nos jours, dans la personne de _d'Aché_ ou _Dachet_, que les biographies
ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares.
Quérard, dans ses _Supercheries littéraires_, tome 3, a réparé cet
oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce
Namurois dans notre galerie.
Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en
1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes.
Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté
lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son
mariage avec _sa nièce_, fille de Louis XVI; car notre homme ne
prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du
Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de
Louis XV, et _frère aîné_ de Louis XVI, qu'il regardait comme un
usurpateur.
En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même
ses _Mémoires_ qui sont dédiés _Aux Indiens_, et intitulés: _Tableau
historique des malheurs de la Substitution_, cinq volumes in 8º.
L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici,
d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8º, pages 14-16,
qu'a suivi Quérard.
Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et
qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse
qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché
qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit
d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de
les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son
livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme.
Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire
connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros
volumes in 8º, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat
_Réal_, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie,
et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs
étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin
de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye
de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent
quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la
charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille,
quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins
par jour d'emprisonnement.”
Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché
était _un fou parfaitement caractérisé_. Le synode ne s'était pas trop
hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi
facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine
défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie
régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté
visionnaire.
Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, _Les malheurs de la
Substitution_, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les
exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa,
échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le
livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la
rareté; il n'a guère que celui-là.
A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure,
mentionnée par _le Journal de la Librairie_ de M. Beuchot; _Réclamation
de Louis-Joseph-Xavier_ (D. D'Aché) _contre la spoliation de ses biens_,
1817, in 8º, de 58 pages.
Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le _Tableau
historique_.
M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton.
Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois _Epîtres_
qu'_Usamer_ publia à Nivelles (Belgique) et dédia à _ses contemporains_.
Ce pseudonyme cache le nom d'un certain _Herpain_, de Genappe, qui, vers
1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à
l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus
universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle _Langage
Physiologique_. Il développa son système dans une brochure in 18º,
format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées
législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais,
porte pour suscription: _Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise,
par leur serviteur Herpain, auteur_.
Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a
dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères
nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la
traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes
suivantes, que la précaution n'est pas inutile:--
INVOCATION.
Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod
etesas et etes, &c. &c.
TRADUCTION.
“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant
fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner
favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits
par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les
paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son _Hôpital des
fols incurables_:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne
parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par
conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des
choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
[26] L'HOSPITAL DES FOLS INCURABLES, _où sont déduites de poinct en
poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes
que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre
langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez
mathématiques et docteur en médecine_, 1 vol. in 8º, 1620.
“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si
maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de
plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en
baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé
_Tarquinien_, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus
l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en
quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un
certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut
et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire
que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit
clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont
sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien
puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes,
ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long
ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de
son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon
droict: _J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est
qu'affliction d'esprit et que vanité!_ et: _Stultorum numerus est
infinitus._”
En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il
nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes
de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé:
_Du Hachisch et de l'aliénation mentale_, si l'on admettait l'identité
psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve
dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état
hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve
est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques
égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les
symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées,
faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques,
impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de
nous-mêmes, de notre individualité _réelle_, de nos rapports avec le
monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont
suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions
_essentiellement_ différentes de l'état de veille. Une seule faculté
survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites.
De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille,
_l'imagination_ devient souveraine, absorbe et résume en elle toute
l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend
beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et
comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit
de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés,
l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la
conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à
celle de l'imagination.
Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie,
c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall,
le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un
des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres
amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je
suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond
à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept
années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus
d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe
quelle période de sept années de ma vie.”
Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de
pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des
conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans
préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes
ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que
nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur
Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la
folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,”
et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par
contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique
du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de
l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont
leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez
soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
[27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le
cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les
opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez
plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant
éveillés.
Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de
fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse _sonate du
diable_, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil.
Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne
pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves.
_Hermas_ dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il
intitula _le Pasteur_.
Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui
l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois
d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont
consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre
esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une
fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le
croit.
HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS.
DEUXIEME PARTIE.
BIOGRAPHIES.
BLUET D'ARBERES.
PREMIERE SECTION.
BIOGRAPHIE.
