Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain
matin.
Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa
sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un
tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.
Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit
sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
retira vivement, sentant le mouillé et le froid.
Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa
chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira...
Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella:
--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot?
--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça
se fait?
--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il
y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore
saoul!
Elle s'approcha, puis s'exclama:
--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas
de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau
petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au
moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait
plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les
jours!
Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner
le liquide.
--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante,
peut-être que tu ne douteras plus, après.
--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou
les chats; un chien, ça pisse davantage.
--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer
un coup.
Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter
l'histoire à tout le village.
--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici!
Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par
le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à
mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix
d'un air courroucé:
--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je
t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant.
Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace,
balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale,
le traitait comme la patronne.
Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas
réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait
certainement plus de part que la mauvaise volonté.
Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré,
léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix
reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.
--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant.
Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière
et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il
se rendait, une vannette à la main.
--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la
femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si
vite réconciliés.
Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses
gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers,
ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour
les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte.
L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les
mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même
jeu que Lisée.
L'après-midi, il le suivit aux champs.
Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des
confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir
évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins
secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son
maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux
alentours.
C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils
mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en
lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des
jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne
pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et
s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le
chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège.
Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur
laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter
des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux
et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
circuits investigateurs.
Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit
bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un
demi-pied et soufflant comme un phoque.
--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra,
mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse.
Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village,
Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes
et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent
connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant,
l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que
Lisée était là.
Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une
demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de
démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient
soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande
innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa
porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage.
Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour
Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la
Guélotte.
Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses
pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte
ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil
d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse
d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses
soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au
vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard
qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de
sifflet de son maître.
L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui
sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne
suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de
nouvelles et fructueuses explorations.
Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit.
--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais,
tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer
quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner
comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi.
Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent.
Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et
Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement
de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire
l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
ne point prendre au préalable conseil de la patronne.
«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça»,
pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par
devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point
trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très
peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent
le nez des chiens de chasse.
Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe
quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita
la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe.
--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en
mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De
Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme.
--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras
en enfer et ce sera bien fait.
--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je
demande!
La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le
plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter.
--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont
pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas.
--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne
manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher.
--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.
--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce
milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire
plaisir et à toi aussi.
--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.
--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la
femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se
brosser pour avoir de la soupe demain matin.
Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru
immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque
aussitôt.
--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant.
--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne!
Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux
osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à
les ronger et à les avaler.
--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher,
qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?
--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je
vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de
race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah!
s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est
parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré
qu'il n'y touchât pas.
--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle
race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que
tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis
que tu as!
--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules
parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu
l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si
jamais il tord le cou à une deuxième.
--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure
bien que je l'assommerai à coups de trique.
--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand
j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.
--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table.
--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit
Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia
Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du
Sauveur.
--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une
voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non,
je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien!
--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour
demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne
heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une
dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à
débourser à l'auberge.
--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore
un chien au lieu d'un cochon.
--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une
autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la
canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme
le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce
qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut
qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la
maison et dans le verger.
--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait
seulement se faire assommer, je serais assez heureuse!