qu'on avait entendu jusqu'alors à la scène, surtout depuis l'école de
Racine, que le parterre s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais
comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope, le café
_divan_ ou Lepelletier de l'époque. Un Anglais se jeta à son cou en
lui faisant mille compliments sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était
pas faite pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres; qu'en
Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe d'Atrée, ajouta-t-il, m'a
pourtant fait frémir, tout Anglais que je suis.»
L'année suivante, en 1708, Crébillon donna _Électre_, tragédie qui fut
applaudie; mais à laquelle on reproche les trois descriptions
pompeuses déclamées par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme:
Quel est ce tragique nouveau,
Dont l'épique nous assassine?
Il me semble voir Racine
Avec un transport au cerveau.
_Rhadamiste et Zénobie_ suivit les premières pièces de Crébillon en
1711. Nous avons dit que cet auteur composait toujours de tête et sans
écrire. Afin d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du
Jardin-du-Roi, dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait à
son _Rhadamiste_, par une chaleur tropicale, il avait ôté son habit et
parcourait le jardin réservé en faisant de grands gestes et en
poussant de temps à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui
l'observait, convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou un fou,
courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste de qui Crébillon
tenait la clef du jardin. Duvernet arrivant effrayé, ne put retenir un
éclat de rire en reconnaissant Crébillon en pleine composition
dramatique.
_Rhadamiste_ eut un grand succès. Quand on le donna, Boileau était
malade. On lui lut cette tragédie.--«Qu'on m'ôte ce galimatias!
s'écria-t-il, les Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces
gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie qui a
augmenté mon mal.»
Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est ce qui eut lieu
pour _Rhadamiste_, tragédie qui, malgré quelques défauts, est restée
un des chefs-d'oeuvre de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise
le mieux le génie de Crébillon.
Le succès de _Rhadamiste_ eut sur la vie de son auteur une influence
fâcheuse. A partir de ce moment, il se jeta dans la dissipation,
montrant peu de goût pour son art, à tel point que le bruit, propagé
sans doute par des rivaux,--que ses tragédies n'étaient pas de lui, se
répandit de toute part. On prétendit qu'elles devaient le jour à un
Chartreux, son proche parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis
aux Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit ridicule.
A propos de _Rhadamiste_, on raconte que, dans une représentation de
cette pièce sur un théâtre de province, l'acteur ayant prononcé ce
vers:
De quel front osez-vous, soldats de CORBULON,
un des spectateurs cria tout haut: «C'est de _Crébillon_ qu'il faut
dire. Ces comédiens de province sont d'une ignorance inconcevable.»
_Sémiramis_, donnée à la scène en 1717, quatrième tragédie du même nom
depuis celle de Desfontaines, en 1637, ne fut pas la dernière sur le
même sujet. Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous
parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public des lettres, la
monomanie du philosophe de Ferney, de puiser toujours ses compositions
dramatiques dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit
l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme que voici:
N'en doutez pas; oui, si le premier homme
Eût eu le tic de ce faiseur de vers,
Il eût fait pis que de mordre à la pomme;
Et c'est ici un bien autre travers.
Du grand auteur de la nature humaine,
Il eût voulu refaire l'univers,
Et le refaire en moins d'une semaine.
Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire:
Si Quinault vivait encor,
Loin d'oser toucher sa lyre,
Je ne me ferais pas dire
De prendre ailleurs mon essor.
Usurpateur de la scène,
Petit bâtard d'Apollon,
Attendez que Melpomène
Soit veuve de Crébillon.
En 1726 parut _Pyrrhus_; en 1748, _Catilina_.
Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer cette dernière pièce,
ce qui fit dire: _Quousque tandem abutere patientia nostra, Catilina._
C'est à soixante-dix ans que l'auteur mit la dernière main à sa
tragédie, dont il avait récité des passages à l'Académie française. On
admira beaucoup les trois premiers actes, mais on fut généralement
peiné d'entendre Cicéron dire de sa fille Tullie:
Employons sur son coeur[18] le pouvoir de Tullie,
Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie.
[18] Celui de Catilina.
A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle fait à Cicéron.
Crébillon s'aperçut du mauvais effet produit par cette scène, et,
s'adressant à l'un des immortels qui secouait la tête:--Je vois bien,
lui dit-il, que cela vous déplaît.--Point du tout, reprit
l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai beaucoup de
plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa fille.
Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour cette pièce la
dépense de tous les habits des acteurs. Elle obtint en outre, du Roi,
l'impression, au profit de Crébillon, des oeuvres complètes du poëte
par l'imprimerie royale.
