me disoit: comporte-toy bien et sagement, car Dieu veut se
servir de toy, et te veut faire prophète...
[43] Il raconte ceci au 75ème livre, celui où se trouve une gravure
indécente représentant une femme nue, entrelardée par tout son corps
de priapes ailés.
[44] 76ème livre.
(Au 78ème livre il raconte une autre vision, dans laquelle on veut lui
faire épouser sa maîtresse qu'il nomme tantôt Toinette, tantôt Lucrèce
de la Tornette, mais il ne veut pas se marier avec elle. Comme, en cette
vision, il est très pauvre, et n'ayant pour tout vêtement que sa
chemise, Toinette fait amener auprès de lui sept mulets tous chargés
d'écus: Voilà, mon serviteur, pour vous remonter, dit-elle. Il désire
savoir d'où vient tant d'argent, et elle répond: c'est son altesse qui
me l'a donné, pour récompense de ce qu'il m'a fort bien embrassée.
Allez, p., s'écrie Bluet furieux, je ne veux point estre remonté par
votre...
Le gouverneur, sa femme et tout le monde disaient, et faisaient courir
le bruit, rapporte-t-il, qu'il était devenu fou, et avait des transports
au cerveau. Enfin touts ces tribulations cessèrent par la mort de
Toinette qui mourut de la peste. Rendons la parole à Bluet.)
Le péché qui m'a le plus persécuté, c'est la tentation des femmes, et
quand j'ay mangé, encore que je ne mange dissolument, et ne mange rien
que je ne veuille que tout le monde sache, je ne suis pas si prompt pour
prier Dieu, et l'incitement de Sathan me faict trouver belles les
femmes... il m'a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter
de les veoir; mais j'ay considéré que cela me détourneroit de faire
quelque chose de grand, que j'ay envie de faire au monde, qui sera
remarquable, s'il plaist à Dieu...
(Au livre 80ème il nous raconte que dans un de ces accès d'ascétisme, et
tenté du péché de concupiscence, il s'en alla vers un cimetière des
environs de Chambéry, s'y dépouilla tout nu, se fit un lit d'orties, s'y
coucha et s'y roula de tous côtés. En revenant chez lui son corps était
plein d'ampoules, et il alla trouver le chirurgien Blondel, pour se
faire panser.)
Je dis au chirurgien: allons un peu dedans vostre chambre, et prenez
vostre razoir, puis me recommandant à Dieu, faites justice de mon
courtaud, ajoutai-je, qui veut faire la beste, pour trahir mon âme. Puis
me donnant trois coups de razoir sur le petit bidet, je le fis recharger
encore de deux coups, dequoy il y en avoit un qui entra fort profond. Le
soir mesme je faillis perdre tout mon sang.
(Le livre 81ème contient une histoire assez curieuse, mais trop longue
pour l'insérer ici, de deux squelettes avec lesquels il donne une leçon
de morale à un gentilhomme qui voulait se servir de son intermédiaire
pour obtenir les faveurs d'une maîtresse. Il paraît que les officiers de
la maison du Duc de Savoye lui jouaient de cruels tours, auxquels le Duc
même prêtait la main. Nous en laisserons raconter deux ou trois à
Bluet.)
Mes ennemis mirent en teste à son altesse de me faire vanner dans une
couverte, par plusieurs et diverses fois, puis me faisoient monter tous
les chevaux les plus vicieux qu'il y avoit, mais je me comportois le
mieux que je pouvois, comme d'effet je me tenois fort bien à cheval. On
fit attacher deux grandes boucles de fer au coing d'une salle, avec une
corde et une cuve; puis me faisoient mettre dedans ladicte cuve, et me
faisoient tourner un longtemps. Je me consolois avec Dieu; mais après
cela je demeuray fort longtemps sans me pouvoir recognoistre.
(C'est facile à croire, Pauvre Bluet! Pour récompense de ces mauvais
tours, on lui donnait _un superbe habit de couleur colombine, passementé
d'un grand passement d'or_. Don Juan de Mandoche lui donne _un habit
bleu celeste tout chamarré d'argent_, et il lui donne encore vingt
ducatons pour récompense de ce qu'il lui avait coupé la barbe.)
Le jour de caresme prenant j'arrivay en la ville d'Ast, et m'en vins
loger au logis des trois Rois, et ne pensois pas sejourner deux jours,
mais je m'y trouvay si bien, avec toute la Noblesse d'Ast, que j'y
demeuray tout le caresme.[45] M. le comte de Neufville, sa mere et sa
femme, M. De Salines et sa femme, M. De Callo et sa femme, qui est la
plus belle femme d'Ast, et estoient tous de mes amis, et me donnoient de
beaux habits et d'autres beaux présents. En la semaine saincte je m'en
vins trouver le Roy David en triomphe et en bon équipage; j'avois de
superbes habits et de grandes pièces d'or, et force perles et
pierreries, et grand quantité de bagues. Mes habits estoient tous
brochez d'or, doublez de toile d'argent. Quand le Roy David me vit, il
fut extrêmement joyeux... De Quiers, il s'en vint faire feste à Turin...
[45] Livre 84ème.
(Là, on le présente à la fille du Président Provane, et sans doute pour
s'amuser de lui, on lui conseille de faire la cour à la fille du
président. Bluet prend la chose au sérieux, et le Duc même se mêle de la
plaisanterie.)