lorsqu'il tomba dans une profonde mélancolie, qui se termina bientôt en
folie déclarée. Comme il était docile et doux, ses amis en prirent soin.
Il employait tout son temps à écrire de nombreux essais qu'il
intitulait: _Programme d'histoire universelle_.
Son idée fixe était que les annales telles que nous les avons, des
Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, avaient été composées
par des fanatiques et des insensés, et que les hommes avaient existé de
toute éternité. Dans l'espoir d'amener quelque calme dans son esprit
malade, ses amis consentirent à publier un ouvrage renfermant le résumé
de ses idées absurdes. Ce livre porte le titre de: _Divinas Flores
Historicas_.
Un exemplaire s'en trouve dans la Bibliothèque Royale de Madrid.
Ici du moins le raisonnement joue encore un certain rôle, mais le
dérangement du cerveau est bien plus complet dans Guillaume Dubois, sur
lequel Pluquet, dans ses _curiosités littéraires_ et Mr Edouard Frère,
dans son _Manuel du Bibliographe Normand_, nous donnent des
renseignements. Ce Dubois publia à Paris en 1606, in 12º un ouvrage à
peine intelligible intitulé: “Les œuvres de Guillaume Dubois, natif de
la paroisse de Pulot en Bessin, et ouvrier du métier de maçon, maistre
tailleur de pierre à la ville de Caen, où il lui a été donné le don
d'écrire en poésie françoise, par un ordre alphabétique, pour opposer au
fantastique, comme on pourra voir en ce petit livre.” Six pièces
singulières et rares sont réunies sous ce titre.
Shakespeare a dit que l'aliéné, l'amoureux et le poète
_Are of imagination all compact_.
C'est en Angleterre que nous trouvons la preuve vivante de cette
expression poétique du dramatiste anglais, dans la personne de
_Nathaniel Lee_, né à la fin du dix-septième siècle.
Les compositions de Lee ont été louées par Addison. Ses vers sur la
passion de l'amour prouvent qu'il la comprenait comme un esprit dérangé,
et ses actes nous le montrent dans un si constant état de folie, qu'un
soir qu'il composait un de ses drames dans sa cellule à Bedlam, un nuage
venant à passer sur la lune qui l'éclairait pour écrire, il s'écria
soudain: Jupiter, mouche la lune! _Jove, snuff the moon!_
Dryden, dans une lettre à Dennis, raconte que Lee répondit à un mauvais
poète qui lui disait qu'il était facile d'écrire comme un fou: comme un
sot, oui, mais comme un fou, non, _It is very difficult to write like a
madman, but it is very easy to write like a fool_.
Il composa treize tragédies. Lorsqu'on dut l'enfermer, jeune encore, à
Bedlam, il continua à écrire dans un style des plus ampoulés, mais on
rencontre assez souvent dans ses écrits des passages qui témoignent
d'une imagination puissante. Malgré ces éclairs de génie, on ne peut
s'empêcher en le lisant, de sourire à la description de ses caractères
impossibles, de ses sentiments extravagants, et de ses héros en dehors
de toute vérité. Il mourut à 34 ans.
Si nous avons assez généralement l'idée qu'il y a de certains rapports
entre la folie et les élucubrations des poètes, nous ne nous figurons
guère l'auteur d'un livre d'érudition, devenir fou par amour.
Ce fut le sort d'_Alexandre Cruden_ qui perdit la raison à la suite
d'une passion malheureuse pour la fille d'un ecclésiastique de la ville
d'Aberdeen en Ecosse.
Il n'avait guère que vingt ans, et ne recouvra jamais complètement
l'esprit. Nous donnons dans ce volume sa Biographie détaillée.
Un contraste frappant se rencontre, chez _Christophe Smart_, compatriote
de Cruden, et qui développa une puissance poétique remarquable au milieu
de sa déraison. Ayant reçu une éducation brillante à Cambridge, il fut
couronné durant cinq années de suite, pour la composition du meilleur
poème.
Atteint, en 1754, d'une folie qui ne permettait pas même de lui laisser
la liberté, et non seulement enfermé dans une maison d'aliénés, mais
privé dans sa cellule, de papier, de plume, et d'encre, il composa un
poème de près de cent strophes, à la Gloire du Roi prophète David.