L'auteur de _Catilina_, en reconnaissance de tant de bienfaits, se
crut obligé de supprimer quelques passages qui pouvaient être
considérés comme des allusions, celui-ci entre autres:
Car vous n'aimez jamais. Votre coeur insolent,
Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.
Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste;
Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,
S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,
La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.
Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait les moyens
détournés pour arriver au succès d'une pièce. Le triomphe moyennant
coterie lui était odieux. S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la
réclame et la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable.
Le matin de la première représentation de _Catilina_, persécuté par
des amis et des parents pour leur donner des billets, il n'y consentit
qu'à la condition formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas
obligés d'épargner sa pièce.
Comme nous l'avons dit, _Catilina_ avait été vingt-cinq ans sur le
métier. Le fils de Crébillon en plaisantait à table devant Collé.
Collé, impatienté de ce persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit
griffonneur de prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées,
osez-vous comparer vos frivoles rapsodies aux productions immortelles
de votre père? Certes, il a fait en votre personne un assez mauvais
ouvrage; mais n'a-t-il pas fait aussi _Atrée_, _Électre_,
_Rhadamiste_, _Catilina_, oui, _Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et
qu'il fera toujours_.» Cette péroraison fit éclater de rire tous les
convives.
Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour se payer, saisir le
produit des recettes de _Catilina_. Le Conseil d'État du Roi décida:
_que les productions de l'esprit ne sont point au nombre des effets
saisissables._
Quelques années avant que cette tragédie ne fût achevée, Crébillon
tomba si sérieusement malade, que son médecin, Hermant, désespérant de
lui, le pria de lui faire présent des deux premiers actes de
_Catilina_. Crébillon répondit par ce vers de _Rhadamiste_:
Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce, _le Triumvirat_.
Le public la reçut avec faveur et reconnaissance.
Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française, à
Saint-Gervais, où le roi voulut lui faire élever un monument funèbre.
Il avait été admis à l'Académie en 1731.
Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands poëtes tragiques du
dix-huitième siècle, parut CHATEAU-BRUN, auteur des deux tragédies de
_Mahomet II_ et des _Troyennes_.
Château-Brun, membre de l'Académie en 1753, était maître-d'hôtel du
duc d'Orléans. Dans la crainte de déplaire à son prince, il garda
quarante ans, sans la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut en
1714.
Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second acte des
_Troyennes_, un homme vient se jeter aux genoux du vainqueur, expose
la misère du peuple et demande du pain. «J'aurais été bien surpris,
dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de manger dans une
pièce faite par un maître-d'hôtel?» Ce mot fit changer le trait.
C'est par cette pièce que la Comédie-Française rouvrit son théâtre, le
31 mars 1769, rentrée de laquelle date le fameux changement de la
suppression des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre. On
avait à dessein choisi _les Troyennes_, où il y a beaucoup d'acteurs
en scène, pour faire comprendre au public les avantages résultant de
cette disposition nouvelle.
XI
VOLTAIRE.
DE 1718 A 1773.
VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son caractère
littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot de
Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de _Zaïre_.--_Oedipe_
(1718).--Son succès.--Anecdotes et bons mots.--_Artémise_
(1720).--Transformations successives de cette
tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine des différends de
Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et Éryphile_ (1730 et
1732).--Anecdote de la _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à
Mlle Gaussin et à Dufrêne.--_Adélaïde Duguesclin_ (1734).--Sa
transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ (1736). Le
Franc de Pompignan.--Critique d'_Alzire_.--Comédie de
_l'Enfant prodigue_ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de
Voltaire sur cette tragédie.--_La Mort de César_
(1741).--_Mahomet_ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour
Voltaire.--_Le Temple de la Gloire_, opéra (1743). Joli mot de
Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_
(1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des
Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique sur
_Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote sur
_Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan
Normand._--_Tancrède_.--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les
Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.--Mot
piquant de Voltaire à une actrice.
Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de Corneille, cinq ans
avant celle de Racine, naquit à Paris AROUET DE VOLTAIRE, l'écrivain,
l'auteur, le poëte qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième
siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire qui ait jamais
paru dans la spécialité des lettres, vécut de longues années
travaillant toujours, produisant sans cesse, s'essayant à tous les
genres, échouant d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et
finissant par mériter de ses contemporains le nom de _Poëte-Roi_, nom
que la postérité lui a conservé.
Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique, tous les genres
semblaient portés à leur apogée: le sublime pour Corneille, le
touchant pour Racine, le terrible pour Crébillon. Il fallait donc se
frayer une nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière déjà
si profondément creusée.--Il osa le tenter et il réussit, non sans
éprouver de fréquentes chutes; il réussit en réunissant en un seul les
trois genres qui avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois
grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris jusqu'alors
inconnus et une sorte de philosophie encore plus ignorée sur la scène.
