Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admir

HISTOIRE LITTERAIRE

DES FOUS.

PAR

OCTAVE DELEPIERRE.

LONDON:

TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW.

1860.

_The right of translation is reserved._

JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS.

INTRODUCTION.

EPIGRAPHE.

J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en

Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une

bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle

de leurs ouvrages.--_Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque,

page 247._

INTRODUCTION.

Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur

les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant

que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux

s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés

de fixer des bornes à ce travail, augmentaient.

Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise

quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici

tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence

de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et

il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent

les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison.

Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut

croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la

fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur

la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas

l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus

qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs

visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de

génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur

que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que

ce qu'on est convenu d'appeler _le Démon de Socrate_, n'était autre

chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1]

[1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à

celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8º.

L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que

Condorcet a nommé son _Amulette mystique_, le précipice imaginaire qu'il

voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les

démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une

foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète

de la folie littéraire, une œuvre immense.

Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages,

sous le titre de _Vies des Hallucinés célèbres_, constituerait un livre

intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le

travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de

Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a

dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un

corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau,

rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation

que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui

n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à

baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement.

L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des

Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement

nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on

l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas

été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination

momentanée.

[2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations.

Paris, 1846, in 8º.

[3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique,

philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8º. 1845.

Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement,

font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de

circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires.

Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous

voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces

existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on

prît des précautions à leur égard.

Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de

quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et

qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la

plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration

mentale très décidée.

L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son

opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus

haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre.

Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain

d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point

sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et

noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.

Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui

entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des

Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez

rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies

intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très

bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées

sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où

se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous

les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.

Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de

manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les

auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues;

la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous

philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.

Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la

folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait

barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus

originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres

auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie

et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en

soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales

de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de

civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès

de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la

folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus

persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti

qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “_Nulla datur linea accurata

inter sanam mentem et vesaniam._” Dans maintes circonstances de la vie,

il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous

mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à

se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:--

_Some think them wondrous wise, and some believe them mad._

Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat

semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y

a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”

Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la

pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des

résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que

l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans

l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté

par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:--Une dame d'un

caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond

sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable

dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de

santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son

cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut

frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au

bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais

ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable,

m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.

Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive

aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur

style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un

médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre

suivante à sa sœur:--

“MY DEAR SISTER,--As the Cedars of Lebanon have been walking through

Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned

to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins,

which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of

beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not

left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a

deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by

the time the Yankees rebelled,” &c.

Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un

article intitulé: “_Illustrations of Insanity, furnished by the letters

and writings of the insane_,” et insérés en 1848 dans l'_American

Journal of Insanity_.

Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de

cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une

méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui

mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des

grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de

la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition

littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant

quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison

des maladies mentales.

_The Crichton Royal Institution_, au Comté de Dumfries en Ecosse,

possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen

de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: _The New

Moon_. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de

ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre

de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la

correction des épreuves, tout s'exécute par les patients.

Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison

de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:--

“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from

its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by

patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series

of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed

also by them. More recently a small volume of poems was published by one

of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a

selection of poems from our _New Moon_. Many other articles of a minor

character have also been published. I am afraid it will not be possible

now to obtain copies of any of them, as the impressions have been

completely exhausted.”

La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée,

dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de

folie: “_Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls,

by inmates of the Crichton Institution._”

Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de

pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des

compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en

sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état.

Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans

le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les

strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:--

Oh, could'st thou know, my little pet,

How much thine absence I regret!

Ah! 'twas a day like this

When thou into my little room

To cheer me with thy voice didst come,

Which now I hourly miss;

And 'neath this shade of love, alone

Lament my little Goldie gone.

Whene'er thou saw'st me shut within

My room, thou cheerily would'st sing

And all thy art employ;

At thy lov'd voice, so sweet and clear,

All care would quickly disappear,

My sadness turn to joy;

And all the trouble of my lot

Be dissipated and forgot.

Wise people do, I know, believe

That birds, when they have ceased to breathe,

Will never more revive;

But--though I cannot tell you why--

I hope, though Goldie chanced to die,

To see him yet alive!

May there not be--if heaven please--

In Paradise both birds and trees?

I've had such dreams--they may be true:

Meantime, my little pet, Adieu!

Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les

morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants

signés _Le Grand Orient_, et accompagnés de cette explication:--

“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du _Grand

Orient_, et étaient signés _Sapho Rediviva_. Ils portent la marque d'un

esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à _la

Lune_.[4]

[4] Allusion au titre du Journal.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

“In silence only, love is read--

The lips can ne'er true love express;

Back to the heart--their parent bed--

They rush, and silently, we bless:

Such blessings ever thee attend;

Such gifts thy heart can ne'er deplore;

With one _will-love-thee_ to the end;

It is enough, I may no more.”

Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un

malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient

frappé de folie:--

Go! sleep, my heart, in peace,

Bid fear and sorrow cease:

He who of worlds takes care,

One heart in mind doth bear.

Go! sleep, my heart, in peace!

If death should thee release

And this night hence thee take;

Thou yonder wilt awake.

Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du

poète Anglais Herrick.

Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen

de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le

directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de

quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts,

dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses

de la maison.

L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de _Royal

Edinburgh Asylum for the Insane_, a, comme le précédent, une presse et

un journal mensuel intitulé: _The Morningside Mirror_; qui se publie

régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux

forts volumes in 8º. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a

assuré dans une de ses lettres, “_that they are entirely the work of the

patients, both in writing and printing._”

* * * * *

Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de

contrariétés d'amour:--

Whene'er I hear the wild bird's lay

Amid the echoing grove,

And see the face of nature gay

With beauty and with love,--

I'll think that thou art with me still

By vale and murmuring stream,

And o'er the past my soul will dwell

In faint collected dream.

When all the charms of nature fade,

And the autumn leaf is strewn,

One charm will still be mine, sweet maid,

To dream of thee alone.

'Till life's last ebbing blood be run,

'Till life itself depart,

And death eclipse my setting sun,

I'll bear thee on my heart.

Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions

poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de

monomanie mélancolique:--

Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west,

And lights the dark shades of the green forest tree,

Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast,

Those flowers of my childhood, the dearest to me:

Oh! give me the wreath of these once happy years,

The songs of the woodlark,--the friends I loved best;

Ah! bring back again all their smiles and their tears,

With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd,

And gather again the neglected lone flowers;

They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade,

The sweets of fond memory's happier hours.

Ah! how blest but to dream of those once happy years,

The songs of the woodlark--the friends I loved best;

Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears,

With the glow of that sunset, that beam'd from the west.

L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de

l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter.

L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les

établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de

la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats

les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un

bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées

et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir

d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur

papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est

parfois assez considérable.

Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient

convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la

salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de

l'Epiphanie en 1843.

No gloomy cells where sullen madness pines

In squalid woe, where no glad sunlight shines,

But here kind sympathy for fall'n reason reigns;

The rule is gentleness--not force and galling chains.

Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du

_Hanwell Asylum_, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous.

Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John

Carfrae, et des extraits d'une ode par John P..... qui a rarement des

moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps.

On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un

dérangement d'esprit.

THE HAPPY EVEN-TIDE.

_Sonnet to the Pilgrim of Sorrow._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

When Even-tide, with radiance warm, doth glow,

The setting sun majestic meets the sight--

The western tints transcendant glories show,

Foretell a morrow rich in blithe delight.

So may each mournful thought and theme depart;

And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart!

AN ODE

WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

The New Year has commenced,

And the season is mild;

Should our hearts be condensed,

Like an obstinate child?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sing, sing to the harp, to the year that is past;

To the year now a coming, fill, fill to the brim;

To the misletoe bough, and the Christmas, the last--

May the Christmas forthcoming, fly away half as fast!

And to him who promulged _Non-Coercion_, to him,

Sing, sing to the harp, and fill up to the brim.

Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5]

on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la

littérature, un curieux essai “_On the Insanity of Men of Genius_,” dans

lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des

rapprochements très curieux.

[5] _The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology._ 10

vol. 8vo. 1848-1858.

Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du

peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant

d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de

l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec

Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous

occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat

moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du

poète:--

_Like sunbeam which on billow cast,

That glances, but it dies, &c._

Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments,

peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire

influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître

parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de

faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une

leçon d'humilité profonde.

PREMIERE SECTION.

EPIGRAPHE.

“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est

malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à

son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer

discrètement.”--_Essais de Montaigne._

THEOLOGIE.

Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en

plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les

passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne

se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et

les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui

prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle

disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un

raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce

qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son

existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement

exerce une immense influence sur sa folie, comme _cause_, mais encore

modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit.

Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement

pourrait nous convaincre, _a priori_, que les doctrines, opinions, et

théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la

moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.

Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le

jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une

dévotion fanatique,--telles entr'autres que les ouvrages singuliers

composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une

bibliographie. Dans _La dévote salutation aux membres sacrés de la

glorieuse Vierge_, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la

bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés.

Dans _Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité

spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle_, petit in 8º, il

est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux

narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit

estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force,

espérance,” &c.

Citons encore _La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en

dévotion_; _La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames

dévotes_; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais

par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en

ce genre, et _Hooks and Eyes for Believers' Breeches_, Sermon par

Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces

drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes;

mais revenons à notre sujet.

Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi

les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur _la Prédestination_

et _le Libre Arbitre_, considérées comme des chefs d'œuvre de

dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus

bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs

années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du

Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq

ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses

doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments

symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait

pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses

manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle,

pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la

Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est

représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces

ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent

sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire

opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre

commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait

que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du

diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans

l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.

Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être

de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier

rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées;

tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de

ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié

à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais

fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.

[6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage

curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.

Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant

après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux

rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que

quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa _Grand'mère

Jeanne_. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes

seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient

par la Mère Jeanne.

Un ouvrage en Italien intitulé _La Vergine Veneta_, et un autre en

Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange

Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les

songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée

l'âme de St. Jean Baptiste.

[7] Imprimé à Paris sous ce titre: _Les très merveilleuses Victoires

des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde

par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du

Monde Vieil._

Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que

dans son ouvrage _De Nativitate Mediatoris_ il déclare que l'esprit même

de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il

fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse.

L'article sur Postel dans les _Mémoires de Littérature_ de Sallengre,

cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et

leur nombre est considérable.

Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la

même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa

jeunesse.

Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et

il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité

de ses eaux.

Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa

raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il

commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de

l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela

n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion,

d'obscurité, et de non-sens.

L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et

il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on

instruisit le procès de Vallée.[8]

[8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage,

dans le _Bulletin du Bibliophile_, dixième série, page 613.

Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude

de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin.

Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:--

_Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée,

fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de

père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy

bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole

foy._

Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de

l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de

Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en

repentiraient.

_Antoine Fuzy_ ou _Fusi_ a droit à trouver une place dans cette section

de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain.

Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de

ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et

confesseur de la maison du Roi.

Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus

inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier

Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son

_Mastigophore ou précurseur du Zodiaque_ est une défense de la

découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang

menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les

langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots

populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas

Vivian, que Fuzy nomme par anagramme _Juvien Solanic_. Le marquis du

Roure, dans son _Analectabiblion_, donne plusieurs extraits de cette

diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et

une imagination satanique. _Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre

les abus et énormités de la fausse_, Paris, 1619, n'est pas moins

bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire

contre l'église Romaine.

Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion

catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas

reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P.

Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses

_Mémoires_.

Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant _Simon

Morin_ qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant

et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris,

enflammèrent son imagination.

Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il

publia en 1647, sous le titre de _Pensées de Morin, dédiées au Roi_.

Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées

depuis dans les Quiétistes.

Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites

maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que

profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir.

Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second

règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé

_Témoignage du second avènement du fils de l'homme_, où il assurait que

ce n'était autre que lui-même.[9]

[9] Au catalogue de Nodier de 1829, Nº 66, on fait mention d'un

ouvrage ayant pour titre: _Avertissement véritable et assuré au nom

de Dieu_, 1827, in 32º dans lequel un autre illuminé se dit aussi

_Le fils de l'homme_, et promet de ressusciter au bout de trois

jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec

des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire

unique, sur papier de chine.

Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant

par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait

ensuite beaucoup plus loin.

Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses

cendres jetées au vent.

Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque

part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui,

et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe

Pseaume où il est dit: “_igne me examinasti, et non est inventa in me

iniquitas._”

Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de

sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé.

Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans

le 17me siècle. Ses _Pensées_ contiennent beaucoup de choses originales

et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:--

“Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.”

_François Dosche_ se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents

de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style.

Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et

de l'autre:--

“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la

conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy

escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant

de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la

mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy,

comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.”

Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent

le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes

résultats qu'en France.

_John Mason_ est un des exemples les plus frappants de la folie

religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son

enthousiasme calme et grave.

Les mystères de la théologie de Calvin et du _Millenium_, avaient égaré

sa raison.

Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il

avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir

son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham.

Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport

à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de

Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans

la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite

du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission

divine.

Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de

Tyringham, dans un pamphlet en 4º publié l'année même de sa mort.

_Jean P. Parizot_ égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du

précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement

annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois

éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur

des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême

fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le

souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure

le Saint Esprit.

Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de _La Foy

dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et

de la nature_, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape,

avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait

lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de

louanges.

Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné

comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de

son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées.

Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance,

dans son _dictionnaire des livres condamnés au feu_, qu'on connait peu

d'ouvrages aussi _licencieux_. Ceci est plus qu'une exagération, si ce

mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons

point d'autre.

Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains,

dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle,

mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section,

que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque.

On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A.

Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique

s'intitulait: _Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel,

Lion de Jacob, &c. &c._

Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent _La France

Littéraire_ et _La Littérature Française Contemporaine_, sont une preuve

suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable

extravagance. En voici quelques échantillons: _Le second Messie, à Tout

l'univers_ (1818, in 8º); _Avis à toutes les puissances de la terre_

(1822, in 8º); _La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe,

celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or,

ou du nouveau Paradis Terrestre_ (in 8º); _Le Juif errant à ses

banquiers_, in 8º de deux pages; _Le Messie va paraître_, in 8º de 4

pages; _A tous les habitans du globe terrestre_, in 8º de 4 pages; _Gog

et Magog_, in 8º de 4 pages; _L'Eternité du globe terrestre_, in 8º de 4

pages, &c. &c.; “_666_” (1824, in 8º). Soubira avait trouvé une

puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8º un

autre pamphlet avec ce seul titre: “_666._”[10]

[10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre,

en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un

nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the

Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and

perfect character, truly, exactly, and essentially describing that

state of government to which all other notes of Antichrist do

agree.”

L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le

dernier en disant: “_All objections are answered, and all

difficulties cleared, even to such who have no knowledge in

arithmetic._” Nous croyons le livre assez rare.

Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés

de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son

alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq

vers; le nombre _666_ est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet.

Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:--

“Les banquiers de la France 666

Des organistes de la foi 666

Et des concerts de la cadence 666

Vont accomplir la loi 666

Et contreminer l'alliance 666.”

Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à

trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a

une certaine ressemblance.

En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau,

persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les

religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres.

“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes

intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les

préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au

dessus de leur intelligence,” &c.

Il publie d'abord des _Etrennes de vie_, puis des _Instructions pour

avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on

peut l'être_.

Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base

religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la

puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs

de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de

_La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son

serviteur Cheneau, Négociant_.

On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la

malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit:

Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre...

Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu,

n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni

les uns ni les autres... Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi

je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu.

“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la

terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,--_La Gazette de

France_ du 27; _La Quotidienne_ du 28 Janvier dernier; _Le

Constitutionnel_ du 8; _Le Siècle_ du 11, et _le Courrier Français_ du

27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que

tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base

religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions

pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.”

Pauvre Cheneau!

Dans le Nº 4, année 1855 du _Neuer Anzeiger für Bibliographie und

Bibliothek Wissenschaft_, un auteur allemand, qui promettait l'analyse

d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il

l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre

de Dieu lui-même, par un certain _Busch_, et qui ont été publiés en

1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe.

Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il

prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la

preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que

parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet

d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite;

il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de

toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée

de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va,

passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la

mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains,

être ramené à mes lumières.”

[11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443.

On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a

pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de

notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham

Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites

difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le

genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à

la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de

l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses

effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une

lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en

style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il

voulait trop étendre le droit de voter.

Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à

l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière

campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la

qualification d'_Ange_, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils

soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette

adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse.

Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par

quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance

de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie.

Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous

présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:--“Revelat. VII.

verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were

passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the

battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of

Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of

his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle

of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of

victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two

(Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And

forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the

Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians

were left to work out their own salvation,” &c. &c.

Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau

St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il

paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents.

Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait

observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte

à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois

attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples.

Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute

exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer

comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde

pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et

que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que

l'autre:[12]

[12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées,

distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux

membres du Parlement.

_To the Reverend_ John Scott _and the churchwardens and congregation of

All Saints' Church, in this New Park Road_.

“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of

this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel

(Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus--Rev. xxii. 16), and sat (‘in the

mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church)

which was in Ophrah (a city--which Clapham Park was near, the New

Jerusalem--London--of the new name of Cottle--Rev. iii. 11-13), that

pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or

that burns, or is on fire).

“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his

(Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii.

28; xli. 15, 16) wheat (Jews--worked for the Society for the Conversion

of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the

truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity--Ps. xxvii. 5)

from the Midianites (the Trinitarians). Midian--judgment, habit,

covering; Gideon--he that bruises and breaks the bruised reed or

sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii.

5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.”

Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée

laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et

persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires

qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de

magnifiques habits pour leur nouveau Messie.

DEUXIEME SECTION.

EPIGRAPHES.

“Fellow, thy words are madness.”

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

“No, Madam, I do but read madness.”

SHAKESPEARE, _Twelfth Night_.

“... He raves; his words are loose

As heaps of sand, and scatter'd wide from sense;

So high he's mounted on his airy throne,

That now the wind has got into his head,

And turns his brains to frenzy.”

DRYDEN.

BELLES LETTRES.

Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets.

L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les

tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert.

Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur

elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son

mouvement est plus rapide.

Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes

d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la

forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur

de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut

saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature

générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les

forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les

fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement

est beaucoup moins grand.

Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section,

est un professeur de l'université de Salamanque, nommé _de Arcilla_, né

au milieu du seizième siècle.

Histoire littéraire des Fous · 第 1 / 10 段