ouvrage écrit par _Miguel de Flores_, jadis professeur à l'université de
cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du
cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura
plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le
laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la
manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec
lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses
élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un
de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le
système développé de nos jours sous la dénomination de la _théorie des
atômes_, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. _De Flores_
représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes
les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins
éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la
théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes
choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.
Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien
Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont
deux intitulés: _Dominatmosphérie_, l'un contenant des instructions pour
les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte,
précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant
aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter
les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces
miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix
trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il
les titres de: _Dominatmosphérisateur_, _Dominaturalisateur_,
_Doministérisateur_, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une
notice sur ce monomane est insérée dans le _Courrier Rouennais_ du 17
décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la _Normandie Romanesque_, p.
255.[19]
[19] _Manuel du Bibliographe Normand_, tome 2, page 172.
Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire
imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son
état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres
sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute
entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au
commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait
jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le
dénuement.
[20] Grammar of the Five Senses--Principles of the Kantian
Philosophy--Devarication of the New Testament, &c.
Par _Devarication of the New Testament_, Wirgman entend, dit il: “The
development of celestial power, the aggregate of spiritual existence,
the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary
action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”
Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté
de cette définition.
Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince
Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes
qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront
être sauvés dans l'autre monde.
Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement
dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres.
Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs
dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois
imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il
changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout
cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons
de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276
livres sterling.
Dans sa _Grammaire des Cinq Sens_, l'auteur prétend que lorsque son
livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et
l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le
crime.
Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des
enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à
l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées
principales, le _Temps_, _l'Espace_, et _l'Eternité_, constituant ce
qu'il appelle: _The Science of Mind_.
Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou
principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur
ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:--
“The twenty elements which constitute the human mind are not only
discovered, but so completely classified as to defy posterity either to
add one more element or take one away--or even to alter the arrangement
so scientifically displayed in the _British Euclid_” (autre livre du
même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table,
which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood
the test of ages to the present period, but actually defies succeeding
generations, to the end of Time, either to add or detract from its
perfection.”
Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint
qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé
professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût
consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son
courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de
l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “_While life remains I
will not cease to communicate this Blessing on the rising world._”
Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite
voie, comme dit le Dante.
La même ténacité dans l'idée se trouve également chez _William Martin_.
Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son
excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici.
Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la
cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le
célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre
nouveau.
Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il
était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier
ouvrage est intitulé:
_A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual
Motion_, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme:
_philosophe de la nature_.
Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à
étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après
trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu
de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il
renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir
même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un
songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très
agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais
l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande
cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.”
Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin
furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se
décourager, et il publia: _William Martin's Challenge to all the World,
as a Philosopher and Critic_. Newcastle, 1829.
Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: _The Flight through the
Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his
Mind_; ainsi que: _A Critic on all false men who pretend to be Critics,
and not being men of wisdom or genius_.
Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au
Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a
complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:--
Well they know that Wm Martin has outstript
Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke.
Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de
l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and
Ross, à Newcastle-on-Tyne: _The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and
Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their
ignorance concerning the New System of National Education_.
“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le
gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se
pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever
et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et
quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de
Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne
raison de leur opposition.”
La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: _A
stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything_.
Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient
en trois parties, dont l'air était l'unité.
On a encore, du même auteur: _A Poetical Chronological Account of the
World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By
William Martin, Natural Philosopher and Poet_.
Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est
composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:--
The creation of the world and
Likewise Adam and Eve, we know,
Made by the great God, from
Whom all blessings flow.
Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la
philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de
l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de
l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe
et le pied.”
[21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les
vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12º.
Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le
bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations
du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se
mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de
l'Univers.”
Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui
était néanmoins de la meilleure foi du monde.
Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le
caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort
avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse,
comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des
voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande
partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais
communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire
naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui
survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait
intitulé, _Opus Maximum_. Il disait que tous ses voyages avaient été
entrepris pour découvrir _la Polarisation de la vérité morale_. Ayant
recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses
services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la
semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner
aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un
discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses
dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style:
“The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to
the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher
his means to procure universal Good, or universal truth, to all
existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and
co-eternal interest!”
La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel,
qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le
signal pour la société de se retirer.
Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St
James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à
coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la
Polarisation de la vérité morale.
Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait
imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis
et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses
livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les
plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre
original:
1º. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12º pages
XLVIII, et 252.
2º. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est
découverte, 12º pages XVI, et 310.
