Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il
eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
d'emmener son chien avec lui.
Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans
oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes
de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur,
et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où
son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au
moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune
levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la
chasse durant plus de trois longues heures.
Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus
circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
maison.
Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la
claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
l'autorisation de son maître.
Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue
tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins
comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans
s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la
forêt.
Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune
camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
expédition nocturne et cette partie de plaisir.
C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint
directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un
morceau de fer.
Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines,
s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié,
elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements
de Miraut.
À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi
qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de
la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée,
depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières,
ne manqua pas non plus de saisir.
Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main
pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne
lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en
conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait
un peu plus loin.
--Vas-y! va! proféra-t-il simplement.
Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de
partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux
et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation,
il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou
de la haie du grand clos.
Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se
grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent
dans la direction de la coupe.
Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.
--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre
et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai
eu qu'à lui faire signe.
--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en
aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à
mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa
peau et ses viandes.
--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas
mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule,
si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine
de chasse.
--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen.
--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je
commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être
sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la
chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à
Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la
poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et,
pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de
la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui
faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est
généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives
ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est
égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise
cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais
m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa
bouche.
Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de
la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre
et d'un autre encore.
--Ils ont déjà lancé.
--Non, non! pas encore, écoute bien!
Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer
retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
inondait d'une joie pure.
--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout
d'un instant.
Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La
conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent
leur causerie en remarquant à voix haute:
--Ils le ramènent!
Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se
rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
perdit encore et Philomen affirma:
--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant
qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur
courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à
cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de
sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
--Et moi itou, répondit Lisée.
Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire
ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa
le verrou, gagna son lit et s'endormit.
Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et
s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de
sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois
du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer
avec admiration.
Et il revint se coucher, tout content.
Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas
de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté
comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue,
sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout
rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec
quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les
flancs.
Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements
très tendres en se dressant contre ses genoux.
C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et
jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la
peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le
même état.
--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la
fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle
puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais
quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger,
elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
--Lui aussi, affirma Lisée.
--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à
l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux,
qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les
dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée,
ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite
à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse
ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites
plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un
veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que
le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à
côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,
partait quand même seul à la chasse.
Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et
s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la
science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la
maison.
Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long
jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien
qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de
détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de
la cuisine.
La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale
bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait
réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle
lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr,
ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
* * *
Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient
arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en
avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant
le chargement des cartouches.
La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture
par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait
prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de
ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle
les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et
puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le
braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses
cartouches.
Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été
décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de
pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui
avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte,
faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de
transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles
carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des
pontets en cuivre et munies de canons immenses.
Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé
les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée,
deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit
sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
Miraut.
--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain?
--Bouaoue! applaudissait Miraut.
--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui
montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura
pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand
garçon!
Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de
chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
signification générale et manifestait, par des abois continuels,
des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes,
d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de
lécher, son approbation et sa joie.
Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils
partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient,
vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus
tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du
Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons
passages.
Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et
substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha
et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
réveiller à l'heure qu'il s'était fixée.
Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était
debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement
graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes
poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout
de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla
ouvrir à Miraut.
Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots
d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes
cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue
droite et le nez de son maître.
--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en
s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.
[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.]
Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les
attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les
mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où
ils voulaient commencer.
C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante
laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé.
Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu
favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à
toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le
taillis, et le reste ne fut pas long à venir.
Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers
et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.
--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante
mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours.
Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut,
s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet
assez grand.
Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans
doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu
près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va
sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le
ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement
à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
tard.
Le braconnier avait eu bon nez de courir.
Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de
terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il
vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.
--Un beau coup de fusil! jugea-t-il.
Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un
chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court
instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il
fût à portée.
Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de
plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins
(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette
droite.
Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et
l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus
tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut
étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une
minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée
dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il
distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons:
--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit!
Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en
donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du
drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre
roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se
rua sans tarder et avec frénésie.
--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le
déchire pas. Allons! doucement, doucement!
Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute,
Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça
même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la
gueule pour y aller de son franc coup de dent.
Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le
capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la
vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
poche-carnier de sa veste de chasse.
Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour
l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une
à une.
Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et
griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le
félicitait, tout heureux.
--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi.
Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il
voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent
profondément dédaignés.
--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas
dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les
provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends
un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure.
Et la chasse continua.