lettre que Lagrange-Chancel crut être de Le Noble; aussitôt l'auteur
courroucé lança les vers suivants qui sont du dernier sanglant:
Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,
Mauvais plaisant, fade Pasquin,
Qui fais d'Ésope un Tabarin:
Vraiment, c'est bien à toi de mordre
Sur des ouvrages applaudis!
Malgré la fureur qui t'anime,
Tu feras sur les arts et sur _Athénaïs_,
Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.
Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, par ses aventures
et par ses ouvrages, à ces injures. Cependant, elles sont un peu trop
fortes.
_Amasis_, jouée en 1701, fut assez bien analysée par les quelques mots
suivants de l'abbé Desfontaines:
«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première
représentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs
horribles et mal assorties; une maison où il y a quelque architecture
singulière, mais où toutes les pierres ne sont ni bien taillées ni
bien posées. C'est un édifice qui n'est passable que de très-loin. Si
vous le regardez de près, tout y est gothique et sans goût.»
Dans _Sophonisbe_, représentée en 1716, mais non imprimée, il se
trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient été sauvés de
l'oubli. Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont
elle est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, lui dit:
Songez qu'il est des temps où tout est légitime,
Et que, si la patrie avait besoin d'un crime
Qui pût seul relever son espoir abattu,
Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.
Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, _Érigone_,
tragi-comédie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragédie en vers;
_les Jeux olympiques_, comédie héroïque; _la Fille supposée_, comédie
en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisbé_, opéra; _le Crime puni_,
opéra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant
demandé à Racine, à Quinault et à Molière, une pièce dans laquelle on
pût utiliser une décoration des enfers, décoration fort belle et que
l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel
traita dans ce but le sujet d'Orphée, dont il fit une tragédie en cinq
actes, avec prologue et choeurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut
jouée au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à composer
_Orphée_, parce qu'il avait entendu dire souvent à Racine que c'était
le sujet le plus apte à un grand spectacle.
Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilité et la
fécondité poétique de Lagrange, c'est sa vie toute barriolée
d'aventures qui tiennent du roman.
Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de faire paraître les
_Philippiques_, moins par animosité personnelle que pour être agréable
à quelques ennemis du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; il
fut assez heureux pour échapper aux poursuites et se réfugia chez M.
de Gonteris, archevêque et vice-légat d'Avignon. Il se trouvait dans
cette ville, lorsque, trahi par un officier réfugié, et attiré hors
des limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite et mis en
prison pendant une année entière. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour
attendrir le Régent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui
adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de la rigueur qu'on
avait eue à son égard. La promenade lui fut accordée pendant quelques
heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconquérir sa
liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une
violente tempête il ne craignit pas de se rendre au port de
Villefranche. Malgré une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du
roi de Sardaigne, par une épître en vers, d'être admis à Nice. Le
prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon très-délicate,
une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit à Gênes, avec le projet
de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de résider dans son palais
ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien reçu à la
cour de Madrid, il refusa un régiment, fut en butte aux tentatives
plusieurs fois réitérées de spadassins contre lesquels il tira l'épée
à maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France,
Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui
dans les États de Sa Majesté Catholique. Il s'embarqua à Bilbao pour
Amsterdam, où il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville.
Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la mort du Régent,
ses liaisons à l'étranger lui fournirent les moyens d'être utile au
pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit à la
poésie et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, et versifia
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds de la fin du
dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle, est un poëte
dramatique de mérite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands
défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il composait,
nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant produire des vers peu
exacts, obscurs, prosaïques, quoique empreints d'énergie et de pensées
spirituelles.
FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres
contemporains de Racine, ont donné à la scène française quelques
pièces dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite.
Ferrier, dont on a les deux tragédies d'_Anne de Bretagne_ jouée en
1678, et de _Montezume_ de la même époque, débuta mal dans la carrière
poétique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Préceptes galants_:
L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.
il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut
beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer
des griffes du Saint-Office et se retirer à Paris, où il devint
précepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont
faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et
de l'esprit. La première, _Anne de Bretagne_, eut du succès, grâce à
la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par
une allusion aux grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous les
hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement à la
glu de la flatterie.
Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de
Louis XIV:
L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,
Fait autant de héros que l'on voit de François.
