C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.
De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et
des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé
pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en
bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les
bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts
intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en
lui-même:
«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé
vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a
toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux
cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine:
il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.»
Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps
contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on
voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était
remis à quêter et avait repris la lisière du bois.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau,
mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.
Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu
plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats
plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au
lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin
de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où
il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant.
Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour
mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
longea l'arête du coteau.
Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups
de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois
ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours
brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien
s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.
Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie,
ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient,
revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans
la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
furibonds.
Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils
perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire
avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.
Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il
s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point
s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.
Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au
rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à
petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises
pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de
bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son
compagnon ces deux modes familiers de ralliement.
Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée
et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut
entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et
s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.
La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de
Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la
direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme
un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se
tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa
direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas
encore.
Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant
de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton
moins aigu.
L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une
fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus
gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et
voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de
devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu
ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si
vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien.
Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le
morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant.
Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se
rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où
Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre
lui aussi dans sa carnassière.
Les deux amis se sourirent.
--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup?
--Où l'as-tu rasé?
Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force
détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la
croûte et en buvant un verre.
Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se
léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre
tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de
leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux
de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et
fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand
bois.
Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux
belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au
cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et
d'en occire encore un vers les dix heures.
Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les
chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers
le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les
perdreaux et sur les cailles.
--Y vas-tu demain? interrogea Lisée.
--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes
vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne
la prenne pas tout entière.
--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à
l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me
ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais;
naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer
deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à
midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen
Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous
au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et
les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça
pourra faire une belle musique.
--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de
ma vendange de l'an passé: elle est fameuse.
De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une
missive ainsi libellée:
Longeverne, le 1er septembre 18...
«Mon vieux,
«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je
compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de
mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.
Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus
tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.
«Je te la serre de bien bon coeur,
«LISÉE.»
Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se
perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que
j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant
pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi,
comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours
d'une brièveté et d'une concision admirables.
Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on
l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour
une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à
Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la
robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme,
aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il
ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
extrêmement susceptible.
La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens,
l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se
trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une
bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore
l'arrivée de Bellone et de son maître.
Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se
congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé
la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
ventraille.
Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot,
qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit
tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se
l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout.
Cela ne dura pas quinze secondes.
Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition,
allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement.
--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de
s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine
de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.
--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous
ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les
médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres
bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens.
Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers
et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais
malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du
bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles
dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à
cent ans.
--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui
voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à
boire.
--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée.
On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de
sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de
gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire,
n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut
guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements
avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus,
tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.
Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut
furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages
qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour
Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des
menaces et des rosseries en se montrant les crocs.
Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les
haines tombèrent et tout fut oublié.
Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le
pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent
silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le
capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous
le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de
courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible.
Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et
Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait
roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une
trombe et disparaître au loin.
Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais
c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme
il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne
sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les
quatre compères se morfondaient à écouter.
Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se
hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent
en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions
dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des
chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
bourrèrent leurs pipes en attendant.
Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les
sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de
grelot.
Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre
haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un
boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.
--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien
se dire?
--Il n'en doit pas mener large.
Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut
du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint
au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et
manger leurs bouts de pain.
Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux
invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut?
--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux
d'avoir un lièvre à rapporter à la maison.
Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à
Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On
savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village,
les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en
s'enquérant du jeune chien.
--Eh bien! et Miraut?
--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y
connais.
--J'en étais sûr, renchérissait le gros.
C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un
village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante
du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non
seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
localité, quadrupèdes ou bipèdes.
Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les
chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour.
En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui
aussi, à sa façon, un apéritif.
Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où
les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille,
de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
allongés.
Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient
pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et
palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et
ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de
pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe
ou de la dent.
Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher
un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper
sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes,
se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les
autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen,
dégageant ainsi leur responsabilité.
--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre
en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire
d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait
souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]».
[Note 14: Rises: plaisanteries.]
--Si on allait à la soupe? proposa Lisée.
On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les
apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte,
pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon
coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné.
Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le
déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit
honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.
Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un
ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives.
La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de
cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en
profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à
quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur
soupe.
Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de
gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.
Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os,
croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les
éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup
échauffé l'enthousiasme des quatre amis.
Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus
merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils
s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le
moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si,
entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin,
après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le
gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de
débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer
la bière aux quilles.
On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres
encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des
pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on
revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et
quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent,
vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de
Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir
leurs pas chancelants.
Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne,
ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens
reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
vieilles chansons de chasse aux airs bien connus:
_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._
Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain:
_Et dans le lit de la marquise_
_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_