De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès l'y attendaient.

Il y débuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les

Deux Bals_, amusement comique où l'on trouve de l'esprit et de la

gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à venir à Paris; il

suivit le conseil et s'y fit connaître très-avantageusement l'année

suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus

grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, léger et

spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques du répertoire

de cette époque.

Les comédiens italiens désiraient que son auteur entrât parmi eux; le

duc de la Trémouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues.

Il organisait une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, en

société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilége. Cette

troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce

temps, La Noue fit représenter à Paris sa tragédie de _Mahomet II_,

qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli succès, on la

compte même parmi le nombre des pièces qui restèrent longtemps au

théâtre.

En couronnant son auteur, le public de Paris eût voulu jouir de tous

ses autres talents; mais, demandé par le roi de Prusse, La Noue fit

ses dispositions pour passer à Berlin. On lui promettait des avantages

importants. Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre

qui survint en empêcha l'exécution, et il fallut que le pauvre

comédien-auteur payât et congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait

le suivre. Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta à

Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le

naturel de son jeu y furent goûtés. La reine dit elle-même qu'elle le

recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le

public de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, en

matière de goût, aux décisions de la Cour; mais, dans cette occasion,

la Cour et le public furent d'accord.

Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion de lui plaire dans

un autre genre. On le chargea de composer pour les fêtes du mariage de

Monseigneur le Dauphin, la comédie-ballet de _Zélisca_. C'était

entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le même temps et

pour le même sujet, écrivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que

des ouvrages de circonstance et de commande aient le mérite de ceux

que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant la petite

comédie de _Zélisca_, ingénieuse par le fond, agréable dans ses

détails, spirituellement écrite et composée, fut fort appréciée.

L'idée de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de

l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit un

contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet à la scène.

Cette pièce et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi

lui-même fit connaître sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa

propre bouche.

Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des

Petits appartements_; La Noue en fut nommé le répétiteur, avec mille

livres de pension. Il fut particulièrement redevable de cette faveur

au maréchal de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup,

lui donna également la direction de son théâtre de Saint-Cloud.

En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique par une comédie en

cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrigée_. Ce fut la

dernière production de l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au

théâtre. Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. Sa santé,

fort affaiblie, en était la principale cause. Il n'avait jamais été

robuste, le double travail de la scène et du cabinet commençait à

épuiser ses forces. Il se proposait d'achever à loisir les différents

ouvrages dont il avait déjà préparé les canevas; la mort ne lui en

laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il

venait d'atteindre soixante ans.

Outre les pièces dont nous venons de parler, on trouve dans son

répertoire une comédie intitulée _l'Obstinée_. Elle n'a paru sur aucun

theâtre; cependant elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. On

peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragédies

qui furent trouvés dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de

Cléomène_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thraséas_. On doit

d'autant plus les regretter que, dégagé pour toujours des travaux de

l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à ceux du poëte. Ses

ouvrages décèlent un génie flexible. Il avait le goût sûr, le style

propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les

genres. Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice de ces

deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu

fait pour lui. Il était fort laid, il n'avait qu'un faible organe;

mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous

les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les

plus pures et la plus exacte probité, vertus que les plus grands

talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.

Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,

disait La Noue, dans _l'Époux par supercherie_, et il ne le disait

jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de

l'appliquer à sa figure, qui, en effet, n'annonçait rien moins que de

la gaîté, quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres

sentiments de l'âme.

On voit en La Noue un acteur

Qui fait très-bien son personnage;

A le lire, c'est un auteur

Qui fait encor mieux un ouvrage.

Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait

traité le même sujet, lui écrivit:

Mon cher La Noue, illustre père

De l'invincible Mahomet,

Soyez le parrain d'un cadet

Qui sans vous n'est point fait pour plaire.

Votre fils fut un conquérant:

Le mien a l'honneur d'être apôtre,

Prêtre, filou, dévot, brigand,

Faites-en l'aumônier du vôtre.

A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à _Oedipe_, sa première

tragédie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans

la littérature du dix-huitième siècle, MARMONTEL, dont les _Contes

moraux_ ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les théâtres.

Auteur dramatique de mérite, Marmontel a donné à la scène française,

de 1748 à 1770, une douzaine de tragédies, plusieurs comédies et même

quelques opéras.