3º. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution
des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel,
12º pages XXIV, et 140.
4º. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde
civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence
humaine, 8º.
5º. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en
l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables
Chinoises.
Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses
ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui
sont en Français:
1º. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et
spéculative. Londres, 1815, 18º.
2º. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois
du monde intellectuel. 1816.
Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un
de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans
un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru
dans le monde.
Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de
la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages,
et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de
manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de
les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer
qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils
seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses _Essays sceptical and
anti-sceptical_, donne un curieux article sur John Stewart.
QUATRIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“... In pectus cæcos absorbuit ignes,
Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre
Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.”
“... Their wretched brain gave way,
And they became a wreck, at random driven,
Without one glimpse of reason or of heaven.”
MOORE.
POLITIQUE.
La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes
études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés
du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle
souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du
calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui
double l'énergie de la conviction.
Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que
l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche
et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer
ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de
citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport.
_Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont
les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne
connaît rien de sa vie, mais il figure dans la _Biographie universelle_
de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y
est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La
plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins
polymorphes dans l'_histoire de France_, l'abbé Langlet Dufresnoy les
rapporte à la _théologie mystique_, et Mr Brunet les restitue à la
_Poésie_. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la
variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le
monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à
répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il
entendait dire.”
Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent
que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable.
“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et
tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances,
contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de
_Démons_, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes
d'iceux,” 1594, petit in 8º, de 78 pages et un errata.
Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas
absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur
entendait par le _quart de rien_.
“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot _Nihil_,
_rien_. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables,
notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: _Quelque chose_,
l'autre: _Tout_. Or le quart de _rien_ est un quatrième poème dont le
sujet est _Dieu_, qui renchérit, qui domine sur _tout_. Voilà le mot de
l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre
d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.”
Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul
exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une
nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie
et invocation de _Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour
guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la
France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et
abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8º.
L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public
l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la
quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,... et de donner
l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le
remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a
point été expliquée.
C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe
qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un
suppôt de l'enfer, et son livre pour un _grimoire cabalistique_.
Dans son catalogue déjà cité, Nº 4148, on fait observer que peu de
livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la _Quintessence_
ou à la _Sextessence_, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit:
“Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la
première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième
figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs--Cabale
mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux
parties en un volume in 8º.
[22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était
alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par
raillerie. Voir le _Bulletin du Bibliophile_, année 1849, p. 187.
“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si _la lettre mystique_ est au
dessus ou au dessous du _Quart de rien_.”
L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici.
Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des
_Codicilles de Louis XIII_, parce que le Marquis du Roure le qualifie de
lunatique insensé, dans son _Analectabiblion_, tome 2me, page 213, où il
parle de cet ouvrage de 1643.
_François Davenne_, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus
extravagant que _Démons_.
“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet,
dans son _Manuel_, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à
1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont
décrites, au nombre de 23, dans la _Bibliographie instructive_ de De
Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le
recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but
de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il
veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son _Harmonie de
l'amour_, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à
l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII.
Son opuscule _De l'harmonie de l'amour et de la justice_, où cette idée
est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait
difficile de qualifier de poésie.
“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on
ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,”
dit C. Moreau, dans sa _Bibliographie des Mazarinades_, qui donne plus
de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses
extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait
supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de
_sa souveraine puissance et autorité royale_: “Appelez le Cardinal,”
dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le
coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites
allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira
sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit
estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.”
Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une
autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité
aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains
d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu
ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si
le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à
ma place.”
Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son _Factum
de la sapience eternelle_: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes
idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”
Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe
peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa
_Bibliographie_.
Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, _le Chevalier
Caissant_,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet
auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été
impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch.
Brunet:--
[23] _Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant_; Versailles,
1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence.
Barbier, _Dictionnaire des Anonymes_, qui cite _Achard_, transcrit
la note sur _Caissant_ que donne cet auteur. Voir aussi le _Manuel
du Libraire_ de Brunet, tom. 1er, page 521.
[24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière,
t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans
le _Manuel_.
“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter
l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la
Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi
soit-il:--
“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et
qualités de _Caissant_, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec
un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et
Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et
occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”
Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet,
que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire
rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.
[25] _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_, Marseille,
1736, in 4º.
Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à
Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se
disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire.
Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel,
valait bien l'esprit des autres.
_La suite_ de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de
piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle
vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé
dans le _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_. Cette suite
est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques,
absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.