En conséquence de la rareté et de la singularité des publications de ce
fou littéraire qui nous avertit lui-même, dès son début qu'il ne sait ni
lire ni écrire, et qu'il compose par l'inspiration de Dieu et sous la
conduite des anges, presque tous les Bibliographes se sont occupés de
lui, mais en mêlant au vrai, nombre de suppositions et d'erreurs. Les
suppositions avaient leur cause dans les notions vagues d'après
lesquelles on parlait des écrits de Bluet dont probablement pas un des
critiques et des bibliographes antérieurs à notre époque, n'avait lu en
entier les fragments qu'il pouvait avoir à sa disposition. Les erreurs
résultaient de l'impossibilité de consulter l'ensemble de ses
compositions dont les très rares exemplaires sont tous défectueux et
incomplets.
Des recherches plus soigneuses que celles que l'on avait faites jusqu'à
présent, et un heureux hasard ayant fait découvrir plusieurs parties des
œuvres de Bluet, on a examiné plus attentivement les détails que l'on
possédait déjà, et l'on s'est de nouveau occupé des bizarres
élucubrations du Comte de Permission. Les trois écrivains qui ont
exploré ce champ ingrat avec le plus de succès sont M. Deperrey dans sa
_Biographie des hommes célèbres du Département de l'Ain_, M. Paul
Lacroix dans deux articles du _Bulletin du Bibliophile_, de Techener, et
M. Gustave Brunet, dans _la Biographie Universelle_, de Didot.
Le premier a mis en œuvre les renseignements biographiques fournis par
Bluet lui-même, mais en nous les présentant sous une forme moderne. Nous
avons préféré, après avoir lu d'un bout à l'autre trois exemplaires
différents des œuvres de Bernard Bluet, de lui laisser son style simple
et naïf, et de choisir dans son œuvre entière les détails romanesques
mais vrais de cette existence vagabonde, tels qu'il les fournit
lui-même.
Dans la partie Bibliographique nous présenterons ce que les divers
livres offrent de plus curieux, et profitant des recherches faites
jusqu'à ce jour, nous serons à même de donner une esquisse passablement
complète de l'homme et de l'auteur.
Charles Nodier dans une notice pleine de son esprit et de sa causticité
habituels, nous a donné un excellent article critique sur Bluet
d'Arbères et sur ses œuvres, dans _le Bulletin du Bibliophile_, de
Techener. Quoique plusieurs autres bibliographes se soient occupés de
Bluet, comme nous allons le voir, Nodier est le premier, à notre
connaissance, qui soit entré dans quelques détails sur sa vie et ses
écrits bizarres. “J'aime à penser,” dit-il, en terminant sa notice, “que
_Dubois, Gaillard, Braguemart et Neuf-Germain_ portèrent les quatre
coins du poêle funèbre de Bluet; c'étaient des fous de même force.”[28]
[28] Gaillard avait été valet de pied, puis cocher, dit Nodier, avant
d'être poète. Il avait reprit l'artifice commode de Bluet d'Arbères,
et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez
passables pour des lettres de cocher. Ses poésies parurent en 1634,
et sont très rares.
Nous avons parlé ailleurs de Dubois.
Quant à Louis de Neuf-Germain, que Bayle désigne comme étant un peu
fou, pour ne rien dire de plus, il vivait sous le règne de Louis
XIII. Le Duc d'Orléans le nomma son _poète Hétéroclite_ et
Neuf-Germain prit sérieusement ce titre à la tête de ses ouvrages.
Le Cardinal de Richelieu se plaisait à lui entendre répéter ses
plates bouffonneries. On ignore l'époque de sa mort, mais les
contemporains en parlent encore comme étant vivant en 1652.
Sarrasin, Voiture et Boileau se sont occupés de ce fou littéraire
dont les œuvres furent publiées en deux volumes in 4º en 1630 et
1637, sous le titre de: _Poésies et rencontres du sieur de
Neuf-Germain_.
Examinons brièvement ce que savait la critique littéraire sur Bluet,
avant Charles Nodier.
