HISTOIRE LITTERAIRE
DES FOUS.
PAR
OCTAVE DELEPIERRE.
LONDON:
TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW.
1860.
_The right of translation is reserved._
JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS.
INTRODUCTION.
EPIGRAPHE.
J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en
Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une
bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle
de leurs ouvrages.--_Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque,
page 247._
INTRODUCTION.
Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur
les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant
que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux
s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés
de fixer des bornes à ce travail, augmentaient.
Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise
quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici
tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence
de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et
il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent
les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison.
Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut
croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la
fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur
la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas
l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus
qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs
visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de
génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur
que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que
ce qu'on est convenu d'appeler _le Démon de Socrate_, n'était autre
chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1]
[1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à
celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8º.
L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que
Condorcet a nommé son _Amulette mystique_, le précipice imaginaire qu'il
voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les
démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une
foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète
de la folie littéraire, une œuvre immense.
Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages,
sous le titre de _Vies des Hallucinés célèbres_, constituerait un livre
intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le
travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de
Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a
dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un
corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau,
rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation
que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui
n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à
baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement.
L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des
Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement
nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on
l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas
été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination
momentanée.
[2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations.
Paris, 1846, in 8º.
[3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique,
philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8º. 1845.
Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement,
font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de
circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires.
Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous
voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces
existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on
prît des précautions à leur égard.
Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de
quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et
qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la
plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration
mentale très décidée.
L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son
opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus
haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre.
Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain
d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point
sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et
noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.
Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui
entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des
Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez
rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies
intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très
bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées
sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où
se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous
les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.
Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de
manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les
auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues;
la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous
philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.
Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la
folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait
barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus
originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres
auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie
et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en
soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales
de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de
civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès
de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la
folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus
persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti
qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “_Nulla datur linea accurata
inter sanam mentem et vesaniam._” Dans maintes circonstances de la vie,
il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous
mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à
se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:--
_Some think them wondrous wise, and some believe them mad._
Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat
semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y
a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”
Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la
pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des
résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que
l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans
l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté
par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:--Une dame d'un
caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond
sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable
dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de
santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son
cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut
frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au
bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais
ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable,
m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.
Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive
aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur
style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un
médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre
suivante à sa sœur:--
“MY DEAR SISTER,--As the Cedars of Lebanon have been walking through
Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned
to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins,
which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of
beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not
left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a
deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by
the time the Yankees rebelled,” &c.
Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un
article intitulé: “_Illustrations of Insanity, furnished by the letters
and writings of the insane_,” et insérés en 1848 dans l'_American
Journal of Insanity_.
Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de
cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une
méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui
mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des
grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de
la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition
littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant
quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison
des maladies mentales.
_The Crichton Royal Institution_, au Comté de Dumfries en Ecosse,
possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen
de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: _The New
Moon_. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de
ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre
de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la
correction des épreuves, tout s'exécute par les patients.
Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison
de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:--
“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from
its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by
patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series
of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed
also by them. More recently a small volume of poems was published by one
of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a
selection of poems from our _New Moon_. Many other articles of a minor
character have also been published. I am afraid it will not be possible
now to obtain copies of any of them, as the impressions have been
completely exhausted.”
La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée,
dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de
folie: “_Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls,
by inmates of the Crichton Institution._”
Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de
pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des
compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en
sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état.
Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans
le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les
strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:--
Oh, could'st thou know, my little pet,
How much thine absence I regret!
Ah! 'twas a day like this
When thou into my little room
To cheer me with thy voice didst come,
Which now I hourly miss;
And 'neath this shade of love, alone
Lament my little Goldie gone.
Whene'er thou saw'st me shut within
My room, thou cheerily would'st sing
And all thy art employ;
At thy lov'd voice, so sweet and clear,
All care would quickly disappear,
My sadness turn to joy;
And all the trouble of my lot
Be dissipated and forgot.
Wise people do, I know, believe
That birds, when they have ceased to breathe,
Will never more revive;
But--though I cannot tell you why--
I hope, though Goldie chanced to die,
To see him yet alive!
May there not be--if heaven please--
In Paradise both birds and trees?
I've had such dreams--they may be true:
Meantime, my little pet, Adieu!
Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les
morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants
signés _Le Grand Orient_, et accompagnés de cette explication:--
“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du _Grand
Orient_, et étaient signés _Sapho Rediviva_. Ils portent la marque d'un
esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à _la
Lune_.[4]
[4] Allusion au titre du Journal.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
“In silence only, love is read--
The lips can ne'er true love express;
Back to the heart--their parent bed--
They rush, and silently, we bless:
Such blessings ever thee attend;
Such gifts thy heart can ne'er deplore;
With one _will-love-thee_ to the end;
It is enough, I may no more.”
Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un
malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient
frappé de folie:--
Go! sleep, my heart, in peace,
Bid fear and sorrow cease:
He who of worlds takes care,
One heart in mind doth bear.
Go! sleep, my heart, in peace!
If death should thee release
And this night hence thee take;
Thou yonder wilt awake.
Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du
poète Anglais Herrick.
Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen
de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le
directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de
quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts,
dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses
de la maison.
L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de _Royal
Edinburgh Asylum for the Insane_, a, comme le précédent, une presse et
un journal mensuel intitulé: _The Morningside Mirror_; qui se publie
régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux
forts volumes in 8º. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a
assuré dans une de ses lettres, “_that they are entirely the work of the
patients, both in writing and printing._”
* * * * *
Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de
contrariétés d'amour:--
Whene'er I hear the wild bird's lay
Amid the echoing grove,
And see the face of nature gay
With beauty and with love,--
I'll think that thou art with me still
By vale and murmuring stream,
And o'er the past my soul will dwell
In faint collected dream.
When all the charms of nature fade,
And the autumn leaf is strewn,
One charm will still be mine, sweet maid,
To dream of thee alone.
'Till life's last ebbing blood be run,
'Till life itself depart,
And death eclipse my setting sun,
I'll bear thee on my heart.
Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions
poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de
monomanie mélancolique:--
Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west,
And lights the dark shades of the green forest tree,
Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast,
Those flowers of my childhood, the dearest to me:
Oh! give me the wreath of these once happy years,
The songs of the woodlark,--the friends I loved best;
Ah! bring back again all their smiles and their tears,
With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd,
And gather again the neglected lone flowers;
They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade,
The sweets of fond memory's happier hours.
Ah! how blest but to dream of those once happy years,
The songs of the woodlark--the friends I loved best;
Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears,
With the glow of that sunset, that beam'd from the west.
L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de
l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter.
L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les
établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de
la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats
les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un
bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées
et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir
d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur
papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est
parfois assez considérable.
Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient
convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la
salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de
l'Epiphanie en 1843.
No gloomy cells where sullen madness pines
In squalid woe, where no glad sunlight shines,
But here kind sympathy for fall'n reason reigns;
The rule is gentleness--not force and galling chains.
Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du
_Hanwell Asylum_, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous.
Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John
Carfrae, et des extraits d'une ode par John P..... qui a rarement des
moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps.
On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un
dérangement d'esprit.
THE HAPPY EVEN-TIDE.
_Sonnet to the Pilgrim of Sorrow._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
When Even-tide, with radiance warm, doth glow,
The setting sun majestic meets the sight--
The western tints transcendant glories show,
Foretell a morrow rich in blithe delight.
So may each mournful thought and theme depart;
And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart!
AN ODE
WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
The New Year has commenced,
And the season is mild;
Should our hearts be condensed,
Like an obstinate child?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sing, sing to the harp, to the year that is past;
To the year now a coming, fill, fill to the brim;
To the misletoe bough, and the Christmas, the last--
May the Christmas forthcoming, fly away half as fast!
And to him who promulged _Non-Coercion_, to him,
Sing, sing to the harp, and fill up to the brim.
Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5]
on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la
littérature, un curieux essai “_On the Insanity of Men of Genius_,” dans
lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des
rapprochements très curieux.
[5] _The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology._ 10
vol. 8vo. 1848-1858.
Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du
peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant
d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de
l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec
Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous
occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat
moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du
poète:--
_Like sunbeam which on billow cast,
That glances, but it dies, &c._
Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments,
peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire
influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître
parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de
faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une
leçon d'humilité profonde.
PREMIERE SECTION.
EPIGRAPHE.
“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est
malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à
son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer
discrètement.”--_Essais de Montaigne._
THEOLOGIE.
Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en
plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les
passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne
se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et
les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui
prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle
disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un
raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce
qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son
existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement
exerce une immense influence sur sa folie, comme _cause_, mais encore
modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit.
Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement
pourrait nous convaincre, _a priori_, que les doctrines, opinions, et
théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la
moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.
Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le
jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une
dévotion fanatique,--telles entr'autres que les ouvrages singuliers
composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une
bibliographie. Dans _La dévote salutation aux membres sacrés de la
glorieuse Vierge_, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la
bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés.
Dans _Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité
spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle_, petit in 8º, il
est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux
narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit
estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force,
espérance,” &c.
Citons encore _La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en
dévotion_; _La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames
dévotes_; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais
par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en
ce genre, et _Hooks and Eyes for Believers' Breeches_, Sermon par
Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces
drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes;
mais revenons à notre sujet.
Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi
les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur _la Prédestination_
et _le Libre Arbitre_, considérées comme des chefs d'œuvre de
dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus
bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs
années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du
Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq
ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses
doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments
symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait
pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses
manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle,
pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la
Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est
représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces
ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent
sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire
opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre
commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait
que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du
diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans
l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.
Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être
de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier
rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées;
tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de
ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié
à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais
fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.
[6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage
curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.
Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant
après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux
rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que
quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa _Grand'mère
Jeanne_. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes
seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient
par la Mère Jeanne.
Un ouvrage en Italien intitulé _La Vergine Veneta_, et un autre en
Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange
Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les
songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée
l'âme de St. Jean Baptiste.
[7] Imprimé à Paris sous ce titre: _Les très merveilleuses Victoires
des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde
par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du
Monde Vieil._
Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que
dans son ouvrage _De Nativitate Mediatoris_ il déclare que l'esprit même
de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il
fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse.
L'article sur Postel dans les _Mémoires de Littérature_ de Sallengre,
cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et
leur nombre est considérable.
Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la
même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa
jeunesse.
Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et
il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité
de ses eaux.
Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa
raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il
commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de
l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela
n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion,
d'obscurité, et de non-sens.
L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et
il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on
instruisit le procès de Vallée.[8]
[8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage,
dans le _Bulletin du Bibliophile_, dixième série, page 613.
Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude
de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin.
Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:--
_Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée,
fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de
père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy
bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole
foy._
Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de
l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de
Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en
repentiraient.
_Antoine Fuzy_ ou _Fusi_ a droit à trouver une place dans cette section
de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain.
Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de
ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et
confesseur de la maison du Roi.
Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus
inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier
Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son
_Mastigophore ou précurseur du Zodiaque_ est une défense de la
découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang
menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les
langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots
populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas
Vivian, que Fuzy nomme par anagramme _Juvien Solanic_. Le marquis du
Roure, dans son _Analectabiblion_, donne plusieurs extraits de cette
diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et
une imagination satanique. _Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre
les abus et énormités de la fausse_, Paris, 1619, n'est pas moins
bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire
contre l'église Romaine.
Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion
catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas
reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P.
Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses
_Mémoires_.
Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant _Simon
Morin_ qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant
et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris,
enflammèrent son imagination.
Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il
publia en 1647, sous le titre de _Pensées de Morin, dédiées au Roi_.
Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées
depuis dans les Quiétistes.
Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites
maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que
profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir.
Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second
règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé
_Témoignage du second avènement du fils de l'homme_, où il assurait que
ce n'était autre que lui-même.[9]
[9] Au catalogue de Nodier de 1829, Nº 66, on fait mention d'un
ouvrage ayant pour titre: _Avertissement véritable et assuré au nom
de Dieu_, 1827, in 32º dans lequel un autre illuminé se dit aussi
_Le fils de l'homme_, et promet de ressusciter au bout de trois
jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec
des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire
unique, sur papier de chine.
Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant
par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait
ensuite beaucoup plus loin.
Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses
cendres jetées au vent.
Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque
part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui,
et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe
Pseaume où il est dit: “_igne me examinasti, et non est inventa in me
iniquitas._”
Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de
sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé.
Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans
le 17me siècle. Ses _Pensées_ contiennent beaucoup de choses originales
et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:--
“Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.”
_François Dosche_ se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents
de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style.
Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et
de l'autre:--
“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la
conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy
escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant
de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la
mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy,
comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.”
Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent
le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes
résultats qu'en France.
_John Mason_ est un des exemples les plus frappants de la folie
religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son
enthousiasme calme et grave.
Les mystères de la théologie de Calvin et du _Millenium_, avaient égaré
sa raison.
Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il
avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir
son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham.
Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport
à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de
Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans
la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite
du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission
divine.
Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de
Tyringham, dans un pamphlet en 4º publié l'année même de sa mort.
_Jean P. Parizot_ égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du
précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement
annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois
éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur
des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême
fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le
souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure
le Saint Esprit.
Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de _La Foy
dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et
de la nature_, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape,
avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait
lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de
louanges.
Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné
comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de
son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées.
Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance,
dans son _dictionnaire des livres condamnés au feu_, qu'on connait peu
d'ouvrages aussi _licencieux_. Ceci est plus qu'une exagération, si ce
mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons
point d'autre.
Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains,
dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle,
mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section,
que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque.
On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A.
Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique
s'intitulait: _Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel,
Lion de Jacob, &c. &c._
Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent _La France
Littéraire_ et _La Littérature Française Contemporaine_, sont une preuve
suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable
extravagance. En voici quelques échantillons: _Le second Messie, à Tout
l'univers_ (1818, in 8º); _Avis à toutes les puissances de la terre_
(1822, in 8º); _La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe,
celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or,
ou du nouveau Paradis Terrestre_ (in 8º); _Le Juif errant à ses
banquiers_, in 8º de deux pages; _Le Messie va paraître_, in 8º de 4
pages; _A tous les habitans du globe terrestre_, in 8º de 4 pages; _Gog
et Magog_, in 8º de 4 pages; _L'Eternité du globe terrestre_, in 8º de 4
pages, &c. &c.; “_666_” (1824, in 8º). Soubira avait trouvé une
puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8º un
autre pamphlet avec ce seul titre: “_666._”[10]
[10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre,
en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un
nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the
Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and
perfect character, truly, exactly, and essentially describing that
state of government to which all other notes of Antichrist do
agree.”
L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le
dernier en disant: “_All objections are answered, and all
difficulties cleared, even to such who have no knowledge in
arithmetic._” Nous croyons le livre assez rare.
Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés
de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son
alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq
vers; le nombre _666_ est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet.
Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:--
“Les banquiers de la France 666
Des organistes de la foi 666
Et des concerts de la cadence 666
Vont accomplir la loi 666
Et contreminer l'alliance 666.”
Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à
trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a
une certaine ressemblance.
En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau,
persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les
religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres.
“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes
intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les
préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au
dessus de leur intelligence,” &c.
Il publie d'abord des _Etrennes de vie_, puis des _Instructions pour
avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on
peut l'être_.
Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base
religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la
puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs
de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de
_La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son
serviteur Cheneau, Négociant_.
On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la
malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit:
Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre...
Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu,
n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni
les uns ni les autres... Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi
je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu.
“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la
terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,--_La Gazette de
France_ du 27; _La Quotidienne_ du 28 Janvier dernier; _Le
Constitutionnel_ du 8; _Le Siècle_ du 11, et _le Courrier Français_ du
27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que
tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base
religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions
pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.”
Pauvre Cheneau!
Dans le Nº 4, année 1855 du _Neuer Anzeiger für Bibliographie und
Bibliothek Wissenschaft_, un auteur allemand, qui promettait l'analyse
d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il
l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre
de Dieu lui-même, par un certain _Busch_, et qui ont été publiés en
1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe.
Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il
prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la
preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que
parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet
d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite;
il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de
toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée
de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va,
passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la
mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains,
être ramené à mes lumières.”
[11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443.
On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a
pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de
notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham
Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites
difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le
genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à
la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de
l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses
effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une
lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en
style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il
voulait trop étendre le droit de voter.
Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à
l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière
campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la
qualification d'_Ange_, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils
soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette
adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse.
Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par
quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance
de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie.
Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous
présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:--“Revelat. VII.
verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were
passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the
battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of
Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of
his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle
of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of
victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two
(Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And
forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the
Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians
were left to work out their own salvation,” &c. &c.
Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau
St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il
paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents.
Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait
observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte
à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois
attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples.
Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute
exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer
comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde
pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et
que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que
l'autre:[12]
[12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées,
distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux
membres du Parlement.
_To the Reverend_ John Scott _and the churchwardens and congregation of
All Saints' Church, in this New Park Road_.
“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of
this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel
(Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus--Rev. xxii. 16), and sat (‘in the
mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church)
which was in Ophrah (a city--which Clapham Park was near, the New
Jerusalem--London--of the new name of Cottle--Rev. iii. 11-13), that
pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or
that burns, or is on fire).
“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his
(Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii.
28; xli. 15, 16) wheat (Jews--worked for the Society for the Conversion
of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the
truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity--Ps. xxvii. 5)
from the Midianites (the Trinitarians). Midian--judgment, habit,
covering; Gideon--he that bruises and breaks the bruised reed or
sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii.
5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.”
Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée
laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et
persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires
qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de
magnifiques habits pour leur nouveau Messie.
DEUXIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“Fellow, thy words are madness.”
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
“No, Madam, I do but read madness.”
SHAKESPEARE, _Twelfth Night_.
“... He raves; his words are loose
As heaps of sand, and scatter'd wide from sense;
So high he's mounted on his airy throne,
That now the wind has got into his head,
And turns his brains to frenzy.”
DRYDEN.
BELLES LETTRES.
Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets.
L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les
tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert.
Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur
elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son
mouvement est plus rapide.
Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes
d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la
forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur
de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut
saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature
générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les
forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les
fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement
est beaucoup moins grand.
Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section,
est un professeur de l'université de Salamanque, nommé _de Arcilla_, né
au milieu du seizième siècle.