C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,
A qui le ciel promet la conquête du monde;
Dont la gloire et les ans ont le même progrès,
Et qui compte par eux le nombre de ses faits.
Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,
Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même;
Il charme également et les coeurs et les yeux.
Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi
Charles VIII, qui n'avait guère de marine, que l'univers était loin de
redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers.
_Montezume_ réussit également, grâce à un grand luxe de décors et de
costumes.
Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame la duchesse
d'Orléans, membre de l'Académie française, dut aussi le succès de ses
deux principales tragédies, _Pénélope_ et _Joseph_, à la protection de
quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées d'abord au
château de Clagny près Versailles, avaient eues pour interprètes: la
duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de
Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit
fureur; mais quand les tragédies de Genest, auxquelles il faut ajouter
_Zéloïde_ et _Polymnestor_, arrivèrent à la Comédie-Française, elles
ne furent nullement applaudies. C'était justice; car à part l'amour de
la vertu qui règne dans les oeuvres de l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y
trouve que défectuosités dans le plan et dans la versification.
Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec
eux, peut être relégué au troisième rang des poëtes dramatiques de
l'époque; mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, il a
du moins une excuse, c'est celle assez singulière de l'obéissance
passive aux volontés paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne
fit qu'obéir aux ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec
raison _le Poëte malgré lui_. Il composa et fit jouer: _Médée_ en
1694, _Sésostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois
tragédies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur
connaissait à fond et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put
approcher de ses modèles, et quand parut son _Electre_, on dit que
c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne.
Rousseau fit sur lui cette épigramme:
Longepierre le translateur,
De l'antiquité zélateur,
Ressemble à ces premiers fidèles
Qui combattaient jusqu'au trépas,
Pour des vérités immortelles
Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.
Racine qui, cependant, avait quelques obligations à Longepierre,
puisque ce dernier, dans un parallèle entre lui et Corneille, lui
avait donné de grands éloges, Racine lui-même fit, à propos du
_Sésostris_, l'épigramme suivante:
Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,
Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées,
_Véquit_ de si longues années,
N'a vécu qu'un jour à Paris.
RIUPEROUX, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant donné fort jeune de
grandes espérances par sa tragédie de _Méléagre_, par son poëme de
_l'Ame des Bêtes_ et par son _Traité des Médailles_, n'occupe pas dans
la littérature dramatique une place meilleure que les auteurs
précédents. Ses tragédies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_,
d'_Hipermestre_ ne sont pas restées au théâtre.
Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de Foucault à Paris, et
présenté au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le
calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans
un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui donna, à la place,
un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se
laissa faire, ce qui lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:
Certain abbé, las de passer sa vie,
Et sans verre et sans abbaye,
Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté:
Et Barbezieux, par cette grâce,
Délivre en même temps l'Église et le Parnasse
D'une grande incommodité.
On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet à épigramme et que
cette vengeance littéraire, souvent fort méchante, était pratiquée sur
une grande échelle par tous les beaux-esprits et même par tous les
grands poëtes.
BOURSAULT, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas être confondu avec
les auteurs précédents, bien qu'il soit un poëte comique plus encore
peut-être qu'un poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup
plus élevé.
Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais appris le latin,
Boursault, venu de Bourgogne à Paris en 1651, fut bientôt en état de
parler et d'écrire très-élégamment, grâce à la lecture de bons
ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues
anciennes l'empêcha seule d'être nommé par Louis XIV, sous-précepteur
du Dauphin. Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage
intitulé: _De la Véritable Étude des Souverains_, qui avait plu au
roi. On l'engagea à essayer une gazette en vers. Elle parut tous les
huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV
et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner à
quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre
les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la
suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier
son _crime_ à la Bastille.
Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les tragédies de
_Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Méléagre_,
en 1694.
_Germanicus_, d'abord représenté sans succès sous le titre de _la
Princesse de Clèves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un
grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laissé
échapper ce jugement à l'Académie, sur la pièce de Boursault: _Il ne
lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée. Marie Stuart_,
moins applaudie, fut plus profitable à son auteur, ce dernier ayant eu
la pensée de la dédier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de
cent louis.
Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons _Ésope à la
Cour_, jouée en 1701, après la mort de l'auteur, dont on retrancha
maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:
Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne,
Qu'on encense la place autant que la personne;
Que c'est au diadème un tribut que l'on rend,
Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.