L'article que Flögel[29] consacre à notre auteur, résume assez bien,
sauf quelques oublis, ce qu'on en savait à cette époque. Il indique la
contradiction entre Prosper Marchand et Beyer,[30] sur la nature même
des œuvres de Bluet, l'un affirmant que c'est un petit volume, et
l'autre que c'est un gros ouvrage. Flögel qui probablement n'en parle
que par ouï-dire, penche pour le dernier avis. Au fond ils n'ont
peut-être tort ni l'un ni l'autre. Marchand a voulu parler du format, et
Beyer de l'épaisseur de ce petit volume, lorsque tout est réuni (dickes
Buch). Il paraît que du temps de Flögel on n'avait connaissance que de
cent trois des livres, ou morceaux numérotés de Bernard. On n'était
guère d'accord non plus, sur la signification de ces visions. Les uns
n'y voyaient que des énigmes incompréhensibles, les autres y trouvaient
un sens mystique caché et profond; enfin une troisième classe y
reconnaissait la science de la pierre philosophale, tant il est vrai de
dire:
Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire.
Bayle, dans sa correspondance, lettre 187, (et non 137, comme le dit
Flögel,) nous apprend qu'il ne savait rien sur Bluet d'Arbères, mais,
ajoute-t-il: “j'espère rencontrer quelque chose, du moins fortuitement,
dans le cours des recherches que je fais, sur le Comte de Permission.”
[29] Geschichte der Komischen Litteratur. Ersten Haupstück 17ième
siècle, 2ième vol. p. 528.
[30] Memoriæ librorum rariorum, p. 49.
Le Duchat fit copier le commencement de Bluet par M. Du Fourni, auditeur
de la chambre des comptes, et dans cette copie il est fait mention, pour
la première fois, d'une circonstance que Bluet nous apprend lui-même,
c'est la couverture diversement coloriée dont il faisait relier les
plaquettes, qu'il appelait des livres.
“Le 2me livre d'oraisons était couvert de bleu céleste.
“Le troisième livre des sentences, couvert d'orangé.
“Le 4me livre des prophéties est couvert de rouge.
“Le 6me livre des songes, est couvert de bleu et de noir, &c.”
Le Duchat, dans une remarque sur un passage de _La Confession de Sancy_,
fait une observation très naïve, et qui prouve qu'il n'avait qu'une idée
bien vague du Comte de Permission: “Il y eut à la cour d'Henri IV,
dit-il, depuis 1601 jusqu'en 1605, un homme de ce nom-là, qui n'y avait
pas fait fortune, et qui dépendait de quelque ministre, comme pouvait
être M. De Sillery, garde des sceaux, chez lequel il avait la commission
de revoir les ouvrages pour lesquels on demandait un privilège.”
La pensée de donner cette étrange position à un homme qui ne savait ni
lire ni écrire, aurait été des plus bouffonnes. C'est un curieux exemple
du danger qu'il y a de faire des suppositions sur un auteur dont on n'a
guère lu les ouvrages.
Prosper Marchand[31] accorde huit lignes à notre Comte de Permission, de
l'existence duquel il n'est pas même fort assuré, car il en parle comme
d'un personnage “_qu'on prétend avoir paru à la cour de France_, au
commencement du 17me siècle, et qu'on croit avoir été _une espèce
d'administrateur de la librairie_, ou d'examinateur des ouvrages à
publier, sous l'autorité du Chancellier.”
[31] Dictionnaire historique, t. 1ier, p. 203.
Ceci n'est pas mal, comme mystification dans l'histoire littéraire, mais
Prosper Marchand ne s'arrête pas en si beau chemin: “Il y a sous ce nom
(celui du Comte de Permission) un petit livre extrêmement rare, et connu
de très peu de personnes, _dont surtout les partisans de la pierre
philosophale font beaucoup de cas_!” Il faut dire cependant, à la
décharge du biographe, que, convaincu de la nullité de ses
renseignements, il donne tout au long en note, ceux de l'auteur des
remarques sur les lettres de Bayle, dont nous avons parlé ci-dessus.
Il avait eu sous les yeux l'ouvrage de Bluet d'Arbères, car il le décrit
et en donne même des extraits. Comprend-on, après cela, que non
seulement il n'ait pas la moindre idée de son contenu, ni de la date de
l'impression (indiquée cependant presqu'à chaque livre) mais encore
qu'il forge à plaisir un faux titre dans un catalogue!
Il est curieux de citer les paroles mêmes d'un bibliophile aussi exact.
