tragédie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_:
Pour Montez,
Alvarez
Est en peine:
Car son fils, fier et brutal,
Traite horriblement mal
La race américaine.
Vers pompeux,
Deux à deux,
Il débite:
D'ailleurs tout manque au sujet:
Clarté, vraisemblance et
Conduite.
Tendre Alzire, tu déplores
Ton triste hymen, quand Zamore
Sort d'un trou;
Mais par où?
On l'ignore.
Mis au cachot, il arma
Dans les bois mille ma
Tamore.
En amour,
C'est un tour
Trop précoce,
Qu'aller, loin de son époux,
Courir le guille doux
La nuit même des noces.
Mal en prend
A Gusman,
Qui, pour preuve
De foi chrétienne en sa fin,
Lègue à son assassin,
Sa veuve.
En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'_Enfant prodigue_, en cinq
actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du
talent des acteurs de la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille
livres la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.
Il semblait écrit que l'auteur de _Zaïre_ ne pourrait avoir deux
succès coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba à plat,
malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du
reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit:
«_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragédies, comédies,
opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq
cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient
d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée _Zulime_. La scène est
en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec _Alzire_ en
Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que
d'aller voir _Idamé_ à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me
réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la
ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une
colonie romaine, nommée _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison
qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est
un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne
donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai
prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce
et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé
deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur.
Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur
gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement
leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les
rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils
en auront deux, etc.»
Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une
mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A _Zulime_ succéda
_la Mort de César_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de César_,
pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et
de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de
Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. _Mahomet_
eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par
l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que
le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la
jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police.
Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant
obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait
été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du
procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette
tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au
théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois
encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de
nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette
tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de
réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_
reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du
Théâtre-Français.
Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son
_Mahomet_.--«Il est _horriblement beau_,» lui répondit le bel-esprit
nonagénaire.
L'époque de _Mahomet_ marque, dans la vie littéraire du philosophe de
Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique;
car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, _Mérope_,
1743, _Sémiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une
comédie, _Nanine_, 1749, et une comédie-ballet, _la Princesse de
Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la
réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y
avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi
illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la
quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra
dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire
voulait être universel et régner en despote dans la république des
lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé
de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis allé,
répondit l'abbé, _elle_ n'y était pas; je me suis fait inscrire.
Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise,
écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler
avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son
génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en
aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.»
A _Mérope_, jouée en 1743, se rattache, comme à _Alzire_, une petite
histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il
avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et
du nom de _Mérope_; que Voltaire avait usé _de manége_ pour empêcher
qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de
quatre fois par divers auteurs et à différentes époques.
C'est de _Mérope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur!
Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour
l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura
jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent
également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de
suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le
tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au
public:--«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en
accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez
bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus
qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La
destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais
je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.»
Une rapsodie grotesque de _Mérope_ passa au théâtre des Marionnettes,
à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère,
celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce
nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu
sais que je suis épuisé.--Bon, tu es inépuisable, donne toujours.--Tu
le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs
d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa
culotte et faisant sa révérence _à posteriori_, il lâche une pétarade
au parterre. Immédiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_
Un bel-esprit, après avoir entendu _Mérope_, entra au café Procope en
disant:--«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.--Et moi, dit en
se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?--Vous,
vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.
Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre
mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle
circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que
d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu
reconnaître. On la vit dans _Mérope_ traverser rapidement la scène en
criant: _Arrête... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut
applaudi.
Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé de Voltaire, obtint
l'honneur insigne d'avoir un rôle dans _Mérope_. Il s'en acquittait
médiocrement.--Ah çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un usurpateur
à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.--C'est, répondit-il, un tyran que
j'élève à la brochette.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les
anecdotes qui se rattachent à cette belle tragédie. Il est temps que
nous passions à _Nanine_, comédie en trois actes, tirée du roman de
_Paméla_. En sortant de la représentation, où de grands
applaudissements avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à Piron:
Qu'en pensez-vous?--Je pense, répondit celui-ci, que vous voudriez
bien que ce fût Piron qui l'eût faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on
n'a pas sifflé.--Peut-on siffler quand on bâille?
On voit que les grands auteurs de cette époque ne se rendaient pas
toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils
sacrifiaient difficilement un bon mot.
