En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: _De Philosophiâ_, un

ouvrage écrit par _Miguel de Flores_, jadis professeur à l'université de

cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du

cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura

plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le

laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la

manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec

lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses

élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un

de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le

système développé de nos jours sous la dénomination de la _théorie des

atômes_, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. _De Flores_

représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes

les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins

éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la

théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes

choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.

Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien

Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont

deux intitulés: _Dominatmosphérie_, l'un contenant des instructions pour

les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte,

précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant

aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter

les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces

miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix

trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il

les titres de: _Dominatmosphérisateur_, _Dominaturalisateur_,

_Doministérisateur_, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une

notice sur ce monomane est insérée dans le _Courrier Rouennais_ du 17

décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la _Normandie Romanesque_, p.

255.[19]

[19] _Manuel du Bibliographe Normand_, tome 2, page 172.

Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire

imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son

état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres

sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute

entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au

commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait

jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le

dénuement.

[20] Grammar of the Five Senses--Principles of the Kantian

Philosophy--Devarication of the New Testament, &c.

Par _Devarication of the New Testament_, Wirgman entend, dit il: “The

development of celestial power, the aggregate of spiritual existence,

the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary

action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”

Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté

de cette définition.

Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince

Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes

qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront

être sauvés dans l'autre monde.

Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement

dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres.

Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs

dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois

imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il

changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout

cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons

de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276

livres sterling.

Dans sa _Grammaire des Cinq Sens_, l'auteur prétend que lorsque son

livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et

l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le

crime.

Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des

enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à

l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées

principales, le _Temps_, _l'Espace_, et _l'Eternité_, constituant ce

qu'il appelle: _The Science of Mind_.

Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou

principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur

ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:--

“The twenty elements which constitute the human mind are not only

discovered, but so completely classified as to defy posterity either to

add one more element or take one away--or even to alter the arrangement

so scientifically displayed in the _British Euclid_” (autre livre du

même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table,

which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood

the test of ages to the present period, but actually defies succeeding

generations, to the end of Time, either to add or detract from its

perfection.”

Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint

qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé

professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût

consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son

courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de

l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “_While life remains I

will not cease to communicate this Blessing on the rising world._”

Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite

voie, comme dit le Dante.

La même ténacité dans l'idée se trouve également chez _William Martin_.

Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son

excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici.

Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la

cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le

célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre

nouveau.

Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il

était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier

ouvrage est intitulé:

_A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual

Motion_, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme:

_philosophe de la nature_.

Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à

étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après

trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu

de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il

renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir

même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un

songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très

agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais

l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande

cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.”

Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin

furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se

décourager, et il publia: _William Martin's Challenge to all the World,

as a Philosopher and Critic_. Newcastle, 1829.

Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: _The Flight through the

Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his

Mind_; ainsi que: _A Critic on all false men who pretend to be Critics,

and not being men of wisdom or genius_.

Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au

Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a

complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:--

Well they know that Wm Martin has outstript

Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke.

Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de

l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and

Ross, à Newcastle-on-Tyne: _The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and

Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their

ignorance concerning the New System of National Education_.

“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le

gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se

pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever

et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et

quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de

Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne

raison de leur opposition.”

La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: _A

stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything_.

Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient

en trois parties, dont l'air était l'unité.

On a encore, du même auteur: _A Poetical Chronological Account of the

World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By

William Martin, Natural Philosopher and Poet_.

Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est

composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:--

The creation of the world and

Likewise Adam and Eve, we know,

Made by the great God, from

Whom all blessings flow.

Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la

philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de

l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de

l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe

et le pied.”

[21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les

vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12º.

Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le

bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations

du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se

mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de

l'Univers.”

Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui

était néanmoins de la meilleure foi du monde.

Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le

caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort

avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse,

comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des

voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande

partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais

communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire

naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui

survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait

intitulé, _Opus Maximum_. Il disait que tous ses voyages avaient été

entrepris pour découvrir _la Polarisation de la vérité morale_. Ayant

recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses

services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la

semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner

aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un

discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses

dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style:

“The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to

the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher

his means to procure universal Good, or universal truth, to all

existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and

co-eternal interest!”

La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel,

qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le

signal pour la société de se retirer.

Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St

James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à

coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la

Polarisation de la vérité morale.

Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait

imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis

et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses

livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les

plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre

original:

1º. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12º pages

XLVIII, et 252.

2º. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est

découverte, 12º pages XVI, et 310.

