Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent
mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa
presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des
ficelles de son métier de courant.
Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en
plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la
rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très
vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait
rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses
conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les
levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent,
cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre
sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les
capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils
veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les
quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe
dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite,
puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De
même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et
ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du
point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons
variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps
que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois
une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au
chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux
pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et
l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.
Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon
chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du
maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne
doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas
échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce
tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de
la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement
qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très
vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les
coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou
mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au
canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt
réciproque.
Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent
bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien
pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que
coûte une piste et à lancer un capucin.
Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il
se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes
fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
tout seul, soit de compagnie avec la chienne.
Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au
bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on
peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement
distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant
insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine
bien délimité qu'il occupait depuis longtemps.
Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer;
Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs,
ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement
rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait
occuper Lisée le capucin qu'il courait.
Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au
bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts
de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
affaire à forte partie.
Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du
grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point
qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand
mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles
rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner
le plus possible de terrain et aller très loin, très loin,
préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays
inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les
camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de
fusil.
Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec
l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises
lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les
pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas
d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles!
Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le
dévorait.
Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si
longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du
ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec
soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble
musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait
la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux
cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à
la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées
gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du
ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être
préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait
rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des
haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux
regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que
certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et
qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales
moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut
décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre
bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le
dos ou dans les pattes.
Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une
fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et
les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que
cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il
ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.
Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces
cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il
savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner
la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de
pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble
que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la
reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui
l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains
de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en
priait pas énergiquement.
Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise.
Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de
s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte,
car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa
part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,
après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une
leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se
dissimuler quand il se rendit à ses caches.
Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus
souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée
exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa
patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
dessous.
Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la
tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là,
jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi,
cet impayable animal.
C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de
Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi
ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays,
au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
d'autres voies plus ou moins frayées.
La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre
sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques
coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.
Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître
et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à
terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la
bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à
vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se
défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts
utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi
du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le
temps.
Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après
un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins
habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui
menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces
imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
mais où il se gardait bien de jamais passer.
Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste
dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup,
ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.
Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du
citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste
coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas
selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de
l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il
raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla:
toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes,
plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula,
brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné
grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la
première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête,
ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.
Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe,
récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte,
pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les
arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens;
rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles.
Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette
fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour,
mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
comme l'avant-veille, au même endroit.
Deux jours après, cela recommença.
--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait
de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son
genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai
jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.
Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils
retournèrent, lui et Miraut.
À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin
d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez
vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait
aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très
loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre
ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais
pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut
de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se
postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de
l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait
la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de
fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge
comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de
même.
Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une
quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de
l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme.
Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois,
faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou,
comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe
était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son
arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu.
Celle-ci, par exemple, elle était forte!
Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il
poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son
maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et
blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant
méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se
trouver.
Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait
qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le
mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards,
instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et...
ah! sacré nom de Dieu!...
Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les
bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement
avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche
que la souche elle-même.
Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un
pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins
du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font
pas leur nid sur les saules.
--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot
sous ta blouse!
Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de
l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois
d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt...
se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec
Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
nuit.