Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade.
Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut,
avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire
piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui
ricana:
--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui
cabosser le nez comme je voudrais!...
Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit
à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire
rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point
amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement
maternel:
--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa
Lisée?
--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.
--Qu'on va-t'i serser des yèvres?
--Bou! hou! reprenait le petit chien.
--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte
tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre
riant silencieusement dans sa barbe de bouc.
Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il
savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la
porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette
merveilleuse promesse.
Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent
extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux
qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
correspondent à la satisfaction des deux grands besoins
primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le
mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus
vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux
fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres
aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes
portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre
à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue
de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.
Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence
qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les
plus belles espérances.
Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et
que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale,
de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il
allait habiter.
Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout
seul.
Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour,
toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient
point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas,
tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se
retirant, lui aussi, avec prudence.
Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce
mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être
transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un
mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui:
--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules
tranquilles! Allons, viens ici!
Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon
et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis,
absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.
Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en
travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la
première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
hésiter.
--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée.
Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa
tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et
allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.
--Allons, viens-tu? reprit son maître.
Mais Miraut ne bougeait pas.
--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée.
Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer
qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant
spectacle.
--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant
les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait
toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens
voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons,
viens voir, viens, j'vas te présenter.
La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en
plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
frétillant du fouet et tortillant du derrière.
C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de
compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et
s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.
Lisée flatta la bête et appela Mimi.
En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir
et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.
Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de
chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
hauteur.
--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu
vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons,
puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une
paire d'amis.
Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours
digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les
coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce
qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre
pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour
en discerner le sexe.
Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient
abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par
Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.
--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite
tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à
présent.
Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par
les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre
pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.
On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet
de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir
mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.
On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil
et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon
leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations
sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et
en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien.
Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf
toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue.
Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse
qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de
Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des
autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail
haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation
cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment
troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être
de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et
des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les
indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant
au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé,
le moisi et la vieille pisse.
Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé
d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la
journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie
de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la
Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa
petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois,
se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi
traître que peu chevaleresque du roquet.
Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque,
elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris,
le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça
vigoureusement le derrière.
L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute
allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours
durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
inattendue.
Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice
qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière,
l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
frémissant.
--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un
crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie
ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère.
--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son
interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces
charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
s'accordent parfaitement.
--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.
--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les
chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes,
l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en
connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du
tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même
bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce
qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.
--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure:
ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se
sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.
--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une
femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux
devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe.
Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une
nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du
rouge poulet, ça ne finit jamais.
--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que
l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion.
Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la
forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui,
elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant
qu'il ne la renvoyât à la maison.
Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les
travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant
qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça
commencerait son dressage.
Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières,
puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son
maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.
Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge,
à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne
bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
autre.
Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le
mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais
il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête
aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se
retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas
de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.
Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel
aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux
côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.
--Viens ici, viens! petit imbécile!
Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du
bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à
l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi,
Miraut revint lécher la main pendante du patron.
On arriva à la coupe.
Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra
si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère
et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter
jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et
Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit
que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner
à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les
bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya.
À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée,
mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances
et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses
propres moyens, à regagner les champs.
Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé
entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant
les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur
montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse,
excitaient sa juvénile ardeur.
De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il
eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau
ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la
taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il
abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux.
Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les
oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont
de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un
autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant
son compagnon:
--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]!
[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois
de la taupe.]
--Comment, tu ne l'as pas encore?
--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du
pied!
Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout
à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces
vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
bois.
Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le
tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de
bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre
humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
du sommeil de l'innocence.
--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir,
le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père
et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des
blouses et des tricots pour te coucher dessus.
Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte
d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
l'emmena vers la maison.