Quelques unes ont le cachet d'un véritable poète. Ces vers, tracés à
l'aide d'une clef, sur les panneaux de bois de sa chambre, doivent faire
douter qu'il fut réellement fou lorsqu'il les composa.
Les pensées et le langage sont nobles et dignes, dans les strophes qui
suivent:--
He sang of God--the mighty source
Of all things--the stupendous force
On which all strength depends;
From whose right arm, beneath whose eyes
All period, power, and enterprise
Commences, reigns, and ends.
Sweet is the dew that falls betimes,
And drops upon the leafy limes;
Sweet Hermon's fragrant air;
Sweet is the lily's silver bell,
And sweet the wakeful taper's smell
That watch for early prayer.
Sweeter in all the strains of love,
The language of the turtle-dove,
Pair'd to thy swelling chord;
Sweeter, with every grace endued,
The glory of thy gratitude
Respired unto the Lord.
Strong is the lion--like a coal
His eye-ball--like a bastion's mole
His chest against his foes;
Strong the gyre-eagle on his sail;
Strong against tide, the enormous whale
Emerges, as he goes.
But stronger still, in earth and air,
And in the sea, the man of prayer,
And far beneath the tide,
And in the seat to faith assign'd
Where ask is have, and seek is find,
Where knock is open wide.
Glorious the sun in mid career;
Glorious the assembled fires appear;
Glorious the comet's train;
Glorious the trumpet and alarm,
Glorious the Almighty's stretched-out arm;
Glorious the enraptured main.
Glorious--more glorious is the crown
Of Him that brought salvation down
By meekness, call'd thy Son;
Thou that stupendous truth believed,
And now the matchless deed's achieved,
Determined, dared, and done.
On croirait presque lire une des paraphrases des psaumes par J. Bte
Rousseau:--
Il chanta Dieu d'abord,--Dieu, la fin et la cause,
Le pouvoir immuable, imposant, grandiose,
Eternel et toujours divers;
Dont le bras nous soutient, dont l'œil perçant nous guide,
Qui par sa volonté, d'un mot, peuple le vide.
Et qui règne sur l'Univers, &c.
Smart mourut en 1770. Il traduisit les psaumes, Phèdre, et Horace en
prose. Ses poèmes furent publiés en 1791. Garrick et Johnson
l'honorèrent de leur amitié, et ce dernier écrivit sa biographie.
_Tantum est in rebus inane!_
Peut-être que si Smart, malgré ses accès de folie, eût été laissé en
liberté, comme _Edme Billard_, dont le public Parisien s'amusait, à peu
près vers la même époque, et dont nous dirons quelques mots, peut-être
qu'il serait mort aussi tranquillement.
Edme Billard se croyait un génie incompris. Un jour, il se lève à
l'orchestre du Théâtre Français, apostrophe le parterre, en leur
racontant ses griefs contre les Comédiens, les supplia de faire jouer de
force sa comédie du _Suborneur_, et fut conduit à Charenton. On a de lui
quatre pièces: _Le joyeux moribond_, Genève, 1779; _Voltaire apprécié_,
sans date; _Le Pleureur malgré lui_, sans date; _Le Suborneur_, en cinq
actes, Amsterdam et Paris, 1782.
La seconde et la troisième de ces pièces ne sont pas indiquées par
Quérard. Dans le _Pleureur malgré lui_, les personnages sont M.
Parterre, Mme Loge, et M. Balcon.
Quoiqu'évidemment sorties d'un cerveau malade, ces pièces ne manquent
pas d'une certaine gaîté, qui nous empêche de compatir aussi vivement à
cette sorte de folie, qu'à celle de l'infortuné dont nous allons nous
occuper.
_Thomas Lloyd_ se persuadait qu'il était le plus sublime poète qui eut
existé. Les annales d'aucune maison d'aliénés ne présentent peut-être un
mélange plus hétérogène que celui-ci, de malice, d'orgueil, de talent,
de mensonge, de vils défauts et de grandes qualités.[13]
[13] Dans les _Sketches in Bedlam, or Characteristic Traits of
Insanity_,--London, Sherwood, 1823, in 8º pp. 30 et suiv.,--on
trouve des détails sur lui et d'autres fous singuliers.
