--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe,
commanda Lisée en rentrant à la maison.
--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la
femme.
--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la
piquer au vif.
Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde:
--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de
me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je
n'ai pas arrêté une minute de travailler.
--De la langue, compléta le chasseur.
--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien
il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus
rien que vot' domestique à tous les deux.
Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise.
Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le
pas et ne bougea mie de sa paille.
Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel,
prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin:
--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce
cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer!
Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir?
Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui
ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant
avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait
bien pu se rendre encore coupable.
Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout
ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte,
craignant fort la raclée.
Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire,
d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui
découvrait les chicots.
--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce
a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre?
La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les
brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux
fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris
de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles
pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui
ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de
tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle
dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire.
--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.
--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes
peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et
bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six
sous!
--Où étaient-elles? questionna Lisée.
--Elles étaient pendues à une solive du plafond.
--Faut pas essayer de me monter le coup!
--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous,
il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche.
Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les
peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment
avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un
peu. Mais, tout de même...
Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.
À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû
opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il
avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa
chute.
Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir!
Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement
tenté.
--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres!
Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe!
--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte.
--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux
de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne
faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher.
La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il
endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup
de sabot dans les côtes.
Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta:
--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses
vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui
nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant.
Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il
prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui
faire de mal et se mettre enfin debout.
Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec
bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude
était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,
les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.
--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte,
il n'est donc jamais content?
Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots
d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser
son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!»
Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut
cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les
mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se
remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.
On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût
été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle
constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux
mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
qu'il mastiquait consciencieusement.
Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui:
--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle.
La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de
petits morceaux manquaient.
--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour
l'excuser.
Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était
armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était
réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa
conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
traduisait par un débit chez le cordonnier.
À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux
époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas
fichu à la porte séance tenante.
Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda,
goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle
en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la
remise.
Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à
hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
portes.
De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son
farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.
La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de
communication, une chatière avec battant refermant le trou avait
été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête
ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle
elle se glissait.
Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les
encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut,
explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez,
remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
laissant entrevoir un coin de l'écurie.
Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein
d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et
engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant
qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de
toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que
par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort
surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut
légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher
les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant
trop vivement.
Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la
crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient
de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes
sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations
puissantes l'intriguèrent extrêmement.
Ah! passer par ce trou!
Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais
il ne put aller plus loin.
Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à
grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin
d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles
odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au
fond, dans cette prison à claire-voie?
Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande
de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à
reflets rouges.
Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et
soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres
qu'il ne connaissait point.
Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa
violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup
sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière,
alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un
coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un
aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent
tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite
folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du
pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements
suraigus.
Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut
réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont
il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu
à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie,
prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage,
se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et
volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs
regardaient tout cela en meuglant.
Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir
dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer;
le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co,
co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre
ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades,
voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement
trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière
dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup
de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à
piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres
bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux
mieux.
Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de
prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la
remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés
tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient
stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait
d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.
Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait
mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il
allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre
les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.
La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le
maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la
bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à
grands coups de pied ensuite.
Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la
remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des
dégâts.
Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme
des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de
piauler, gisait raide sur les pavés.
--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas,
conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais
ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté...
--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure
«ouveuse»[8]!
[Note 8: Ouveuse: pondeuse.]
--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut
pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit:
donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne
ne saura rien.
--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je
vais lui en griller une tout de suite.
Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes.
La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais
au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer,
Lisée rentra inopinément.
--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des
frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne
plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en
train de fricoter vous deux?
--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu
iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins.
--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça
ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut
te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien,
répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne
savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la
pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie,
tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en
avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de
vieille bique.
Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en
lui-même:
--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas
de sottises!
La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle
allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que
son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec
soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux
du ménage.
Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la
nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour
elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre
haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand
elle se fut assurée qu'il dormait profondément.