Fontenelle, le vieux bedeau

Du temple de Cythère,

Fait remonter sur le tréteau

Sa muse douairière.

Si de ce ballet avorté,

Vous daignez faire une critique,

Cher Dominique,

Je dis qu'en vérité

Vous avez bien de la bonté.

Puisque chaque âge a ses hochets,

Comme a dit Fontenelle,

Passons tous les colifichets

A sa jeune cervelle.

Mais que, décrépit et voûté,

Sur la scène encore il gigotte,

Une calotte,

Messieurs, en vérité,

Ne l'aurait-il pas mérité?

Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition des _Oeuvres de

Fontenelle_, on peut remarquer la tragédie en _prose_ et en cinq actes

d'_Idalie_, véritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de

nos jours, sur les scènes des boulevards.

X

DE RACINE A VOLTAIRE.

DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.

Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du

dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ,

PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre

tragédies.--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_

(1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_

(1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures

singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon

mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de

Voltaire.--Duché de Vancy.--Son aventure avec le ministre

Pontchartrain.--Ses trois tragédies sacrées: _Débora_,

_Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin

protégé de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses

belles qualités.--_Pélopée_ (1733).--_Polidor_

(1703).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_

(1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_

(1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts dans

l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_

(1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_

(1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_

(1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_

(1717).--Epigramme contre Voltaire, à propos de la

tragédie de _Sémiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_

(1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers

supprimés.--Horreur de Crébillon pour les moyens

factices d'obtenir un succès.--Crébillon et son

médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie de _Mahomet II_ (1714),

et des _Troyennes_ (1754).

La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et

Racine. Après ce dernier poëte dramatique, quelques années se

passèrent sans qu'aucun auteur d'un mérite transcendant vînt occuper

la scène tragique.

Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le théâtre; ce ne fut

qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paraître deux talents approchant du

sien, Crébillon d'abord et Voltaire ensuite.

L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est occupé, pour le

genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duché, Pellegrin et Nadal.

Entre Crébillon et Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est

clair que nous ne parlons ici que des auteurs du théâtre français

ayant marqué dans la littérature dramatique.

LAFOSSE, dont la première tragédie est de 1696, prit pour modèle le

grand Corneille. Préférant, comme lui, l'expression des sentiments

forts aux sentiments tendres, il va chercher ses héros sous les murs

de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur

l'admiration pour une pensée ou pour une action énergique, que les

larmes pour une situation pathétique. Nourri de la lecture des

tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquité, il sut

profiter habilement de cet inappréciable avantage. Le plus sérieux

reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au récit,

quelquefois au détriment de l'action. Son style est ferme, élevé,

nourri, pompeux même, propre, en un mot, à exprimer les passions

violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un peu travaillés,

cela vient de ce qu'il avait peine à bien rendre toute l'énergie de

ses pensées. Lafosse n'a malheureusement donné au théâtre que quatre

tragédies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public

quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il ait préféré la

tranquillité à la gloire. Du reste, le poëte parut dans de favorables

circonstances, Racine avait cessé de travailler, Campistron venait de

se retirer, et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on de

Lafosse, après sa tragédie de _Polixène_, qu'il allait consoler le

public de la retraite de Campistron.

Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la fortune, faisant sa

principale occupation de la poésie, était d'une distraction

incroyable. Un trait entre mille. Invité un jour à dîner pour midi

chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre

heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être venu si tard,

expliquant que parti à onze heures du matin de la rue de Jouy pour se

rendre dans l'île Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était

trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau milieu de la

plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir à lui d'une façon

irrésistible. Jusqu'alors il avait voyagé en pensée avec _l'Iliade_,

dont il voulait faire une belle traduction.

La tragédie de Lafosse, _Polixène_, qu'il fit représenter en 1696, fut

la première pièce de théâtre à laquelle ait assisté le Dauphin, fils

de Louis XIV, qui se montra très-généreux pour les acteurs. Le même

sujet de Polixène avait été traité en 1720 par _Molière_, surnommé le

tragique.

Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succès. C'est la meilleure

pièce de son répertoire. En 1700 et en 1703, il fit représenter

_Thésée et Corésus_, qui réussirent également.

DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les

qualités d'un homme de lettres sans en avoir les défauts, composa des

_drames-lyriques_ plutôt encore que des tragédies. Membre des

Académies française et des inscriptions, bibliothécaire du roi, il eut

la sage modération de ne jamais se permettre contre personne une

épigramme, à l'époque où ce genre de poésie-_caustique_ était à la

mode. Une seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, il

envoya à l'auteur une pièce de vers non moins sanglante et plus

spirituelle, déclarant en même temps à ce rival que personne ne

verrait cet écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui

prouver combien il était facile et honteux de manier l'arme de la

satire.

Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, Danchet n'eut

de supérieur que Quinault, d'égal que Lamotte et peut-être Roy. Il

savait, dans ses compositions, placer des situations intéressantes, y

répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte dramatique mérite

une place distinguée parmi les auteurs du second rang.

En 1700, il donna la tragédie-opéra d'_Hésione_, musique de Campra,

qui eut un très-grand et très-légitime succès, mais qui faillit coûter

fort cher à son auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était

précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, lui avait laissé

une pension viagère, sous la condition qu'il terminerait leur

éducation. Les parents de ses élèves, gens d'une dévotion mal

entendue, croyant impossible d'instruire chrétiennement la jeunesse

quand on était assez possédé du diable pour travailler au théâtre,

voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre.

Sur son refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent la

pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait faire une bonne

pièce de théâtre sans cesser d'être un bon précepteur; en conséquence,

la pension lui fut rendue sans ses élèves.

_Tancrède_, deuxième tragédie-opéra de Danchet, représenté en 1702,

eut une vogue immense, non-seulement grâce à la musique de Campra et

au _libretto_, mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu hardi de la

Maupin, pour qui avait été créé le rôle de Clorinde. Cette célèbre

actrice, dont les singulières aventures ont fait le sujet, tout

récemment, d'une jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure

exceptionnelle, quelques mots de notre part. Née en 1673, fille du

sieur d'Aubigny, mariée au nommé Maupin, elle ne tarda pas à oublier

son tendre époux. Elle avait une voix admirable et un goût prononcé

pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prévôt de

salle qui avait lui-même une belle voix, elle s'en fut avec lui à

Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au

théâtre de cette ville et y furent appréciés. Malheureusement pour la

Maupin, elle conçut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprès

de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune

fille la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite et s'y

fit recevoir. Une religieuse étant venue à mourir, la Maupin la

déterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit, à la

chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut

instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'était

évadée.

Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure

accentuée, noble et régulière, la Maupin eut les aventures les plus

bizarres. Elle maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus

habile maître d'armes.

Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les habits de son

sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie et beaucoup admirée. Un

jour, Dumesnil, un de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle

l'attend le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et veut

l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse,

elle lui donne une volée de coups de canne, lui prend sa tabatière et

sa montre, sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil

raconte son aventure, se vantant d'avoir été attaqué par trois voleurs

qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont dérobé sa montre et sa

tabatière. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève

en lui tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: «Tu as

menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait

le coup, et la preuve la voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui

l'avait aussi offensée, fut contraint de se cacher trois semaines au

Palais-Royal, puis de lui demander pardon.

A un bal de _Monsieur_, frère du roi, où elle était venue en homme et

sans être connue, elle fit la cour à une femme d'une façon qui parut

blessante. Trois des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle

les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et,

s'étant fait connaître à _Monsieur_, obtint sa grâce.

Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait

nommer la Lola-Montès du dix-septième siècle, devint la maîtresse de

l'électeur de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos,

lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos

lui-même de la lui porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta

la bourse au nez, en lui disant que cette récompense était bonne pour

un homme de son espèce; puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se

raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vécut

ainsi quelques années.

En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira du théâtre,

rappela son mari, et mena une vie aussi régulière qu'elle en avait

menée une extravagante et licencieuse.

* * * * *

Revenons à Danchet.

En 1701, il fit jouer _Aréthuse_, ballet avec prologue.--Cet opéra

réussit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais

qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et

raccourcissez les jupons des danseuses.

Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle Campra, composèrent la

tragédie-opéra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'âge avancé des

deux auteurs fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des jeux

d'enfants!»

Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. A sa mort

on grava son portrait avec ces vers:

Si l'honneur de briller au théâtre lyrique,

Si des succès heureux sur la scène tragique,

Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit,

On te verrait jouir encore de la vie

Et joindre le bon coeur avec le bel esprit,

Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.

DUCHÉ DE VANCY, autre poëte tragique de la même époque, accueilli avec

distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui,

eut à son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, ou

plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché pour composer quelques

poésies à l'usage des élèves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le

recommanda en termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, alors

ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner son désir de

plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite à Duché. Duché

voyant entrer chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce

qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut avoir à débrouiller

avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre à la

Bastille, qu'il est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le

ministre parvient à le rassurer.

Le protégé de la célèbre marquise composa trois tragédies sacrées

pour Saint-Cyr, _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, qui furent

représentées à Paris en 1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de

leur auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras qui furent

bien accueillis du public.

Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé PELLEGRIN, se fit,

dans le même temps, un nom distingué dans les lettres. Entré dans

l'ordre des religieux Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il

s'embarqua à bord d'un vaisseau de guerre en qualité d'aumônier, et

fit quelques voyages. De retour à Paris, il composa une épître qui fut

couronnée par l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante

d'envoyer en même temps une ode qui balança les suffrages de la docte

assemblée, en sorte qu'il se trouva le rival de lui-même. Cette

singularité, quand elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que

ses deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction pour l'ordre

de Cluny; mais comme il n'avait pas de fortune et qu'il faut d'abord

vivre, il songea à utiliser ses talents pour la poésie. Il imagina de

monter une espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes,

de madrigaux, d'épithalames, de compliments à tant le _vers_ ou la

_pièce_. En outre, il travailla pour divers théâtres, surtout pour

l'Opéra-Comique. Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière

existence _de bohème_, le mit en demeure d'opter pour _la messe_ ou

_l'Opéra_. Pellegrin, ne pouvant vivre de la messe, opta pour l'Opéra.

Le cardinal l'interdit. Il obtint une pension sur _le Mercure_,

journal de l'époque, dans lequel il eut les articles sur les théâtres.

On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce qu'il gagnait

passait à sa famille encore plus pauvre que lui, et pour laquelle il

se refusait souvent le nécessaire. L'abbé Pellegrin était un excellent

homme, un poëte de mérite et un noble coeur. Outre ses oeuvres

dramatiques dont nous allons parler, il traduisit assez mal les

oeuvres d'Horace, ce qui lui valut cette charmante épigramme de La

Monnoye:

On devrait, soi dit entre nous,

A deux divinités offrir tes deux Horaces;

Le latin à Vénus, la déesse des Grâces,

Et le français à son époux.

Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On lui fit plusieurs

épitaphes. Voici une des plus spirituelles:

Poëte, prêtre et Provençal[17],

Avec une plume féconde,

N'avoir ni dit, ni fait de mal,

Tel fut l'auteur du _Nouveau-Monde_.

[17] Il était de Marseille.

Ses tragédies sont _Polidor_, en 1703, et _Pélopée_, en 1733; ses

tragédies-opéras: _Hippolyte et Aricie_, _Médée et Jason_; plusieurs

comédies, un grand nombre d'opéras et d'opéras-comiques complètent son

bagage littéraire.

Quelques jours après la représentation de sa _Pélopée_, qui avait

réussi, Pellegrin se promenait avec un de ses amis au Luxembourg.

L'ami ramassa une feuille de papier sur laquelle était une suite de P.

«Devinez ce que c'est que cela? dit-il--Mais, répond l'abbé, ce ne

peut être que la leçon donnée par un maître d'écriture à son élève.

Vous n'y êtes pas; ce sont des abréviations dont voici le sens:

_Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre prêtre

provençal_.»

Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée à la page

d'écriture.

Sa comédie du _Nouveau-Monde_ (1720), lui fit honneur, ainsi que son

opéra de _Jephté_. Sa _Princesse d'Élide_, opéra-ballet, représentée

en 1728, donna lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup

d'esprit, Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra, de

charmants couplets. Un élégant du jour, homme fort nul, se les était

attribués et en recevait des compliments. Un ami d'Autreau lui dit:

«Voilà Monsieur qui se prétend l'auteur de tels couplets.--Eh bien!

répondit Autreau avec le plus grand sang-froid, pourquoi Monsieur ne

les aurait-il pas faits, je les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna

au milieu des rires des témoins de la scène.

NADAL, contemporain et ami de Pellegrin, mort comme lui dans un âge

fort avancé, vers 1741, composa plusieurs tragédies. L'une d'elles,

_Saül_, jouée en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque

Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse et que l'on

croit voir à chaque instant sortir de terre le fantôme évoqué par la

magicienne. Une autre des pièces de Nadal, son _Hérode_, donna lieu à

des applications politiques. Lors de la première représentation, en

1709, à ces deux vers:

Esclave d'une femme indigne de ta foi,

Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,

un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien hardis.

«--Ce n'est pas dans les vers que se trouve la hardiesse, repartit

aussitôt avec beaucoup d'esprit et d'à-propos le duc d'Aumont,

protecteur de Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en

faire.»

Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et Racine, de s'élever

jusqu'à ces deux grands poëtes, il fallait un travail assidu, une

volonté de fer capable de briser tous les obstacles, mais surtout, et

avant tout, une conviction intime et profonde qu'on était né avec le

génie dramatique. Ces vérités, CRÉBILLON les comprit; il ne se fit

aucune illusion, et cependant il essaya. Peut-être agit-il moins par

choix que par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se

décida à faire sa carrière de la carrière dramatique. On lui demandait

un jour pourquoi ses tragédies étaient si terribles. «Corneille,

répondit-il, a brillé dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais

que l'horrible à choisir.»

