M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, qui furent enchantés,

ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulière et

plaisante, mais qui furent unanimes pour dire à l'auteur que,

malheureusement la mise en scène dépasserait leurs moyens, et que pour

faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier acte et trembler toute la

salle, il fallait une somme qui n'était pas à leur disposition. Du

temps de M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier

mot.

M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses

vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son

siècle et la postérité fussent privés de son oeuvre. Il la fit

imprimer et la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique

qui fait pousser les cheveux et la pâte qui fait tomber la barbe. La

chose parut originale; la première édition fut épuisée en peu de

jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; M.

André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout Paris voulut se

procurer la satisfaction de posséder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre

de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher

l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans sa boutique le

féliciter, vanter son mérite, et, comme dirait de nos jours le

troupier, se procurer l'agrément de _raser le raseur_. Lui,

l'excellent Monsieur André, reçut tous les compliments avec une

modestie pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui

adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pièce

pour la faire traduire et la faire jouer à Londres. André, plastron

sans s'en douter de la grande ville, fit insérer dans sa préface du

_Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une

épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, épître dans laquelle il

traite d'égal à égal avec Arouet et l'appelle son cher confrère. M.

André vécut heureux et fier de son succès.

* * * * *

Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à proprement parler,

n'est point un auteur, si à son nom ne se rattachait une tragédie de

_Tibère_, représentée en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un

vrai roman que voici:

Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, composait des pièces

pour le collége de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de

beaucoup d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il

lui confia un jour son _Tibère_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit

demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragédie. Le

procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir à

telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les

_papiers_ réclamés d'un procureur des jésuites ne peuvent être que des

lettres de change, il prend la résolution de les enlever adroitement.

Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en

domestique, se présente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine à

obtenir la remise des papiers précieux. En reconnaissant une tragédie,

le filou se dit à lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit

dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté ayant encore

sur lui le _Tibère_ du révérend père Folard. Conduit chez M. Hérault,

interrogé par le magistrat, il raconte son aventure. La pièce est

remise au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le président

Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibère_ sous son nom. Une

difficulté se présente cependant, l'auteur véritable, destinant son

oeuvre à un collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment

faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin et le prie d'introduire

une reine ou une princesse dans sa tragédie. Pellegrin demande au

président, pour cela, _six cents francs_.--«Six cents francs pour une

femme! répond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, réplique

l'abbé, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je

lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une

suivante? s'écrie le président; après cela, mettez-en une, mettez-en

deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous

offre dix écus pour votre travail.» Pellegrin accepte le marché. Les

rôles de la reine et sa compagne sont _bâclés_ en deux jours, la pièce

est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les journaux en

parlèrent beaucoup et en donnèrent des extraits, des comptes rendus,

le P. Folard y reconnut son ouvrage.

On fit sur ce _Tibère_, qui avait tant couru le monde et avait eu de

si singulières aventures, l'épigramme suivante:

Pourquoi vouloir, de ce _Tibère_,

Blâmer le président Dupuis?

Si, sous son nom, il n'a pu plaire,

Aurait-il plus plu sous celui

De celui qui, pour le lui faire,

A reçu dix écus de lui?

Une des plus singulières figures littéraires de cette époque fertile

en écrivains de mérite, est celle de PIERRE MORAND, né à Arles, en

1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en

dépit et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes non mérités,

conserva jusqu'au moment suprême de la mort la plus inaltérable bonne

humeur, la plus inconcevable gaieté.

Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, MORAND fit de

bonnes tragédies qui ne furent pas appréciées; se maria, tomba dans la

maison d'une belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit

toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de

très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menèrent aux portes de la

tombe; vécut pauvre jusqu'au moment où il mourut, puis qu'ayant un

petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à cause de

ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du

jour où il rendit le dernier soupir.

Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imagé de

l'époque actuelle: _Il n'avait pas de chance._

Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que

cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opération

cruelle; il la soutint avec la plus héroïque bonne humeur. On n'eut

pas besoin d'user de détours pour lui annoncer que sa fin était

proche; il fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un

notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le testament de

Crispin dans _le Légataire universel_, il força tous les assistants à

rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la

chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de

littérature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui

apprit la victoire remportée le 26 juillet sur les Anglais du duc de

Cumberland, par le maréchal d'Estrées, aussitôt il s'écria avec

Mithridate:

Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.

Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement philosophique.

Ses tragédies sont _Téglis_, en 1755, _Childéric_, en 1736, et

_Mégare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comédie

jouée en 1738.

La tragédie de _Childéric_, très-compliquée mais pleine de traits de

force et de génie, dans le genre de celle d'_Héraclius_, eut à passer

par une foule d'épreuves, à essuyer une série de contre-temps fâcheux.

Lors de la première représentation, sept à huit jeunes gens qui ne

connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intérêt à siffler cette

pièce, imaginèrent dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils

avaient invité à leur repas un moine de leur âge et de leurs amis.

L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent puis l'amenèrent au

théâtre. Là ils l'excitèrent si bien, que dans une scène où un des

personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine

à se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui

encombraient la scène, le jeune moine s'écria: «_Place au facteur!_»

L'éclat de rire qui résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout

l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit à son

supérieur, qui lui infligea une punition; mais la pièce de Morand

reçut de cette aventure un rude échec.

A cette même représentation, on raconte qu'un monsieur à l'oreille

dure, voyant de grands applaudissements retentir à la suite de ce

vers:

Tenter est des mortels, réussir est des dieux,

et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase qui avait excité

un tel enthousiasme, je crois, lui répondit l'autre, qu'on a dit:

Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.

Dans une autre représentation de cette même tragédie, l'excellent

acteur Dufrêne disait son rôle d'un ton de voix trop bas, on lui cria

du parterre: «_Plus haut!_» Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement,

se croyant sans doute le prince qu'il représentait. Comme, à cette

époque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des

huées accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut

interrompu, et Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses

excuses sur le bord de la scène.--«Messieurs, dit-il, je n'ai jamais

mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais

aujourd'hui.» On l'empêcha de terminer de crainte de l'humilier

davantage, et il put reprendre son rôle.

Deux ans après son _Childéric_, en 1736, Morand donna à la scène la

charmante comédie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez

plaisantes se rattachent à cette jolie pièce.

Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous le nom de sa

fille, lui avait intenté un procès en Provence, exigeant des avocats

que son gendre fût décrié de toute façon. Morand donna ordre

d'accorder ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer à

son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mère serait arrangée de

main de maître et selon ses mérites. Ce _factum_ fut la comédie de

_l'Esprit du divorce_. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon,

cherche à détruire partout la bonne harmonie. Séparée de son mari,

elle oblige sa fille à agir de même avec le sien. Elle chasse un

domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa

femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle finit par être

punie; sa fille la quitte pour suivre son époux et Laurette pour

rejoindre le sien.

La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien

accueillie. L'auteur descendait même déjà des troisièmes loges pour

venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une

critique assez vive du caractère de la belle-mère, qu'on disait chargé

et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'écoutant que son inquiétude

paternelle, n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance sur la

scène, et dit au public:--«Messieurs, il me revient de tous côtés

qu'on trouve que le principal caractère de la pièce que vous venez de

voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout ce

que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu

beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai

représenté.» Cette sortie donna matière à bien des questions qui

firent connaître l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à la

fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant

_l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--«_Avec le

compliment de l'auteur!_» Morand, furieux, se croyant insulté, jeta

son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--«Celui qui veut

voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter son chapeau.»--«Bah! reprit un

autre, l'auteur ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.»

Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrêter le poëte

et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord

s'empêcher de rire de toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit

le théâtre pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira sa comédie.

Cela fit du bruit et servit de réclame à la pièce. Quelques jours

après on la redemanda, on fit des démarches auprès de l'auteur, et

elle fut reprise avec le plus grand succès. Seulement, le public garda

rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie de _Mégare_ ayant

paru, il se fit un malin plaisir de la siffler.

LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien président de la Cour des aides de

Montauban, auteur de mérite auquel on doit plusieurs jolies comédies,

et, malheureusement, seulement deux tragédies, celles de _Didon_ et de

_Zoraïde_, vivait en même temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres

dramatiques, on reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa

_Didon_ renferme de véritables beautés, les caractères y sont fort

habilement tracés. Imitateur de Racine, il parvint, au moment où

Crébillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la

cruelle énergie de ses compositions, à conquérir tous les suffrages

des hommes de goût, en faisant vibrer dans les âmes sensibles les

cordes des sentiments tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les

moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui,

pendant le règne de Crébillon, _le poëte noir_, prétendaient que

l'auteur d'_Athalie_ n'eût pas eu de succès au milieu du dix-huitième

siècle.

Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En 1745, onze ans après la

première apparition de _Didon_ à la scène (1734), il fit plusieurs

changements à sa tragédie, il refondit presque entièrement le

cinquième acte, et elle obtint un beau succès. La police retrancha

malheureusement quatre beaux vers, les suivants:

S'il fallait remonter jusques aux premiers titres

Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,

Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur:

Et le premier des rois fut un usurpateur.

Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19]

volontiers partout, s'empara de la pensée, et dit beaucoup mieux dans

_Mérope_:

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

A la suite de la représentation de _Didon_, Le Franc fit pour

mademoiselle Dufresne, chargée du principal rôle dans sa pièce, ce

joli compliment:

Reine crédule, infortunée amante,

Virgile en vain, des plus vives couleurs,

Nous peint ta beauté séduisante.

Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante

Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?

Malgré l'inconstance fatale

Attachée aux amours de son héros pieux,

Enée aurait laissé ses dieux,

Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.

[19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque

avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos

braves zouaves l'emploient en paroles et en actions.

Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois le rôle de Didon,

parut sur la scène, au cinquième acte, les cheveux épars et comme une

femme qui sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas

généralement cette innovation. Le temps de la vérité scénique et de la

rigidité du costume n'était pas encore arrivé.

_Zoraïde_, également de M. Le Franc, ne fut pas représentée. Cet

auteur donna une jolie comédie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs

opéras et ballets.

En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit

supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait à Vulcain en

lui commandant un bouclier:

Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie

Expirante aux genoux d'un maître impérieux:

Vers les climats français qu'elle tourne les yeux;

Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie.

Que de ses protecteurs les bataillons nombreux

Conduits par le secret, la prudence et l'audace,

Malgré des montagnes de glace,

Volent à son secours et reçoivent ses voeux.

Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées,

Et bénisse le jour qui vit nos étendards

Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées,

Et du sommet glacé des Alpes étonnées,

Du superbe Germain effrayer les regards.

Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire,

D'un peuple redoutable admire les exploits;

Et que les flots soumis à de nouvelles lois

Reconnaissent la France en voyant la victoire.

Portez ailleurs vos yeux surpris,

Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;

Peignez la fière Germanie;

Aux armes du vainqueur à son tour asservie;

Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux

Répande loin des bords ses flots impétueux;

Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages

Excitent dans les airs la foudre et les orages;

Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,

Dans le noble désir de venger la patrie,

Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts,

Des bataillons français l'invincible furie,

Braver des éléments la force réunie.

Le fleuve consterné murmurer sur ses bords

Du malheureux succès de ses faibles efforts.

Les murs et les remparts tomber réduits en poudre,

Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.

Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.

L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains

de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui débuta au théâtre par la

tragédie des _Machabées_, en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un

riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrière du barreau;

puis, entraîné par son goût pour la poësie et pour le théâtre, il se

livra à la carrière dramatique, dans laquelle il eut quelques succès

et où il marqua surtout par son originalité. Fort jeune encore, il

s'était retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant trop faible

pour soutenir les austérités de la règle, le renvoya au bout de trois

mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra,

et c'est le genre qu'il a le mieux réussi.

A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé la première partie

de son existence à faire des vers, il essaya pendant la seconde de

décrier ce genre de littérature, comparant les plus grands

versificateurs à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des

graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mérite

que celui de la difficulté vaincue. Pour populariser ses idées; il fit

un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallèle avec son _Oedipe_ en

vers. Ces tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule

d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son

aménité, sa conversation pleine d'une douce gaieté, son caractère

bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu'à ses derniers

jours. On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la plus légère

épigramme.

