--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès
que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon
grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison!
--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses
poules.
--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux
de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et
il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des
sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes
sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée,
«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se
tenir de braconner.
La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes
présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant
sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les
événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
expérimentalement:
--Les hommes, c'est tous des cochons!
Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet
de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce
du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.
--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur
que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte,
épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se
sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du
Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des
écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes!
[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.]
--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui
voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison.
--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut
faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le
tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique,
autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne
pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon.
--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée.
--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les
lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école,
celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait
payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des
sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures
de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale
rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
changement.
La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires,
cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la
méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
la bêtise et l'égoïsme de son homme.
--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans
quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas
demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande
vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale
Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes
de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas
de ma faute!
--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la
vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y
prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du
beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à
presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te
bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau
de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque
temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté
ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et
va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui
qui a fait le coup!
La Guélotte réfléchissait.
Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se
débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
danger, quoi qu'en dît la Phémie.
Lisée aimait ses chiens.
Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes
sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien
longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier,
un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il
serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien
immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter
les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé?
Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un
tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une
sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger
où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.
Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour
où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné.
Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on
évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des
câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets,
prêts à cogner.
Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien,
il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi
minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait
réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche
hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps
attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où
l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus.
Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course
au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour
l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur
l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis
lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le
colleta.
Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué,
remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au
chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de
coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours
avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.
Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait
profité.
«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant
d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque,
se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle
journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied
quelque part.
Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout
de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et
se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux
et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
vous décrocher les foies.
Ah! le vieux Finaud!
Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée
apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas
la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.
--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû
bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de
mouton.
[Note 5: Mondure, délivrance.]
Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie
pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été
une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui
dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et
jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant,
le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les
jambes étaient raides.
Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long
coup de souffrance et de rage.
Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien
dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui
avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui
était encore assez clair. Il avait vu tout de suite.
--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les
vaches que je lui fasse prendre du lait!
Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu
énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux;
son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se
troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid.
--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait
Lisée; si je le savais seulement!
Et Philomen était venu.
--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de
l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à
la maison.
Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien
pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.
Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine
probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit
son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre
immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela
avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint
pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et
visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les
douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par
intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement
étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et
l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son
maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée
et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de
lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces
grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré
la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces
écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque
reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à
hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en
eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se
moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une
larme en mordant sa moustache.
Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers
six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules
voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre
laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son
canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son
chien.
[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans
la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins
moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.]
Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez
elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous,
surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés,
ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un
par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester,
mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces
rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son
homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou
vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage.
Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser
les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui
disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot
de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux
vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de
«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et
le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre,
c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par
une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours
dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas
encore, mais elle trouverait certainement.
Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il
disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une
saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des
plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il
aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses
habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure
du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et
ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça
où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal.
Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la
viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce
grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de
Rocfontaine.