Dès qu'il pouvait se procurer un morceau de papier, il se mettait à
composer des vers. Mais comme généralement ils ne lui plaisaient pas, il
les jetait dans sa boisson, pour les nettoyer, disait-il. Tout ce qu'il
a mis dans ses poches, ou tout ce qu'il trouve sous la main, sa manie
est de le mêler ainsi à ce qu'on lui donne à manger et à boire: petits
cailloux, tabac, morceaux de cuir, os, charbons, sont jetés dans son
potage, et cela d'après un procédé scientifique, à ce qu'il prétend. Le
cuir le clarifie, les cailloux le purifie, le charbon le minéralise;
telle chose y ajoute un acide agréable, telle autre, un alkali utile, et
ainsi de suite. Si l'on n'y prend pas garde, il avale le tout, avec le
goût d'un Apicius.
Il proclamait en toute occasion qu'il avait une connaissance universelle
des langues anciennes et modernes, que les sciences, l'histoire, la
musique, lui étaient très familiers.
Plusieurs fois on le remit en liberté, mais toujours on fut obligé de
l'enfermer de nouveau, après un peu de temps. Successivement il fut logé
dans diverses maisons d'aliénés de Londres et des environs, et vécut au
delà de soixante ans. Voici un exemple de son talent poétique, qui était
parfois réellement remarquable; mais excepté la pièce dont nous citons
un extrait, il est très douteux que rien ait été conservé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
When disappointment gnaws the bleeding hearts;
And mad resentment hurls her venom'd darts;
When angry noise, disgust, and uproar rude,
Damnation urge and every hope exclude;
These, dreadful though they are, can't quite repel
The aspiring mind, that bids the man excel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
To brighter mansions let us hope to pass,
And all our pains and torments end. Alas!
That fearful bourne we seldom wish to try,
We hate to live, and still we fear to die.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Pro bono publico_, I do write what is true,
Nor care what others think, or say, or do.
Three-score long years' experience have I had,
Through thick and thin, and still I am not dead.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Shut up in dreary gloom, like convicts are,
In company of murd'rers! Oh! wretched fate!
If pity e'er extended through the frame,
Or sympathy's sweet cordial touch'd the heart,
Pity the wretched maniac, who knows no blame,
Absorbed in sorrow, where darkness, poverty, and every curse impart.
Methinks that still I see a brighter ray,
That bids me live, to see a happier day,
And when my sorrows, and my grief-worn spirit flies,
My Maker tells me--fear not, Lloyd,--it never dies.
This cheering hope has long supported me,
I live in hope much happier days to see...
Ces vers furent écrits vers 1817. On y trouve un sentiment de
mélancolie, qui pourrait faire douter, comme dans le cas du poète
Christophe Smart, si l'intelligence qui rencontre de pareilles
expressions pour ses pensées, peut être absolument dérangée. L'un et
l'autre néanmoins sont morts dans un état complet de folie, après une
longue détention.
M. Forgues[14] nous a donné la description d'une visite à Bicêtre, où il
s'est occupé des fous littéraires. Les faits qu'il rapporte font
regretter qu'il n'ait pas jugé à propos de saisir cette occasion pour
développer davantage ce sujet. Il cite un certain _Pentecôte_ dont la
chimère favorite consistait en ce qu'il se croyait l'inventeur d'un
système infaillible pour s'emparer d'Abd-el-Kader. Il existe plusieurs
de ses lettres adressées au Roi, où il revendique avec acharnement la
qualité _d'homme de lettres_. “J'ai plusieurs ouvrages littéraires à
terminer,” écrit-il à M. Deleffert. “J'ai fait en littérature de fort
beaux ouvrages,” dit-il, “dans une requête à l'administration des
hospices.”
[14] _Revue de Paris_, 3me série, tomes 25 et 26, année 1841.