En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique

d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses oeuvres une régularité

qu'Eschyle ne connut jamais. Son style n'a pas l'élévation de celui de

Corneille, n'a pas l'élégante pureté de celui de Racine, mais il est

nerveux. Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont plus de

force et d'harmonie, et son pinceau cherche, de préférence à tout, les

objets terribles. Il se plaît dans le sang et dans le carnage. Dans

beaucoup de ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène. Dans

_Xerxès_ même, qui n'eut qu'une représentation, presque tous ses

personnages succombaient. Une fort jolie actrice, qui avait, à tort ou

à raison, la réputation d'avoir causé certain _préjudice_ à plus d'un

de ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte, lui demanda la

liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle, lui répondit Crébillon;

mais vous me donnerez la liste de tous ceux que vous avez blessés.» Du

reste, après la représentation de _Xerxès_, Crébillon demanda aux

acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant tout le monde en disant:

«Je me suis trompé, le public m'a éclairé.»

Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse; aussi sa façon de

composer ses pièces était-elle des plus originales. Jamais il ne les

écrivait que pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire,

et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une correction, ce

qu'il avait composé d'abord et qui devait disparaître, s'effaçait

complètement de son cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en

excepte celui de la tragédie de _Xerxès_, sa plus mauvaise. Il ne

fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode lui était

antipathique.

On attribuait, dans le principe, les tragédies de Crébillon à un

Chartreux. Un jour, on lui demandait quel était son meilleur ouvrage.

«Je n'en sais rien, dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus

mauvais.» Et il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du

Chartreux,» reprit en riant le fils.

_Idoménée_, en 1705, fut la première tragédie _jouée_ de Crébillon.

Elle réussit; mais le cinquième acte n'ayant pas été approuvé,

l'auteur en fit un autre qui fut composé et appris en cinq jours. A la

première représentation, Boileau dit que cette pièce semblait avoir

été composée par Racine ivre.

Nous avons dit à dessein qu'_Idoménée_ avait été la première tragédie

_jouée_ de Crébillon, car il en avait fait une autre, _la Mort des

Enfants de Brutus_, qui fut refusée par la Comédie-Française. A cette

pièce se rattache le commencement de la carrière dramatique de ce

poëte célèbre. Son père le destinait à la carrière du barreau et

l'avait envoyé à Paris, chez un procureur nommé Prieur, homme d'esprit

et grand partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions étaient

vives et qui déjà sentait son goût pour la scène, se souciait fort peu

de son procureur, qu'il ne voyait même pas. Un jour, il s'était

habillé pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un manque

total de voitures; cela avait lieu au commencement du dix-huitième

siècle, car on était aux premières années de 1700, absolument comme de

nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon, né à Dijon, en

1674, avait alors de vingt-six à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait

pas moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du dépit de son

pensionnaire, se prit à rire, puis à lui proposer d'ôter sa toilette,

de se mettre à son aise et de causer avec lui.

Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur un fâcheux, incapable

de parler autre chose que procès et chicane; mais, nécessité fait loi;

il craignit de s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il

finit par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme allait

très-souvent au théâtre, tourna la conversation sur ce sujet. Il fut

aussi étonné des idées poétiques de son pensionnaire, que ce dernier

le fut de l'esprit de son procureur. Prieur, frappé de la façon dont

il entendait analyser les pièces, de la justesse, de la logique, de la

force des raisonnements de Crébillon, fut intimement convaincu que ce

jeune homme n'était nullement fait pour le barreau, mais qu'il

recélait en lui, sans s'en douter encore, le génie d'un grand poëte

dramatique. Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon crut

que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il fut convaincu du

contraire. Alors il se défendit de pareille entreprise. Le procureur

insista et finit par le décider. Il lui indiqua même le sujet de _la

Mort des enfants de Brutus_. La pièce faite, Crébillon la fit porter

aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent sans même donner

d'encouragement au jeune homme. Crébillon revint au logis, furieux,

désespéré de l'affront qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec

amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait faite par ses

conseils, jurant de ne plus tenter la muse. Prieur essuya bravement le

premier feu, le raisonna, le chapitra et finit par le décider à

entreprendre une autre composition dramatique. Cette pièce fut

_Idoménée_, bientôt suivie d'_Atrée et Thyeste_ (1707). Lorsqu'on joua

_Atrée_, le bon procureur, quoique fort malade, se fit porter au

théâtre. A la fin du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur

l'embrassa en lui disant:--Je meurs content; je vous ai fait poëte: je

laisse un homme à la nation.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 15 / 21 段