_Denys le Tyran_, tragédie jouée en 1748, commença la réputation de

Marmontel, _Aristomène_ (1749) eut également un grand succès.

Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un

des principaux rôles, força d'interrompre le septième jour les

représentations de cette pièce. On raconte que son médecin voulut

profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à

abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers de _Catilina_:

N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.

La troisième tragédie de Marmontel, _Cléopâtre_ (1750), n'eut pas

autant de bonheur que ses deux aînées. A la fin du cinquième acte,

malgré la défense faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup

de cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, partit du

milieu de la salle. Aussitôt les gardes de chercher partout le

délinquant; mais en vain, il avait su, à la grande joie des

spectateurs, se dérober à la vindicte de l'autorité. Dans cette

tragédie, _Cléopâtre_, selon la tradition historique, prend un aspic

et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic

de la Comédie-Française sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demandé

en sortant du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de la

pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.»

Marmontel écrivit les _librettos_ de plusieurs opéras, entre autres de

celui d'_Acante et Céphise_, dont la musique était de Rameau.

Représentée en 1751, pour les fêtes du premier mariage du Dauphin,

cette pièce eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, du

reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, musique

excellente et dépenses considérables.

Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un auteur qui a donné

plusieurs comédies en collaboration avec des hommes de lettres de

cette époque et deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent

beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. Cet auteur est

PORTELANCE, dont la tragédie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt

salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succès à nul

autre pareil. La chose était même devenue à la mode, on ne parlait que

de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ouï la sublime tragédie

de M. Portelance n'avait jamais ouï quelque chose de beau,

d'incomparable. Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe dans

les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent

souvent les engouements de Paris, les réputations fausses. _Antipater_

tomba du premier coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.

Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle comédie des

_Adieux du goût_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu.

Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a acquis une certaine

célébrité, fit jouer la comédie de _Feinte par amour_, et bientôt

après, de 1760 à 1773, les tragédies de _Zulica_, de _Théagène et

Chariclée_, de _Régulus_ et d'_Adélaïde de Hongrie_.

_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur

s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu

de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique

effort, et, en huit jours, la tragédie, presque entièrement

renouvelée, fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec fureur. Cela

n'empêcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'émettre dans

_le Procès des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous:

Les demandeurs, dans leur requête,

Ont exposé que _Zulica_,

S'est parée des pieds à la tête

D'ornements pris par-ci, par-là.

Et quoique l'auteur se fatigue

Pour se défendre là-dessus,

Il appert qu'il doit son intrigue

A _Phanazar_, à _Dardanus_.

_Phanazar_ était le titre d'une pièce de Morand.

_Régulus_, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps avant que d'être

mise à la scène, eut du succès. Chose assez singulière, le même jour,

Dorat eut deux premières représentations aux Français: _Régulus_ et la

comédie de _Feinte par amour_; toutes les deux réussirent. Le parterre

le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paraître. Cette

exhibition des auteurs était devenue une corvée des plus

désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés aux lazzis du

parterre, qui ne se gênait pas plus alors que ne se gênent de nos

jours les _titis_ des petits théâtres du boulevard.

Malgré le succès de _Régulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces

deux pièces ces quatre vers:

Dorat, qui veut tout effleurer,

Transporté d'un double délire,

Voulut faire rire et pleurer,

Et ne fit ni pleurer ni rire.

Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle épigramme fit

rire Dorat.

LEMIERRE, un des bons auteurs des règnes de Louis XV et Louis XVI, fit

représenter plusieurs tragédies dans lesquelles on trouve de fort

beaux vers, de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, il

donna aux Français les tragédies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirtée_

(1761), d'_Idoménée_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles

d'_Artaxercès et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame

tiré de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays

empêcha de jouer, en faisant des représentations à la Cour.

A la tragédie d'_Idoménée_ se rattache une aventure assez plaisante; à

celle de _Guillaume Tell_, un joli mot.

Les trois premiers actes d'_Idoménée_ avaient été applaudis, et tout

allait bien, lorsque le grand-prêtre et la peste, arrivant au

quatrième, refroidissent les spectateurs. On avait affiché cette pièce

_Idoménée_ par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute et

s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier,

mandé à la barre du tribunal des comédiens, s'excuse de son mieux,

disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un

Y.--C'est impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point de _comédien_

(de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi nous qui ne sache

_orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il

faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_.