On s'était borné à jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit
plus, il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, même les plus
médiocres, est un plaidoyer en faveur de l'humanité. Ce genre, qui les
réunit tous en ajoutant à leur perfection, manquait au théâtre. Il
pouvait seul assurer à son auteur une gloire immortelle.
Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se rattachent aux
oeuvres dramatiques de Voltaire, nous constaterons chez lui une
tendance fâcheuse à s'emparer des sujets déjà traités par d'autres
auteurs. Ainsi: il tenta de refaire _l'Electre_, la _Sémiramis_, le
_Catilina_, le _Triumvir_, l'_Atrée_ de Crébillon, la _Marianne_ de
Tristan, l'_Oedipe_ de Corneille. Du moins prit-il les titres de ces
pièces déjà célèbres au théâtre. Ce procédé lui fut reproché par ses
contemporains, on le trouva peu digne d'un grand génie.
Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de
ses pièces avait échoué sous un titre, il lui en donnait un autre, la
remaniait et la remettait hardiment à la scène quelques années plus
tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait pas mieux
que de faire les corrections que le goût du public lui indiquait après
les premières représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce
monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses
pièces pendant _leurs représentations_.» Ces corrections, quelquefois
très-nombreuses, n'étaient pas habituellement du goût des acteurs, qui
trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs et difficiles,
d'en _désapprendre_ une partie pour _réapprendre_ de nouveaux vers.
L'un des artistes de la Comédie-Française qui se montrait le plus
indocile à ces changements, était Dufrêne. Après le succès de _Zaïre_,
des corrections ayant été indiquées à Voltaire, corrections sages et
qui ne pouvaient que donner à ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le
poëte s'empressa de faire les modifications qui lui étaient demandées.
Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire était à la
porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de
complaisance, à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce
qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son
cauchemar venait, il était toujours sorti. L'auteur ne se rebutait
pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers
couverts des fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors
Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et fort original pour
forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le
mettre au pied du mur. Sachant que le comédien doit donner un grand
dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, avec
injonction à celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il
vient.
Le pâté, plus heureux que les vers de _Zaïre_, est fort bien
accueilli, on lui fait fête et on dîne; on l'ouvre, décidé à boire à
la santé de l'aimable anonyme. On soulève la croûte de dessus avec
précaution, et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux volatiles,
cuits à point et portant au bec un petit papier. Les papiers dépliés,
on lit sur chacun d'eux les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y
avait pas moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent mangés par
les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne
tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en
montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zaïre_ devait une
partie de son succès à un pâté de perdrix.
Voltaire, qui fournit à la scène française tant de bonnes tragédies,
débuta d'une façon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En
1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa première
pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; il avait
vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans entendit parler de cette
belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si
charmé qu'il rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint
sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--«Soyez sage, et
j'aurai soin de vous.»--«Je vous suis infiniment obligé, répondit le
poëte; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon
logement et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup de cette
spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux
autres circonstances qui se rattachent aux représentations d'_Oedipe_.
Le maréchal de Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la
nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi
ses veilles.--«Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui répondit
le jeune Arouet, si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»
A la sortie d'une autre représentation, un homme de la Cour donnait le
bras à une jeune et jolie femme qui semblait encore tout émue de la
tragédie d'_Oedipe_.--«Voici deux beaux yeux, dit-il à l'auteur,
auxquels vous avez fait répandre des larmes.»--«Ils s'en vengeront sur
bien d'autres, répliqua Voltaire.»
_Oedipe_ eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs de la
Comédie-Française, ce qui prouve que déjà, à cette époque, il fallait
un nom pour être admis sans peine.
Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons
plus loin, La Motte, qui soutenait cette thèse: que la prose pouvait
s'élever aux idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «_Oedipe_ est le
plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.»--«Faites
cela, répondit Voltaire, et je mettrai votre _Inès_ en vers.
La seconde tragédie d'Arouet, _Artémise_ (1720), ne répondit pas à ce
qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et
la remit à la scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de
_Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux mauvaises
plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribué à sa
chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rôle de Marianne porta la
coupe empoisonnée à sa bouche, un individu s'écria: «_La reine boit._»
Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable à la pièce, sur le
mérite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque,
la toile baissée, on vint annoncer que l'on allait donner la comédie
intitulée _le Deuil_.--«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» cria un
autre quidam. Ce mot décida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut
pas en avoir le démenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et
l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hérode et
Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succès. On comprend que les
épigrammes et les parodies ne furent pas épargnées à la tragédie de
Voltaire. Dans une pièce de l'Opéra-Comique, _Momus censeur des
Théâtres_, Momus dit de Marianne:
Le public ne doit qu'au latin,
Ses beautés, ses délicatesses;
Ainsi qu'un habit d'arlequin,
Elle est faite de toutes pièces.
Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragédie et termine
ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme
vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la
rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» Une copie de cette
épître tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses
querelles avec Rousseau.
Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie petite pièce en
un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre
tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supériorité
marquée. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et Éryphile_. Il eut
deux chutes. En entendant ces deux vers:
Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur
La liberté gravée et les rois en horreur.
le public, peu habitué à des expressions et à des pensées de ce genre
pour tout ce qui touchait la royauté, le public du parterre témoigna
son indignation. Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le
_Brutus_, et j'ai été bien surpris de voir ce grand homme condamner
son fils à la mort pour une simple pensée, qui ne passerait pas même
pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de
l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, dans
l'histoire, comme un extravagant.»
On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu à la
représentation de cette tragédie. C'était du temps des satires
auxquelles on avait donné le nom de _Calottes_. Un abbé était dans une
loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, qui lui cria:
«_Place aux dames! A bas la calotte!_» il répondit en lançant son
petit bonnet noir au milieu du public et en disant: «_Tiens, la voilà,
parterre! tu la mérites bien!_» On prétend que ce trait énergique
imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitième siècle était
plus endurant que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est vrai, que
celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu de savoir si les hommes
sont ou non devant les femmes au théâtre, ce qu'on appelait la vieille
galanterie française ayant, depuis longtemps déjà, franchi les
Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, on n'en voit plus,
grâce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clergé, pieux sans
affectation et convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux
_monsignor_ de la dévote Italie.
Le sort d'_Éryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_.
Tous deux restèrent sur le carreau. L'abbé Desfontaines, à qui
Voltaire avait lu _Éryphile_, lui avait prédit son sort. Voltaire
traita Desfontaines d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant,
et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.
_Artémise_, sous la plume habile de son auteur, s'était changée en
_Marianne_, puis en _Hérode et Marianne_; _Éryphile_ se métamorphosa
en _Sémiramis_ seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger,
cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore à l'aurore de sa
vie littéraire: _Zaïre_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire,
très-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois
semaines pour composer et écrire ce chef-d'oeuvre. Le public lui
répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, qu'il l'avait
achetée à un abbé Macarti, quittant la France pour aller prendre le
turban à Constantinople. Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais,
nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zaïre_,
qu'il dépensa, en véritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette
pièce. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite et
jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au théâtre une traduction
qui lui avait coûté fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour
cela des frais énormes, prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et
tomba mort, et réellement _mort_, d'émotion, au beau milieu de l'une
des scènes les plus pathétiques.
_Zaïre_ fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle Gaussin.
Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par
son talent, si puissamment contribué au succès de sa tragédie.
Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un grand charme sur le
rôle d'Orosmane; de là ce joli quatrain:
Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie,
Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,
Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,
Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.
Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna rien au théâtre après
_Zaïre_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paraître _Adélaïde du
Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du _Duc
de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec son premier
titre. A quoi tient souvent le succès ou la chute d'une oeuvre
dramatique. Il y avait dans _Adélaïde_ le personnage de Coucy. A la
fin d'une tirade, un personnage lui dit:
Es-tu content, Coucy?
Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise
plaisanterie arrêta quelque temps la représentation.
Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur son _Adélaïde_,
métamorphosée en _Duc de Foix_, cette sanglante épigramme:
Par le démon de la dramaturgie,
Ce fanatique au théâtre agrégé,
Que l'ignorance, avec tant d'énergie,
Avait sans honte, en Corneille érigé,
De désespoir s'est noyé dans l'histoire.
Sa tragédie a pourtant eu la gloire
De voir deux yeux de larmes l'honorer,
Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,
Son auditoire au moins l'a fait pleurer.
_Alzire_, en 1736, deux ans après _Adélaïde_, vengea Voltaire du peu
de succès de cette dernière pièce. _Alzire_ réussit et méritait de
réussir. Comme pour _Zaïre_, on fit courir le bruit que cette pièce
n'était pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui
s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui
demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons poëtes au lieu d'un.»
_Alzire_ donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de
Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie entièrement faite
entre les mains du premier. Voltaire écrivit dans le même sens pour se
plaindre de ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion,
dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou à l'autre, nous
rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littéraire assez
pillard.