Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne
heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez
Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le
patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis
et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.
Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture,
démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels.
Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par
inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec
les chats.
--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener
avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant,
répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous
tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite
se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et
revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.
Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un
chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par
derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.
D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement
distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout
quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt
sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer
une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien
on ne sait jamais où.
Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui
maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la
Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle
jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle
ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue
et le lança dehors avec un coup de savate, en disant:
--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu
peux.
Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour,
puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche.
Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la
voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans,
rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
s'appuyer sur ses jarrets.
Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et
reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage,
jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de
l'avoir si vite retrouvé.
--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la
tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi?
C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle
l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais;
ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait
pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur.
[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée,
ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et
naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une
fois pour toutes.]
Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de
cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait
s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait
pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre
au retour.
Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le
chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à
s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.
--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas
retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au
milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins
quelqu'un qui aille au pays!
Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du
moulin de Velrans.
--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne
pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux
gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout
contents de remmener Miraut chez nous.
Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre
Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte
sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait
un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son
maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses,
leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis.
De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en
vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très
affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et
deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune
chien qu'ils tenaient en laisse.
--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a
passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.
--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid
et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera
cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave
imbécile de voleur l'ait ramassé!
Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre
réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et,
après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à
une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en
appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes
pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand
linceux qui recouvrait la pâte.
--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte.
Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui
poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup
de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement
chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se
déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
[Note 10: Raim: rameau]
Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il
découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de
Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de
la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas
pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir
en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni
discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus,
quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui
tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure,
désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune
aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui
s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se
sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas
suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en
l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le
rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des
voisins et de faire peur aux gosses.
Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien;
il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son
balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la
patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac,
il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient
fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros
chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une
bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à
lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté
qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de
lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit
violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du
nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint
au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
aurait peut-être trempé sa soupe.
Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes
ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses
hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long
manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et
nettoyé pour cet usage.
Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus
fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la
pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour
des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la
perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse
brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine,
n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la
femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes
assez brèves et répétées.
[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou
quatre pieds de long.]
--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va
demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.
Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et
qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
réexpulsa violemment de la pièce et de la maison:
--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es
si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour
ça!
De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation
à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement
et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai,
il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.
Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il
se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de
grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et
de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le
museau sur les pattes de derrière.
Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des
meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres
bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats;
mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si
léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.
La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans
doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce
méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie?
Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se
mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme
il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute
découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque
autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait
des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines;
aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était
pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et,
comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il
ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer
vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les
buissons familiers.
Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait
famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis
cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois.
Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses
affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant
vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.
Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant,
il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par
Velrans.
--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce
serait me faire affront.
On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de
taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la
brièveté de sa visite:
--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen,
et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait
pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et
laisser les bêtes prendre froid.
À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les
cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il
était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia
la ficelle et il mît sa tête au trou.
--C'est un verrat, prévint Lisée.
--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami.
Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas
bonne et empoisonne le pissat.
--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée.
Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant
la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette,
qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.
--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais
tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.
--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans
trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma
femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma
femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute,
cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler?
--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla
Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas
être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon!
--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules;
mais Miraut se charge de les éclaircir.
Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler
chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de
derrière les fagots.
Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non
sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert,
puis il s'enquit de Miraut.
Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec
complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon
chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne
professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure
que possible.
--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que
les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.
Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour
l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années
où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
gibier pour doubler au moins le prix du permis.
Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que
cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son
absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si
ça devenait nécessaire.
Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée
revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la
voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand
on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à
manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
prendre le café par la même occasion.
Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein
groin, il se dirigea vers la maison.
--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi?
ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la
Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a
encore du Miraut là-dessous.
De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas
même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant
sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était,
paraît-il, rongée, lui beuglait au visage:
--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de
viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en
manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les
paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye!
--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a
tué celle-ci?
--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du
maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du
curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est
les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé
dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en
train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de
lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse
et que tous ces gens ont eu la berlue!
--Combien vaut-elle, ta poule?
--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les
jours...
--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te
demande combien tu veux de ta poule?
--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine...
--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle
t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins
qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la
douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule.
Combien vaut-elle?
--Quat'francs! rugit la vieille fille.
--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée.
Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut
trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien.
--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois
pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui
casserai les reins!
--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à
Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc,
rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa
volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois;
j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir
de la laisser ici, hein!
--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.
--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa
femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça
fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.
La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en
oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter
à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et,
après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à
la cuisine.
Philomen entrait justement.
--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et
s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un
vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas
les moyens.
--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger.
Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils
pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même
point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil
tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse.
Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée
qui allait gronder et tempêter.
--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il
n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir.
--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah!
la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas
étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet
depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien!
Attends un peu!
Ils rentrèrent à la cuisine.
--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée
aujourd'hui?
--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait!
--Et avec quoi, s'il te plaît?
--!...
--Je te demande avec quoi, sacrée garce!
--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four,
j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le
souper...
--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à
manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à
celui-ci que tu auras affaire.
Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin
ferré.
--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée
de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les
bêtes crever de faim!