Après quelques représentations, _Guillaume Tell_, qui avait été fort

apprécié par les Suisses alors à Paris, n'eut plus le privilège

d'attirer grand monde au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de

l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle et spirituelle

Arnoult étant venue au théâtre, dit en plongeant ses regards dans la

salle: «Décidément, point d'argent point de Suisses est un faux

proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutôt?»

Jusqu'au moment où parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'étaient

cru obligés de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les

histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tenté de

puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en héroïques

actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient

pensé à consacrer leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de

Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux pièces de _Titus_

et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les

glorieuses annales de la France. M. de Belloy mérite donc le beau

titre de poëte national.

Son premier pas dans la carrière dramatique ne fut pas heureux. Son

_Titus_, joué en 1759, n'eut qu'une représentation, ce qui fit mettre

dans une parodie ce vers fort spirituel:

Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.

Après _Zelmire_, représentée en 1762, et qui fut un peu mieux

accueillie que l'infortuné _Titus_, de Belloy composa son _Siége de

Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragédie est un des

événements remarquables qui font époque dans l'histoire de l'ancien

théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire représenter gratis,

afin que le peuple de Paris pût y venir puiser des idées grandes,

généreuses et patriotiques.

Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des représentations

_gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce

genre de plaisir si apprécié par le public parisien.

Les représentations théâtrales gratis pour le peuple de Paris datent

de la fin du dix-septième siècle. L'initiative première en est due aux

administrations des théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les

divers gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent des

gratifications pour subvenir aux frais occasionnés par ces

représentations.

Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le

peuple de Paris fut appelé, pour la première fois, à jouir de ce

privilége. A cette époque, la capitale et la France entière étaient

dans la joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.

Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait toute sa fortune

au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrière dans cette

circonstance. Il voulut que l'opéra de _Persée_, dont les paroles

étaient de Quinault et la musique de lui, fût choisi pour la

représentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public.

Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le monde de la cour et

des grands seigneurs. Il avait été représenté devant le roi. Le

Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honoré la première

représentation de leur présence. Enfin, chose qui était dans les

moeurs de cette époque et qui semblerait bien singulière aujourd'hui,

un jeune prince avait dansé seul sur le théâtre une très-belle _entrée

de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montré une grâce

merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon la coutume, et

magnifiquement vêtu, tenant l'emploi d'un des principaux maîtres.

Cet opéra de _Persée_ agitait, depuis son apparition sur le théâtre

lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait

soulevée était grave. On commentait les sentiments de Phinée, les uns

approuvant, les autres blâmant ces vers de la pièce:

L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succède;

J'aime mieux voir un monstre affreux

Dévorer l'ingrate Andromède,

Que la voir dans les bras de mon rival heureux.

Les _Mercures_ de l'époque étaient remplis de questions, de réponses,

de discussions en vers, en prose, et même en _galimatias_, comme eût

dit Boileau. Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:

Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère,

Et ce que tout autre aurait dit.

Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit

Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;

Et sans crainte d'en user mal,

Peut voir avec plaisir périr une infidelle;

Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle,

Mais seulement pour faire enrager son rival!

La représentation _gratis_ donnée à l'occasion de la naissance du

Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne

s'évertuèrent nullement à commenter les paroles de Phinée, et ne

s'inquiétèrent pas de décider s'il avait tort de vouloir faire

_manger_ son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce au rival,

mais ils admirèrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les

endroits les plus remarquables de la délicieuse musique de Lully, et

ils furent vivement impressionnés des décors magnifiques, des machines

merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du reste, Lully avait fait

les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait été, par ses

ordres et aux frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.

Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de triomphe parut en

feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil

était composé, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumières

vives sans être couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fusées_

les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à minuit une

fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils

revenaient tout à coup dans la bonne ville de Napoléon III, un 15

août?...

L'usage des représentations gratuites fut adopté à partir de cette

époque, mais les théâtres n'eurent plus à en supporter les frais; le

gouvernement ou la ville de Paris leur accordèrent des subventions

pour les indemniser.

