Un fou d'un autre genre, Olivier Ferrand, mort à Rouen en 1809, composa

un nombre considérable de pièces de théâtre qui par le style et la

conception sont de véritables parodies. Un amour propre excessif lui

bouleversa le cerveau, à en juger par l'inscription placée sous son

portrait dans: _Les Muses éplorées, ou Gilles régisseur du Parnasse,

pour servir d'apothéose au célèbre Ferrand_. _An_ IX. in 8º.

Sept villes de la Grèce ont disputé l'honneur

D'avoir donné la lumière

Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire,

Du célèbre Ferrand et la Bouille et Honfleur

Et le Havre et Rouen, veulent être la mère.

Le _Manuel du Bibliographe Normand_ par M. Edouard Frère nous apprend

que Mme Canel et Lebreton ont écrit la vie de ce singulier personnage

qui s'intitulait: _Membre de l'Athénée d'Evreux et Ecuyer de Franconi

(!), homme de lettre à Rouen_.

Ses œuvres dramatiques sont devenues d'une grande rareté. Mr Frère en a

donné la liste complète.

Si, dans ce qui précède, nous avons souvent eu l'occasion de nous

étonner de l'intelligence qui se rencontre dans les compositions des

fous, il est peut-être plus étonnant encore de voir les folies qui sont

sorties du cerveau d'écrivains intelligens et sensés. Elles sont parfois

poussées si loin, qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver la confirmation

de l'idée du Dr Gregory, déjà citée au commencement de cet essai:

“_Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam._”

M. _G. Desjardins_ publia à Paris, en 1834, sous le titre de _Première

Babylone_, la première partie d'un vaste drame, _Sémiramis la Grande_,

d'une originalité, pour ne rien dire de plus, tout-à-fait hors ligne.

Voulant, dit-il, dans son introduction intitulée _Porte Cyclopéenne_,

peindre, dans un large tableau, son pays de face et les autres pays de

trois quarts ou de profil, il ébaucha une immense composition

trilogique, _La Révolution_, _Napoléon_, et _le Monde de l'avenir_.

“Projetant,” ajoute-t-il, “une longue parabole ou courbe unitaire sur

ces trois grandes têtes de la Gloire Française,[16] il veut les lier

entr'elles d'un nœud indissoluble, et donner à son siècle un évangile

des peuples libres!”

[16] Le Monde de l'avenir qui est une tête de la gloire Française!

_Stupete gentes!_

Il suppose alors qu'il trouve un rouleau de papyrus Egyptien de 4,000

ans de date, écrit en hiéroglyphes qu'il déchiffre ainsi:--

_Sémiramis Trismegiste_ (trois fois grande), _Journée de Dieu, en cinq

coupes d'amertume_.

Ces cinq actes ou cinq coupes d'amertume sont intitulés: _Le Deuil_, _La

Complicité_, _La Résurrection_, _Le Combat_, _Le Prêtre et la Mort_.

Outre la bizarrerie extraordinaire des vers et des idées, une des

curiosités de ce drame, qui se compose de plus de 500 pages grand en 8º,

est que plusieurs passages sont imprimés en caractères Hébreux, Persans,

Arabes, Chaldéens, &c. &c.

Il s'ouvre par une description allégorique de ce que l'auteur appelle

_Les années climatériques du genre humain_. Le style plein de grands

mots pompeux, recouvre des idées généralement très incohérentes, mais

qui prouve une singulière facilité dans la facture du vers.

Dans la scène intitulée: _Retentissement des oracles_, Ophis, Prince des

Rois, écrit ce vers, avec la pointe d'une glaive, sur le trône d'Asshur:

Asshur-le-tombé, tombe, et tombe foudroyé!

Puis tous se retirent, et _Asshur-le-tombé_ reste seul, et frappé par la

lecture de ce vers, commence ainsi un long monologue:--

D'où part le trait brûlant dans mon âme envoyé,

L'éclair qui se plongeant dans mes destins moins sombres,

Pour les montrer sanglants, en dissipent les ombres?

Quoi donc? de l'action le cours impérieux

Passe-t-il en effet dans la sphère des Dieux,

Que l'orgueil indompté de mon mâle génie

Se débat sous le poids d'une force infinie?