“Le Comte de Permission est un petit livre très rare” (d'abord le Comte
de Permission non seulement n'est pas un livre; ce n'est pas même le
titre d'un ouvrage quelconque). “C'est une espèce de catalogue de livres
feints et imaginaires;” (ne croirait-on pas qu'il s'agit d'une seconde
bibliothèque de Saint Victor?) “qui contient 42 feuillets,” (et ce
malheureux Bluet croyait avoir composé 173 livres!) “Les chimistes
regardent le Comte de Permission comme un ouvrage de philosophie
hermétique, où l'on a développé, sous diverses figures emblématiques,
l'art de transmuter les métaux, et c'est ce qui fait que les curieux le
recherchent encore quelquefois,” (et c'est ainsi que l'on écrit
l'histoire des livres!) “Pour moi, j'aime mieux le regarder comme une
satire assez froide de diverses personnes du temps de Henri IV, et c'est
sous cette idée que je me souviens d'en avoir ainsi fait dresser le
titre, dans le catalogue de la Bibliothèque de M. Cloche, qui fut vendue
publiquement à Paris en août 1708: _Le Comte de Permission, ou 42
portraits satiriques et allégoriques de différentes personnes du temps
de Henri IV, en forme de titres de livres; avec figures, en 1603, in
12º._”
Le trop confiant Flögel a été pris à ce piège d'un faux titre, qu'il a
donné comme un ouvrage véritable. Pierre de l'Estoile, dans son Journal
de Henri IV,[32] nous fournit une description plus précise de notre
auteur et de ses ouvrages: “En ce mois” (août 1603) dit-il, “courait à
Paris un nouveau livre d'un fol courant les rues, qui se faisoit nommer
_le Comte de Permission_, lequel ne savoit ni lire ni écrire, comme il
en donne avis à chaque feuillet, et ce qu'il faisoit et écrivoit, étoit,
à ce qu'il disoit, par inspiration du Saint Esprit, c'est à dire, de
l'esprit de folie qui le possédoit, comme il apparoit par ses discours,
où il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en ses visions. Il a mis dans
ce beau livre, la Reine, tous les princes et les princesses, dames et
damoiselles, dont il a pu avoir connaissance, tant étrangers, qu'autres,
avec des étymologies et interprétations de leurs noms, fort plaisants et
à-propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent
souvent mieux et plus à-propos que les sages. Ce beau livre imprimé à
Paris, à ses dépens, et avec permission de Monsieur le Chancellier, est
bien digne du siècle de folie tel qu'est le nôtre.”[33]
[32] Tome 1, pages 259-260.
[33] Nous verrons plus loin pourquoi de l'Estoile ajoute que le métier
de ce fol était d'être charron, et qu'il montait en Savoie
l'Artillerie du Duc, _où on disoit qu'il se connaissoit fort bien_.
Garnier, un des commentateurs de Ronsard,[34] range aussi notre Bluet
d'Arbères au nombre des fous, dans une note d'un passage relatif à
l'époque précédant les guerres civiles de France, où l'on voyait errer
parmi les villes, des hommes:
Barbus, crineux, crasseux et demi-nus,
Qui, transportés de noires frénésies,
A tous venans contaient leurs fantaisies
En plein marché ou dans un carrefour,
Dès le matin, jusqu'à la fin du jour.
[34] Edition de Paris, in folio, 1623.
“Tels,” dit Garnier, “que nous avons eu de notre temps le _Prince
Mandon, le Comte de Permission et maître Pierre du Four l'Evesque_.”
De tous les Bibliographes anciens, De Bure le jeune est celui qui a
donné les détails les plus exacts sur les œuvres de Bluet d'Arbères,
d'après l'exemplaire de la Bibliothèque du Duc de la Vallière, le plus
complet à cette époque.
La Bibliographie allemande moderne s'est aussi occupée de notre auteur,
et Grässe lui a consacré une notice exacte, mais peut-être trop
concise,[35] où il avance, sans que nous puissions nous imaginer sur
quel fondement, que les œuvres de Bluet d'Arbères sont une imitation du
_Seconda Libraria di Doni_.
[35] _Lehrbuch einer Allgemeinen Literärgeschichte aller bekannten
Völker der Welt, Von Dr J. G. Ch. Grässe._ Leipzig, 1856, tom. 3,
section 1ère, page 502.
Présentons maintenant l'autobiographie de notre original.[36]
[36] Bluet commence à raconter sa vie au 70ème livre, imprimé le 10
Novembre, et dédié au Duc de Maines. Nous indiquerons successivement
les livres dans lesquels il continue sa narration, en y faisant
entrer les détails qu'il a répandus dans un grand nombre d'entr'eux.