Il adressa une lettre à un des aliénés qui avait voulu se donner la
mort. Sans être un modèle d'éloquence, elle ne manque ni de suite ni
d'onction.
M. Forgues cite encore des vers anonymes, et des titres de compositions
tels que: _Ma Némésis_--_Le Fou_,--_Souvenirs de jeunesse_, &c. Dans le
morceau intitulé _le Fou_, on trouve cette apostrophe originale:--
Malheureux conducteur de ta machine usée.
L'auteur fait ailleurs allusion à une tentative de suicide qui fut
déjouée, à ce qu'il semble: “Mon Dieu!” ajoute-t-il.
Mon Dieu vous m'avez vu chaque jour vous prier
De terminer la vie que je n'ai pu m'ôter!
Ami, qui m'empêchas, viens donc me consoler!
Ce dernier vers semble émaner d'un vrai sentiment poétique.
Un des plus féconds romanciers de l'Allemagne, _Johan Carl Wezel_, né en
1747, tomba à 39 ans dans un état complet d'aberration mentale après une
vie laborieuse. D'abord il eut l'idée de fonder une maison de banque,
pour laquelle il fabriquerait lui-même les billets. Il fuyait toute
société, laissa croître ses cheveux et ses ongles, et malgré les soins
du docteur Hahnemann, sa folie devint chronique. Il passa le reste de
ses jours à Sondershausen, lieu de sa naissance, jusqu'en 1819, époque
de sa mort.
De temps à autre quelques éclairs de raison se laissaient appercevoir,
mais toute idée poëtique l'avait abandonné, et en écrivant il se croyait
être dieu. On lui permit même d'imprimer quelques unes de ses
élucubrations sous le titre de _Opera Dei Wezelii W. S. des Gottes_.
On a fait en Amérique une attention particulière aux phénomènes
intellectuels que présente la folie. Dans plusieurs des journaux de ce
pays ont paru, de temps à autre, des articles intéressants sur cette
matière. Les bornes dans lesquelles nous devons nous renfermer, ne nous
permettent pas d'entrer dans des détails qui seuls rempliraient un
volume, mais nous citerons l'histoire d'un nommé _Milman_, qui naguère
excita singulièrement l'attention dans l'état de Pensylvanie, et fut
répétée par un grand nombre de journaux. Milman était un avocat d'une
fortune indépendante. Le jour où allait se célébrer son mariage, et
tandis que la fiancée se parait pour aller à l'autel, un violent orage
éclata, et elle fut frappée par la foudre, au milieu de son appartement.
La nouvelle de ce malheur fut portée, avec tous les ménagements
possibles, à l'infortuné Milman, dont l'imagination éprouva néanmoins
une telle commotion, qu'il tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui, il
éclata d'un rire insensé, et l'on vit bientôt, qu'il avait complètement
perdu la raison.
Comme sa démence lui laissait de longs intervalles d'apparente
tranquillité, on espéra le guérir, mais son esprit resta égaré jusqu'à
sa mort, et l'on fut obligé de l'enfermer dans une maison de sûreté. Ses
parens étaient riches, et sa folie, d'une nature assez paisible pour
permettre que de temps à autre on lui fît faire des excursions à la
campagne, pour sa santé: on le menait quelquefois pour deux ou trois
jours de suite, sur les bords pittoresque de l'Hudson. De là il écrivait
des lettres à ses amis, dans ses moments lucides; mais jamais on ne
pouvait le laisser seul trois heures de suite, sans craindre de le voir
retomber dans un accès de démence, ou dans un état de prostration
stupide. Voici deux morceaux écrits durant ces intervalles,[15] l'un est
la description des dispositions où il faut être, pour jouir du loisir de
la campagne, l'autre la description d'un cheval échappé, que l'on finit
par reprendre.
[15] Réunis, avec beaucoup d'autres dans: _Records of Pennsylvania_;
_Philadelphia_, 1802, et réimprimés dans un des journaux de cette
ville, en 1840.
