Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de
la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait
devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot
dans son derrière de chien.
Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu
auparavant.
Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître,
divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et,
s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant
que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite
du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle
n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa
vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage,
elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle
jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans
rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à
coups de sabots.
La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée
était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle
avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre
était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou
qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place
sur le coussin, sous le poêle.
Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais
ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis
sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le
canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le
jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de
Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même
l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux
qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était,
jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la
truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les
flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
l'avertissait en le priant de cesser.
D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien
encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle
n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la
dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le
malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables
fantaisies.
Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour
l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui
savait gré d'être gentil avec ses petits.
--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte
en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se
contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les
pattes en avant.
Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis,
s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire
de la chatte:
--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me
la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière!
Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le
renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en
crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais
non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est
là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est
sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de
l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je
suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui
mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si
ça lui chante.
Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait
pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande
remise, près de l'écurie des vaches.
Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de
main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la
première fois les avantages de la claustration.
Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit
chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès
que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment
Miraut:
--Allez, charogne! à la paille. Vite!
Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à
cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses
amis les chats.
--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle.
Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le
derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le
faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me
l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse!
--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce
qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là,
valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que
ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon.
Toujours aussi chameau! ...
--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que
ton chien n'écoute rien.
--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon
petit, viens, appela doucement Lisée.
Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense,
tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les
pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais
bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.
Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux
franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue
comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite
chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours
suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée.
--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait
préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le
flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument
dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut
franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses
membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux
humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
de l'emmener.
--Reste! commanda assez énergiquement Lisée.
Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec,
il ajouta, persuasif:
--Couche-toi, mon petit, voyons!
Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême
recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa
décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta,
la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler
en désespéré.
--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le
village va croire qu'on s'égorge ici.
--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le
laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs
pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce
qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la
voix.
Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il
continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à
autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être
qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
délivrer.
Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée
frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui,
il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya
même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il
jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions
tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de
rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de
paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en
sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa
prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé
avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être
Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le
bruit des sabots de la patronne.
Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait
mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut,
puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le
lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté;
mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des
bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière
est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les
portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les
bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un
enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la
porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il
gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents
s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.
Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait:
--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu!
Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et
la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main.
Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était
caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage,
tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.
Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se
tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne
fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous.
Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait
entendre les poules qui, intriguées de son reniflement,
s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!...
cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud.
Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui
échappa.
Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la
fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se
meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se
rasseoir sur sa paille.
Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de
se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût,
qu'il portât quelque chose à sa gueule.
Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous
les objets qui garnissaient la pièce.
Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il
l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os,
dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie;
puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et,
la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus
en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de
tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres,
mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las,
éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu
d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
joie.