La scène dramatique lui doit quatre tragédies, parmi lesquelles celle

des _Machabées_, en 1721, qui fut assez remarquable pour être imputée

à Racine. L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant

quelques jours que _les Machabées_ étaient une oeuvre posthume du

grand poëte. C'est dans cette pièce que le fameux Baron, âgé de près

de quatre-vingts ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien

son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire affublé d'un

rôle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrêter les

deux amants, prononça ces deux vers:

Gardes, conduisez-les dans cet appartement,

Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.

le mot _séparément_ réveilla une idée folle dans quelques têtes, et le

rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.

_Romulus_, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien reçue du public

en 1722. A cette pièce remonte l'usage de donner une comédie après les

pièces nouvelles. Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été jouées

seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après les dix ou douze

premières représentations, ce qui laissait à penser que la vogue

commençait à s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec son

_Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques.

On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule réussit au théâtre

des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le

principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient

composée pour ce théâtre; mais les acteurs ayant reçu défense de

_parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux

artistes en bois de M. Brioché.

La troisième tragédie de Lamotte, _Inès de Castro_, représentée en

1723, fut fabriquée, dit-on, d'une façon singulière. On prétend que

l'auteur commença par faire une composition dans laquelle il avait

aggloméré toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus

d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs de ses amis de

lui trouver un sujet historique auquel on pût adapter tout ce

salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Inès de Castro_.

Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela fut trouvé fort

ridicule par le parterre. On prétend que mademoiselle Duclos, qui

jouait Inès, s'arrèta pour dire avec indignation: Ris donc, sot

parterre, à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on

applaudit, les enfants furent acceptés et la pièce réussit. _Inès de

Castro_ se soutint longtemps au théâtre, et toujours avec le même

succès. Les critiques n'étaient cependant pas épargnées. Il en

pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte était au café Procope dans un

cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges

chaudes sur sa tragédie. Lamotte les écouta longtemps, et quand ils

eurent terminé leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses

amis:--Allons donc nous ennuyer à la _soixante-douzième

représentation_ de cette mauvaise pièce.

Voici une spirituelle parodie d'_Inès_:

Combien, dans cette _Inès_ que l'on admire tant,

Trouvez-vous d'acteurs inutiles?

--J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant;

--Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.

--De quel usage est don Fernand?

--A vous dire le vrai, ce muet confident

Pourrait rester dans la coulisse.

--Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice,

On pourrait se passer de son froid compliment.

--En voilà déjà deux; passons donc plus avant.

A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?

--L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.

--Et les deux Grands de Portugal?

--Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20].

--Parlons des deux enfants et de la gouvernante;

Qu'en dites-vous?--La scène est fort intéressante;

Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.

--Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.

--Ce dixième à trouver sera plus difficile.

--Et Constance, à la pièce est-elle plus utile?

--On sait fort peu ce qu'elle y fait.

Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid,

Fût-on cent fois plus idolâtre

Des ornements ambitieux.

Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,

N'entendit jamais le théâtre;

Et c'est bien insulter au goût des spectateurs,

De leur offrir quatorze acteurs

Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.

[20] Personnages muets.

_Oedipe_, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée par son auteur

d'abord en _vers_, et jouée en 1726, sans succès, puis en _prose_,

mais sans être représentée. Une polémique, fort polie du reste et des

plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire à propos du

projet d'introduire au théâtre des tragédies en prose. Lamotte n'était

en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donné la

tragédie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donné celle

de _Zénobie_, toutes deux en prose.

Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait

cependant pas de mérite. Il a essayé de tous les genres: le sublime

dans _les Machabées_, l'héroïque dans _Romulus_, le pathétique dans

Inès, et le simple dans _Oedipe_; mais où il a le mieux réussi, c'est

dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et huit comédies, dont

une, _le Magnifigue_, est longtemps restée à la scène. Comme auteur

lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa.

Au commencement du dix-huitième siècle (1701), naquit à Meaux un homme

qui marqua au théâtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUVÉ,

plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses études

sous la protection d'un cardinal, et vint les achever à Paris, au

collége d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien doué par la

nature, il céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. Il

débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore âgé que de vingt

ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de

l'être sur les différents théâtres où il parut.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 18 / 21 段