* * * * * * * *

Dans la scène: _Le retentissement des chutes de Babel_, Sémiramis la

Grande étant venue s'asseoir _sur l'un de ses trônes_, devant la cité

des morts, _plusieurs nations passent au fond des portiques et

dialoguent entr'elles_, dit l'auteur, _puis s'éloignent successivement,

et se voilent la tête en signe de douleur_.

A cause de sa longueur, nous regrettons de ne pouvoir insérer ici, comme

exemple de galimatias, l'introduction en prose, par laquelle l'auteur

commence la _quatrième coupe d'amertume_. Dans la cinquième coupe, dont

une partie est en prose et en récit, des voix innombrables et

caverneuses (textuel) sortent des profondeurs de la terre, et le Prince

des prophètes, _Jugement-de-Dieu_, leur dit:--

Levez vous! secouez d'une aile immense et lente

De trois mille ans de nuit la poussière éloquente!

et ces formidables amas de générations s'écrient toutes ensemble, du

fond de leurs sépulcres:--

Par rang horizontaux, vois, nous nous levons tous!...

“Alors les rois, princes et chefs innombrables de peuples (textuel) de

commencer pêle-mêle, une sorte de ronde ou de chaîne immense, appuyée

par derrière des trépignements et acclamations des peuples.”

“Dans ses rangs se trouvent mêlées et entraînées, et bêtes et brutes

contemporaines des vieux acteurs de cette scène apocalyptique; toute

création, toute multiplication des êtres produits, reptiles, oiseaux,

bêtes à quatre pieds, de toute chair, foisonnant et se mouvant; les

grands lions dans les rangs des gigantesques guerriers; les dromadaires,

les autruches, les girafes, les boas, élevant leurs longs cols, ou

avançant en spirales, au milieu des races d'homme voyageuses; les hauts

éléphants, les colossales mastodontes leurs aînés, dressant le monstreux

serpent de leur trompe, au dessus des têtes et des cornes des vieilles

races princières, royales et antédéluviennes. Et au dessus d'eux tous,

la cigogne, l'ibis, les grands vautours déploient leur vol; tous roulent

ensemble les flots épais de leur ronde, tous éclairés dans le voyage de

leur chaîne tournoyante, des rayons de la face rouge et enflammée de

Dieu, et grommelant, rugissant et hurlant ces paroles, chacun dans sa

langue, en tournoyant:”

_L'assemblée mystérieuse._

Figurons et l'orage et l'effrayant tonnerre

Qui gronde autour du Mont qui corrompit la terre!

Durant la longue horreur d'un jour de châtiment,

Imitons les rigueurs du _dernier Jugement_.

* * * * * * * *

La scène suivante, intitulée: _Le bain de sang_, est tout aussi

extraordinaire, mais nous en avons assez dit pour que le lecteur puisse

juger de l'œuvre, et nous avons hâte d'arriver à l'examen d'un livre

dépassant de beaucoup le précédent en extravagance.

C'est un poème de 724 pages, in 8º (1858), composé par M. _Paulin

Gagne_, avocat et auteur d'autres compositions poétiques.[17]

[17] Telles que _Le Suicide_, _La Monopanglotte, ou langue

universelle_, _Le Délire_, _L'Océan des Catastrophes_.

_L'Unitéide_, ou _la Femme-Messie_, est ainsi que le dit l'auteur, un

poème universel en douze chants, et en soixante actes, dont l'action se

passe en l'an de grâce 2000 de l'Ere Chrétienne, et dont chaque chant

forme un tout complet.

On y rencontre la plus bizarre agglomération de noms fantastiques et de

vers saugrenus, que puisse inventer le cerveau humain.

La table des matières mériterait de trouver place dans un recueil de

facéties.

Dans le drame on voit parler et agir tour-à-tour l'Ane-Archide,

Fille du despotisme et de la Liberté.

_Demounas_, le précurseur de l'Antechrist, la _Panarchie_, la _Dive

Insania_, le _Bœuf Apis_, _l'Archimonde_ et son illustre épouse _La

Presse_, la _Pataticulture_, et vingt autres personnages tous plus

extraordinaires les uns que les autres. Mais ces noms bizarres ne sont

rien en comparaison de la bizarrerie des vers et des idées, qu'il serait

difficile de faire comprendre, à qui n'a pas le livre sous les yeux.