“Nobody has any business to expect satisfaction in a pure country life
for two months, unless they have a decided genius for _leisure_. If a
man expects to live in a country, of course he must have something to
do, and do it all the while. But to gather up yourself, and sit down in
a plain country house, without bears and lions about it, without
anything to do, but to rest, with no marvels or phenomena, but only the
good, real, common country;--if you mean to be happy in this, I repeat
you should have the element of _leisure_ very full and powerful within
you. You cannot be happy if you are in a hurry. You must not be in a
hurry to get up or sit down; you must not be in a hurry to get up in the
morning, or to retire at night; you must regard it quite the same
whether you look at a tree ten minutes or thirty; if you walk out, never
must you look at your watch; go till your return; if you sit down upon a
breezy fence or wall, it should be a matter of indifference to you,
whether it be four o'clock, or five, or six. There can be no greater
impertinence than to say, ‘It is time to go!’ There is no such thing as
time to a man in a summer vacation.
* * * * * * * *
“Yet amid the tranquil, dreaming, gazing life, one cannot always be
quite as serene as one would. For example, this morning, while the dew
was yet on the grass, word came in that _Charley had got away_. Now
Charley is the most important member of the family, and as shrewd a
horse as ever need be. Lately he had found out the difference between
being harnessed by a boy and a man. Accordingly, on several occasions,
as soon as the halter dropped from his head, and before the bridle could
take its place, he proceeded to back boldly out of the stable, in spite
of the stout boy pulling with all his might at his mane and ears. This
particular morning we were to put a passenger friend on board the cars
at 8.10; it was now 7.30. Out popped Charley from his stall like a cork
from a bottle, and lo! some fifty acres there were in which to exercise
his legs and ours, to say nothing of temper and ingenuity. First, the
lady, with a measure of oats, attempted to do the thing, by bribing him
genteelly. Not he! he had no objection to the oats, none to the hand,
until it came near his head, then off he sprang. After one or two
trials, we dropped the oats, and went at it in good earnest--called all
the boys, headed him off this way, ran him out of the growing oats,
drove him into the upper lot, and out of it again. We got him into a
corner with great pains, and he got himself out of it without the least
trouble. He would dash through a line of six or eight whooping boys,
with as little resistance as if they had been as many mosquitoes! down
he ran to the lower side of the lot, and down we all walked after him.
Up he ran to the upper end of the lot, and up we all walked after
him--too tired to run. Oh! it was glorious fun! the sun was hot. The
cars were coming, and we had two miles to ride to the depôt! He did
enjoy it, and we did not. We resorted to expedients--opened wide the
great gate of the barn-yard, and essayed to drive him in, and we did it
too, almost; for he ran close to it,--and just sailed past, with a laugh
as plain on his face as ever horse had! Man is vastly superior to a
horse in many respects, but running on a hot summer day, in a
twenty-acre lot, is not one of them. We got him by the brook, and while
he drank, oh, how leisurely! we started up and succeeded in just missing
our grab at his mane. Now comes another splendid run. His head was up,
his eyes flashing, his tail streamed out like a banner, and glancing his
head this way and that, right and left, he allowed us to come on to the
brush corner, from whence, in a few moments, he allowed us to emerge and
come afoot after him, down to the barn again. But luck will not hold for
ever, even with horses. He dashed down a lane, and we had him. But as
soon as he saw the gate closed, and perceived the state of the case, how
charmingly he behaved! allowed us to come up and bridle him without a
movement of resistance, and affirmed by his whole conduct that it was
the merest sport in the world, all this seeming disobedience; and to him
I have no doubt it was!”
On fait observer, dans l'ouvrage dont nous extrayons ces deux morceaux,
que ce qui ajoute encore à l'étrangeté du cas de Milman, c'est qu'avant
sa folie, il ne montra jamais la moindre disposition pour tout ce qui
tient à l'imagination; son aptitude naturelle le portait vers les
sciences positives et abstraites. Mais, dès que les opérations de ses
facultés intelligentes sont arrêtées dans leur marche régulière, ses
idées prennent une teinte de plaisanterie et de satire.
Assez rarement il arrive que le sculpteur, le peintre ou le graveur
deviennent poètes après avoir perdu la raison. C'est pourquoi nous avons
un double motif en insérant ici le nom de Luc Clennell, l'élève le plus
distingué du célèbre Bewick, comme dessinateur et graveur sur bois.