La _Sémiramis_ est une des pièces de Voltaire qui, depuis son
apparition au théâtre, a le plus excité l'admiration. Elle n'eut point
un très-grand succès aux premières représentations. Le 10 mars 1749,
l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous
les suffrages. Elle est, en effet, versifiée très-fortement, c'est ce
qui voile un peu les défauts du plan, de la marche et des caractères.
Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se
trouve dans cette tragédie. Le voici:
Que n'a-t-on pas mis
Dans _Sémiramis_?
Que dites-vous, amis,
De tout ce salmis?
Blasphêmes nouveaux,
Vieux dictons dévots,
Hapelourdes, pavots,
Et brides à veaux:
Mauvais rêve,
Sacré glaive;
Billet, calotte et bandeau;
Vieux oracle,
Faux miracle,
Prêtres et bedeau,
Chapelles et tombeau.
Que n'a-t-on pas mis, etc.
Tous les diables en l'air,
Une nuit, un éclair;
Le fantôme du _Festin de Pierre_,
Cris sous terre,
Grand tonnerre,
Foudres et carreaux,
Etats-Généraux.
Reconnaissance au bout,
Amphigouris pour tout,
Inceste, mort aux rats, homicide,
Parricide,
Matricide,
Beaux imbroglios,
Charmants quiproquos.
Que n'a-t-on pas mis, etc.
Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre dans une
scène où mademoiselle Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au
cinquième acte, pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène.
A la répétition générale, le machiniste qui avait le département de la
foudre, étant prêt à lancer le tonnerre dans la scène de mademoiselle
Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou
faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à l'actrice:
«Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil,
répondit-elle.»
Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à Fontainebleau, une
parodie de _Sémiramis_. Voltaire l'apprit, en témoigna le chagrin le
plus vif, et écrivit à la reine une longue et suppliante lettre, pour
demander la suppression de cette parodie. Il réussit à empêcher la
représentation.
_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter
contre l'_Électre_ de Crébillon; il fit imprimer, sur les billets de
parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace:
_Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.
O. T. P. Q. M. U. D._
Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.
_Oreste_, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.
_Rome sauvée_ vint après _Oreste_, en 1752; puis la comédie de
_l'Écossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: «_Je ne le parierais
pas, mais j'en jurerais_,» tiré de cette scène entre deux Normands:
--Fable! à d'autres! tu veux rire?
--Non, parbleu! foi de chrétien!
Vrai, comme je suis de Vire.
--En jurerais-tu?--Très-bien.
--Encore n'en croirai-je rien,
Qu'un louis il ne m'en coûte;
Le voisin pâlit.--Écoute,
Je te l'avouerai tout bas:
J'en jurerais bien, sans doute;
Mais je ne parierai pas.
Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient
la scène, il fit son _Tancrède_, tragédie à grand spectacle, qui eut
du succès.
_L'Écueil du Sage_, comédie en cinq actes, jouée en 1762, eût été pour
le philosophe de Ferney un véritable écueil, si le public ne se fût
souvenu qu'il devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces.
Il en fut de même d'_Olympie_, tragédie représentée en 1764. Bien
évidemment, Voltaire était au déclin de son talent; il imitait
Corneille, qui n'avait pas su quitter à temps la scène, ainsi que
l'avait fait Racine.
_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs
pour le poëte qui avait composé _Oedipe_, _Zaïre_, _Mahomet_, etc.
Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir écrit _les Scythes_ en douze
jours; les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant
_humblement_ de mettre _douze_ mois à la corriger. Ces défaites, coup
sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna à peu près le
théâtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il était plus que temps.
Pour terminer, un mot du _grand poëte_ et du caustique écrivain, un
mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a dû trouver
depuis longtemps sa place dans les petites pièces de nos petits
théâtres. Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire
rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rôle avec
beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec
effusion: «Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathétique_! (patte
étique..)»
XII
PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.
DEPUIS 1718.
Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
(1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le
Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement de
terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André et
de sa tragédie.--LE PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de
_Tibère_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses tragédies
de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ (1736).--_Mégare_
(1748).--Anecdotes.--Sa comédie de _l'Esprit du Divorce_
(1736).--Sujet de cette pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE
FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_
(1745 et 1734).--Vers supprimés dans _Didon_.--Vers à
mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
supprimés.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_
(1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à
Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_
(1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre
de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de
mérite.--Son histoire.--_Zélisca._--_La Coquette corrigée_
(1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à
propos de la tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys
le Tyran_ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_
(1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa
tragédie prônée _d'Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de
_Zulica_, de _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE
MIERRE.--De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à
la scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume
Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, poëte national.--Sa tragédie de
_Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_
(1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et
historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes.
Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y
aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans
la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu
est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères,
_très-légères_ même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses,
ont acquis une grande réputation.
PIRON, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des
jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de
l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers
lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent
grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait
pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible
attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité
à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent
rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il
payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans
être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire,
furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris,
où il faut si longtemps pour se faire connaître.
Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en
composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et
d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux
théâtres forains.
Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire,
quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous
n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et
sérieux.
En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de
_Callisthène_, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une
circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette
pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le
sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de
Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame,
tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son
arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux
possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder
son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant
pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre
acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et
qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal,
Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se
donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses
parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son
suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la
pièce de Piron.
Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux oeuvres
tragiques, fit représenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en
emparèrent et en firent une spirituelle critique, _les Étrennes_. On
trouve dans cette parodie:
Lorsque du fond du Nord un héros sortira,
Il effacera tout par sa clarté suprême;
Le grand Gustave étonnera
Par ses beautés et par ses défauts même;
Jusques à son habit, tout en lui charmera.
Grands dieux! quelle riche abondance
De situations contre la vraisemblance!
Et que de lieux communs heureusement cousus
A des événements qu'on n'aura jamais vus!
Un songe, une reconnaissance,
Des monologues tant et plus;
Une longue oraison funèbre
D'un prince vivant qu'on célèbre;
Des travestissements, des conspirations,
Des emprisonnements et des proscriptions;
Une sédition subite,
Qui change tout à coup les décorations:
Un enlèvement, une fuite,
Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,
Par un prodige heureux, la fille de Sténon
Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,
Puis reviendra sur l'horizon,
Pour nous en informer, sans paraître mouillée;
Et, par un dernier trait digne d'être vanté,
Après tant de périls, de fracas, de furie,
Qui tiendront en suspens le public agité,
Sa pièce finira dans la tranquillité;
Et, hors un confident qui seul perdra la vie,
Les acteurs de la tragédie
Se retireront tous en bonne santé.
Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, Sarrasin, jadis
abbé, alors acteur, était en scène, lorsque Piron, mécontent de son
jeu, cria du milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet homme,
qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne
d'être excommunié à soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas
juste; Sarrasin était un bon comédien.
L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la première
représentation, Piron, vêtu trop somptueusement à son avis, lui dit:
«Mon pauvre Piron, en vérité cet habit n'est guère fait pour
vous.--C'est possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que
vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»
En 1744, Piron donna une troisième tragédie, _Fernand Cortez_. Cette
pièce parut trop longue aux comédiens. Ils députèrent l'un d'eux
auprès de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, mal
reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même ne refusait jamais de
corriger ses pièces au gré du public. «C'est possible! s'écria avec
assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en
marqueterie, moi je jette en bronze.»
On ne se montra pas favorable à la tragédie de _Fernand Cortez_. En
sortant de la première représentation, Piron fit un faux pas; une
personne s'empressa de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur,
qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié sérieusement
l'auteur, mécontent de son public.
Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, dans le volume
suivant.
Nous avons déjà fait observer quelque part, que rien n'est nouveau
sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux
poëte-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la réputation est européenne, qui
rase des clients dans son échoppe de la promenade de sa ville natale
et vend ses propres ouvrages, poésies méridionales fort appréciées,
Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce
qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle avant lui, en 1722,
naquit à Langres, Charles ANDRÉ, coiffeur, qui vint s'établir à Paris,
et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie
du _Tremblement de terre de Lisbonne_.
Voici comment lui-même, dans la préface de sa pièce, fait en quelques
mots l'histoire de sa vie:
«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant malheureusement été
_créé_ sans biens, j'ai été contraint de quitter mes études et
d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me
convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse, à faire des
petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de
m'attirer quelques bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché de
continuer toujours à composer quelques petits ouvrages, mais moins
satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de
mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le
fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé
plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me
voyant penser, ils m'ont si fort questionné, _qu'ils_ m'ont forcé à
leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers; leur
ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé
que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à
composer ma tragédie.»
Les occupations de _Monsieur_ André étaient si nombreuses, sa
clientèle était si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse,
qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'était là
son grand chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière main à
sa magnifique tragédie à grand et terrible spectacle; il désespérait
de la pouvoir finir. «Mais ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de
septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens
qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestiférer_ le genre humain,
j'ai tâché de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zèle
à ma tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous
la mettre plus tôt au jour.»
Heureux lecteur de M. André!