3º. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution

des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel,

12º pages XXIV, et 140.

4º. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde

civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence

humaine, 8º.

5º. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en

l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables

Chinoises.

Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses

ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui

sont en Français:

1º. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et

spéculative. Londres, 1815, 18º.

2º. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois

du monde intellectuel. 1816.

Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un

de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans

un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru

dans le monde.

Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de

la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages,

et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de

manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de

les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer

qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils

seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses _Essays sceptical and

anti-sceptical_, donne un curieux article sur John Stewart.

QUATRIEME SECTION.

EPIGRAPHES.

“... In pectus cæcos absorbuit ignes,

Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre

Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.”

“... Their wretched brain gave way,

And they became a wreck, at random driven,

Without one glimpse of reason or of heaven.”

MOORE.

POLITIQUE.

La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes

études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés

du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle

souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du

calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui

double l'énergie de la conviction.

Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que

l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche

et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer

ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de

citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport.

_Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont

les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne

connaît rien de sa vie, mais il figure dans la _Biographie universelle_

de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y

est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La

plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins

polymorphes dans l'_histoire de France_, l'abbé Langlet Dufresnoy les

rapporte à la _théologie mystique_, et Mr Brunet les restitue à la

_Poésie_. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la

variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le

monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à

répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il

entendait dire.”

Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent

que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable.

“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et

tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances,

contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de

_Démons_, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes

d'iceux,” 1594, petit in 8º, de 78 pages et un errata.

Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas

absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur

entendait par le _quart de rien_.

“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot _Nihil_,

_rien_. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables,

notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: _Quelque chose_,

l'autre: _Tout_. Or le quart de _rien_ est un quatrième poème dont le

sujet est _Dieu_, qui renchérit, qui domine sur _tout_. Voilà le mot de

l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre

d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.”

Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul

exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une

nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie

et invocation de _Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour

guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la

France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et

abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8º.

L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public

l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la

quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,... et de donner

l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le

remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a

point été expliquée.

C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe

qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un

suppôt de l'enfer, et son livre pour un _grimoire cabalistique_.

Dans son catalogue déjà cité, Nº 4148, on fait observer que peu de

livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la _Quintessence_

ou à la _Sextessence_, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit:

“Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la

première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième

figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs--Cabale

mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux

parties en un volume in 8º.

[22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était

alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par

raillerie. Voir le _Bulletin du Bibliophile_, année 1849, p. 187.

“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si _la lettre mystique_ est au

dessus ou au dessous du _Quart de rien_.”

L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici.

Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des

_Codicilles de Louis XIII_, parce que le Marquis du Roure le qualifie de

lunatique insensé, dans son _Analectabiblion_, tome 2me, page 213, où il

parle de cet ouvrage de 1643.

_François Davenne_, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus

extravagant que _Démons_.

“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet,

dans son _Manuel_, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à

1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont

décrites, au nombre de 23, dans la _Bibliographie instructive_ de De

Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le

recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but

de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il

veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son _Harmonie de

l'amour_, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à

l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII.

Son opuscule _De l'harmonie de l'amour et de la justice_, où cette idée

est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait

difficile de qualifier de poésie.

“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on

ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,”

dit C. Moreau, dans sa _Bibliographie des Mazarinades_, qui donne plus

de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses

extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait

supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de

_sa souveraine puissance et autorité royale_: “Appelez le Cardinal,”

dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le

coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites

allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira

sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit

estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.”

Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une

autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité

aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains

d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu

ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si

le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à

ma place.”

Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son _Factum

de la sapience eternelle_: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes

idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”

Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe

peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa

_Bibliographie_.

Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, _le Chevalier

Caissant_,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet

auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été

impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch.

Brunet:--

[23] _Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant_; Versailles,

1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence.

Barbier, _Dictionnaire des Anonymes_, qui cite _Achard_, transcrit

la note sur _Caissant_ que donne cet auteur. Voir aussi le _Manuel

du Libraire_ de Brunet, tom. 1er, page 521.

[24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière,

t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans

le _Manuel_.

“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter

l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la

Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi

soit-il:--

“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et

qualités de _Caissant_, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec

un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et

Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et

occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”

Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet,

que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire

rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.

[25] _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_, Marseille,

1736, in 4º.

Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à

Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se

disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire.

Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel,

valait bien l'esprit des autres.

_La suite_ de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de

piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle

vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé

dans le _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_. Cette suite

est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques,

absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.

Histoire littéraire des Fous · 第 4 / 10 段