Clennel naquit près de Morpeth, dans le Northumberland, en 1781. Après
avait terminé ses sept années d'apprentissage sous Bewick, il vint à
Londres en 1804. Il excellait également dans les aquarelles, et les
encouragements qu'il reçut comme peintre, l'engagèrent à s'adonner
exclusivement à ce genre, et à abandonner la gravure sur bois. En 1814,
le Comte de Bridgewater lui avait commandé un important travail, dont il
s'occupait avec ardeur, lorsqu'en 1817 il perdit soudainement la raison.
Jamais ses plus intimes camarades n'avaient aperçu précédemment le
moindre symptôme de folie dans ses actes, ni dans ses paroles. Il est
digne de remarque que sa femme, peu après, fut aussi frappée de folie,
ainsi que le peintre E. Bird, chargé d'achever le tableau commandé par
le Comte de Bridgewater.
Après avoir subi une réclusion de quatre ans environ dans un hospice
d'aliénés, il devint possible de lui accorder une certaine liberté, et
l'un de ses parents, qui habitait les environs de Newcastle, le prit
chez lui. Il y demeura pendant plusieurs années, tranquille et doux,
mais privé de raison.
Vers 1831, on fut de nouveau obligé de l'enfermer dans une maison de
Santé, à cause de ses moments de violence. Dans ce lieu, comme
auparavant chez son parent, il s'amusait, en ses moments de calme, à
dessiner et à écrire de la poésie, et chose curieuse, ce qu'il faisait
de moins mal, était les vers. Voici une des différentes pièces de sa
composition que ses amis rassemblèrent.
L'ETOILE DU SOIR.
Look! what is it, with twinkling light,
That brings such joys, serenely bright,
That turns the dusk again to light?
'Tis the evening star!
What is it, with the purest ray,
That brings such peace at close of day,
That lights the traveller on his way?
'Tis the evening star!
What is it, of purest holy ray,
That brings to man the promised day,
And peace?
'Tis the evening star!
A la même époque environ, au commencement de ce siècle, la république
des lettres fut surprise d'apprendre l'apparition d'un nouveau poète,
simple paysan du Northamptonshire, dont la gloire était annoncée par des
juges d'ordinaire très sévères, et peu livrés à l'enthousiasme du
moment. Après une longue attente, et bien des délais, John Clare parvint
enfin à faire publier ses vers à Londres vers 1825. Ce recueil prouva
que John Clare était un poète original. La lutte visible entre la pensée
et l'expression pour la représenter, amenait souvent un résultat d'une
beauté inattendue. De riches et puissants protecteurs l'aidèrent
momentanément, mais l'inconstance du public, et des difficultés
d'argent, exercèrent une influence si fatale sur le pauvre John Clare,
que sa raison l'abandonna. Des amis qui allèrent le voir il y a peu
d'années, disent que sa folie était douce et tranquille. Mme Mary
Russell Mitford, dans ses Mémoires, nous apprend qu'elle possède
quelques pièces de ses vers, écrites au crayon, qui prouvent qu'il avait
gardé tout son talent pour la facture du vers et pour le rythme.
Sa mémoire était si vive et si tenace qu'il s'assimilait absolument à ce
qu'il avait lu, ou ce qu'il entendait raconter.
Il dépeignait par exemple l'exécution du Roi Charles I. comme un
événement arrivé hier, et dont il prétendait avoir été un témoin
oculaire. Tout était représenté avec une fidélité si parfaite et si
graphique quant aux costumes et aux usages du temps, qu'il est probable
qu'il n'eût pu raconter le fait aussi bien, lorsqu'il possédait toute sa
raison. C'est une pareille lucidité que les partisans du magnétisme
animal qualifie de _Clairvoyance_.
Clare vous racontait de la même manière la bataille du Nil et la mort de
Nelson, s'imaginant qu'il était un des matelots témoins de l'action. Il
y avait une admirable exactitude dans ses termes nautiques, quoiqu'il
est probable qu'il n'avait jamais vu la mer de sa vie.