En 1744, un événement qui fut considéré comme un grand bonheur public,

la convalescence du roi, porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner

deux magnifiques représentations gratuites, à quelques jours

d'intervalle. La première, qui eut lieu après le _Te Deum_ chanté en

actions de grâces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de

village_ et des _Fêtes sincères_, trois petites pièces en un acte,

avec divertissement, composées pour la circonstance par Panard. L'une

de ces pièces, _les Fêtes sincères_, fut, plus tard, représentée

devant la Cour. C'est dans cette comédie, dédiée à la reine, que, pour

la première fois, Louis XV reçut le nom de _Bien-Aimé_.

Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom que la France

entière adopta alors avec enthousiasme.

Quelques jours après la représentation dont nous venons de parler, le

Théâtre-Italien en donna une autre gratuite, composée des _Paysans de

qualité_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_.

Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport par le

public, auquel on ménageait encore une autre surprise. Les comédiens

avaient fait illuminer la façade du théâtre et placer sur le balcon

plusieurs pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler

toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement du

monarque. Sur le même balcon, après la représentation, et pendant

toute la soirée, l'excellent orchestre de la Comédie-Italienne fit

danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration

générale, ce fut une décoration pompeuse qui embrassait toute la

façade du théâtre, ou si l'on veut de l'_hôtel_ de messieurs les

Comédiens du Roi, comme on disait alors. Cette décoration, qui

pourrait paraître bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste

toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, de forme

circulaire, surmonté par un arc-en-ciel sur le point le plus élevé

duquel on voyait la déesse répandant la rosée pour féconder la terre.

Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle étaient

placées trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout

illuminé, était le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec

ses symboles ordinaires et cette inscription:

_Post nubila Phoebus._

Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur

cinquante de largeur, avait été dessinée et peinte par deux Italiens,

décorateurs ordinaires du théâtre. Elle excita une vive curiosité et

produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu

d'aussi beau dans ce genre.

En 1753, un siècle après le premier spectacle gratis, le

Théâtre-Français reçut ordre de la Cour de donner une représentation

extraordinaire au peuple de Paris, et voici à quelle occasion. M. de

Belloy avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie du

_Siége de Calais_, cette tragédie, la première dans laquelle

l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle

tragédie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout à la

Cour, où elle avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le

roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur

avait été présenté, et le vieux et brave maréchal de Brissac,

gouverneur de Paris, s'était écrié après avoir entendu les vers de M.

de Belloy: «_Cette pièce est le brandevin de l'honneur._»

On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, le brave maréchal

avait dit à Brizard, l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher

Brizard, tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai ton rôle.»

Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés des sentiments

d'amour national, ne pouvait qu'être utile pour développer le

patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos

ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En conséquence, le

Théâtre-Français ouvrit ses portes à deux battants. On remarqua avec

joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_

applaudissait précisément les passages, les vers qui avaient été

également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé les suffrages

des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles,

les paroles élevées, les beaux vers ont un écho dans le coeur du

citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a

faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes

lyriques, tragiques ou comiques préfèrent une salle composée d'hommes

et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs

efforts, à ce public d'élite des premières représentations qui

applaudit ou murmure sourdement du bout des lèvres ou du bout de la

canne, systématiquement et en résistant à tout entraînement.

A cette représentation du _Siége de Calais_, les spectateurs

demandèrent à grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et

aussitôt sa présence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le

roi et monsieur de Belloy!_

Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du

coeur, échappés à ce peuple si vivement ému; mais nous citerons celui

d'un des _titis_ du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant

l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: «Ce brave

bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un bourgeois de Paris.»

La noble idée, exprimée si simplement et avec tant de franchise par

l'enfant du peuple de Paris, fut relevée à Calais. Les habitants de

cette ville en furent frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy

serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme

d'Eustache était digne d'être admis au nombre de ses successeurs. Tous

pensèrent que la plus belle récompense qui pût être offerte à un homme

auquel la ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire

nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption même

de la cité. En conséquence, des lettres de citoyen de Calais furent

envoyées à l'auteur de la tragédie, dans une boîte en or sur laquelle

on grava les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une branche

de laurier; d'un autre, par une branche de chêne avec cette

inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._»

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 19 / 21 段