Essayons d'en donner une esquisse.

Tournant en anagramme les noms des réformateurs socialistes modernes,

l'auteur les met en présence de _l'Ane-Archide_ qui leur dit:--

Parlez donc;

Sans dormir, si je puis, j'écouterai vos rêves.

Parlez Pierre Xourel, Nodourp, Urdel-Nillor,

Louis Cnalb, George Nas, Narrédisnoc sans or,

Tebac, Oguh sans peur, et vous tous grands apôtres

Qui prétendez marcher sur la tête des autres.

Alors le poète expose, par leur bouche, les divers systèmes de ces

Messieurs, (tels qu'il les comprend, bien entendu,) dans une série de

vers incroyables.

Le premier chant se termine par l'entrée de _la Femme-Messie_ à Paris.

Le second chant nous présente une partie des mêmes personnages,

augmentés des ambassadeurs du Soleil et de la Lune, des habitans des

astres, de l'_Aurithéocratie_, de la _Ratiothéie_, &c. &c. Ici

l'extravagance de la mise en scène dépasse encore ce qui précède. La

_Comète Trouble-tout_ a une discussion avec la _Ratiothéie_. L'auteur en

l'introduisant, a soin de décrire son costume: “Elle est couverte d'une

immense Tullillusionine (?) qui jette des éclairs, coiffée d'une

chevelure de serpents rouges, et pourvue d'une queue aux feux les plus

ardents. Elle chante la chanson suivante, appelée _le Galop de la

Comète_, sur l'air: _Les défenseurs de la Religion_:”--

Peuples, je viens, sonner l'heure dernière

Sur les clochers de l'immense univers!

Déjà la Mort creusant la vaste bière,

Du grand convoi fait les apprêts divers;

Peuples, tremblez, vous n'avez plus de tente,

Adressez vous le plus touchant adieu!

Peuples, tremblez devant ma queue ardente!

Peuples, roulez dans le chaos de feu!

On peut s'imaginer quelles luttes s'établissent entre les personnages,

après un pareil début.

Au chant III, _La Socialiforce_ tient un long discours à ses partisans,

qu'elle termine ainsi:--

Je fonde pour toujours les âges d'or du ventre,

Dont la raison moderne élargit le doux centre;

C'est le ventre qui fait les révolutions,

Et les créations et les destructions.

Des ventres vides sont toute nuit de tonnerres;

Des ventres bien garnis sortent toutes lumières;

Enfin les ventres creux ne valent jamais rien.

Donc je veux les remplir, pour qu'ils me chantent bien.

Nous allons, chers amis, sans perdre une seconde,

Préparer des festins qu'admirera le monde.

Le chant Vme, dont la scène se passe _partout où l'on voudra_, dit le

texte, se compose d'idées si peu décentes qu'il serait difficile d'en

donner des extraits.

L'acte 38me du chant VIIIme, se développe dans un vaste champ de pommes

de terre, et _la Pataticulture_ ouvre la scène par un discours de 72

vers, d'autant plus singuliers que, comme nous le démontrerons

tout-à-l'heure, ils sont écrits très sérieusement:--

Peuples et Rois, je suis _la Pataticulture_,

Fille de la nature et du siècle en friture;

* * * * * * * *

J'ai toujours adoré ce fruit délicieux

Que, dit-on, pour extra, mangeaient jadis les Dieux.

La tirade se termine par ce vers:--

Dans la pomme de terre est le salut de tous!

On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque;

mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, _se passe partout_,

_La Carotticulture_ tient aux rois et aux peuples un discours qui

l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la _Marseillaise_,

intitulée _la Carotte universelle_, commençant par:--

Allons, Enfans de la Carotte,

Le jour de gloire est arrivé.

Et le chœur chante:--

Aux armes, Carottiers, formez vos bataillons,

Marchons, que la Carotte inonde nos sillons.

Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une

plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en

expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que _le

vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique

universelle de l'humanité, et l'école de la vérité_, et il s'écrie,

plein d'enthousiasme:--

Telle est, telle est la Sainte et nouvelle épopée

Que de mon pur amour l'âme a développée!

Ensuite Mme _Elise Gagne_, sa femme, ajoute un épilogue, où elle

proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:--

L'abondance parvint à chasser la misère,

Et le bonheur des cieux habita sur la terre.

L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les

ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le

lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême

profondeur de la pensée qui enfanta ce poème.

* * * * *

N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval--“Lorsque

ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle

sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées,

transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les

actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.”

* * * * *

Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop,

présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien

dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En

voici le titre: _Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy

founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of

Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by

the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold

by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street._

Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à

l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique

inventeur: _the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design,

solely invented by the author._

Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le

Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame

Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que

l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes,

avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer

la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est

la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public

les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de

guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile

à croire!).

Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent

le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence

par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une

forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une

pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.”

On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur

de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance

dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur

(to some error).

Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de

la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très

sensés, nous devons ranger le _Goualana, ou, collection incomplette des

œuvres prototypes de Fricandeau_, in 18º de 22 pages. Il est dit dans la

préface:

C'est le travail des fous d'épuiser leurs cervelles

Sur des riens fatiguans, sur quelques bagatelles.

Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est

encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des

mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée,

j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort

comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied,

avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer,

que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel

escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela,

une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour

avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement

polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de

papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis

gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez

combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer

à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c.

&c.

On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer

tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de

la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau,

inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère,

chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et

autres lieux.”

Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M.

Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins

d'érudition et de jugement?

Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de

qualifier d'hallucination, l'_Anagrammeana, poème en huit Chants_, petit

volume in 12º de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont

voici un exemple:

Le nomade a mis la madone

A la poterne de Petronne

Par son rhume il voulait l'humer,

Pour le marcher et le charmer.

Quand le grand Dacier était diacre,

Le casier cultivé du fiacre,

Faisait le lopin d'un pilon.

Pour nourrir de loin le lion...

Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables,

l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en

devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer,

Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi

que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection _d'Ana_, unique

en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si

riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la

bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs

recherches, est égale à ses connaissances étendues.

Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires

très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, _Stultitiana,

ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme

en démence_, 8º, 1823.

Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien,

calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement

tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un

chaos complet.

Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des

écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie.

Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex,

que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs:

Qui poursuit de ses vers les passants dans la rue.

Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un

récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière

ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve

est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du

reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il

était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres

de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original.

TROISIEME SECTION.

EPIGRAPHES.

“What is said, is not to be understood; but what is to be understood,

is not said.--PYTHAGORAS. _Exoteric Doctrine._

“Ever, as before, does madness remain mysterious, terrific, altogether

infernal boiling-up of the nether chaotic deep, through this

fair-painted vision of creation (which swims thereon) which we name

the real.”--CARLYLE.

PHILOSOPHIE ET SCIENCE.

Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de

la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant

de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer

cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans

un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde.

La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais

ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé

parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques

rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la

raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en

Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période.

Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et

tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant

précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est

naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris,

lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation

soignée.

Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles

au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces

déviations du sens commun.

Dans un ouvrage intitulé: _De Philosophiâ Aristotelis_, publié à Pise en

1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote

n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée

par un médecin du nom de _Gragani_, qui, à l'époque de la composition de

ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un

homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie

d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos,

consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire

existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un

petit in 8º, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres.

Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions

innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères

d'Aristote.

L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un

philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par

la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un

troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte

de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et

d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par

ses ridicules prétensions de science.

Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies

de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi

incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations

qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du

treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en

ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques.

L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529,

par la publication à Florence d'un ouvrage sur _l'anatomie du langage_.

C'était l'œuvre d'un médecin, _Joseph Bernardi_, composée pendant qu'il

était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions

étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes

jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder

le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la

construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que

cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du

chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de

Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter.

Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni,

Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique

l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au

témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être

vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux.

Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais

ne recouvra jamais pleinement la raison.[18]

[18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King,

Cornhill, 1639.

Histoire littéraire des Fous · 第 3 / 10 段