_Ésope à la Ville_ avait précédé _Ésope à la Cour_ de onze ans. Cette
comédie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense
succès. Elle fût peut-être tombée à la première représentation, sans
la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal rôle. Raisin le
cadet, entendant des murmures dans le parterre, à la troisième fable
qu'il débitait, s'avance au bord de la scène, et s'adressant au
public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler
Ésope par apologues, que si la répétition des fables fatigue le
parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui,
douze fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin fut
applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée et elle est restée
longtemps au théâtre.
Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, attendu qu'elle
est la mère de toutes celles à scènes épisodiques ou à tiroir dont on
a depuis usé et abusé d'une manière si fâcheuse.
Le mauvais accueil que reçut d'abord _Ésope à la Ville_ inspira à
l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain
final:
A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux,
Laissez la liberté d'applaudir ce mélange;
Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux,
Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.
D'une autre comédie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comédie
sans titre_, jolie critique du journal de Visé, jouée en 1679, date
une autre innovation souvent imitée depuis, celle de faire remplir
plusieurs rôles par le même acteur dans une même pièce. Préville y
faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne
contribuèrent pas peu au succès.
Visé, auteur du _Mercure_, se plaignit à la Cour de la comédie de
Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour
renvoya l'affaire au lieutenant-général de police; alors M. de La
Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du délit
avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il
défendit de supprimer la pièce, ordonnant qu'on l'appellerait
désormais _La Comédie sans titre_.
_Phaéton_, comédie en cinq actes et en vers libres, représentée en
1691, eut aussi un grand succès. «Au moment où je sortais de la
comédie, écrit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaéton_, un
des gardes me donna un billet cacheté où étaient ces vers:
Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.
C'est ainsi qu'au temps ancien
Écrivait le galant Ovide
Et l'ingénieux Lucien.»
Ce quatrain est de Thomas Corneille.
Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures politiques ou
littéraires, mais surtout _littéraires_, et pour cause, ni plus ni
moins qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le
_Dentu_ de l'époque, en avait le monopole, absolument comme le
spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les
Mots à la mode_, inspira à Boursault une jolie petite comédie en un
acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une
critique des plus amusantes des manières affectées, du langage
ridicule et des modes outrées. Sous ce dernier rapport, il est fâcheux
que Boursault ne vive pas de nos jours, il eût pu facilement doubler
sa pièce.
L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au
théâtre; il publia plusieurs romans fort bien écrits, et une série de
lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres à Babet_.
Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous les genres,
obtint des succès dans tous. Ses tragédies décèlent une âme ferme,
élevée, apte à comprendre et à exprimer noblement les grandes
passions. Ses comédies sont une critique agréable des ridicules de son
siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger avec le bon
goût, passer du sérieux au comique, du comique au moral. Il est bien
entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles
qu'il fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant passée, il
eut pu réparer, par l'étude, le vice de son éducation première.
Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à Paris, ne parlant que le
patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des
législateurs de la langue française, qu'il maniait avec une correction
allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.
Quoique FONTENELLE ne soit pas précisément un des contemporains de
Racine, puisqu'il vécut bien longtemps encore après le grand poëte,
comme il donna plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de
_Rodogune_, et comme ce dernier fit même quelques épigrammes à leur
occasion, nous allons dire un mot de ce poëte, homme d'un très-grand
mérite, qui enrichit la scène ou plutôt les scènes françaises, de
beaucoup de bonnes productions.
Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, membre de celle
des belles-lettres, Fontenelle naquit à Rouen en 1657 et mourut à
Paris en 1757. Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses
oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont écrites avec
une pureté de style qui les rendent aussi agréables à la lecture qu'à
la scène. Partout, Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par
sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître les
défauts nombreux qui l'empêchent de prendre place au premier rang des
auteurs de cette époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts.
Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne trouve chez lui que des
agréments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la
pensée; la délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que
cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de s'éloigner du
langage adopté par les autres grands poëtes.
Fontenelle commença à se produire au théâtre, en 1680, par la tragédie
d'_Aspar_, qui réussit peu. Racine fit, à propos de cette pièce, la
charmante épigramme que voici:
Ces jours passés, chez un vieil histrion,
Un chroniqueur émit la question:
Quand, à Paris, commença la méthode
De ces sifflets qui sont tant à la mode?
Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer.
Gens, pour Pradon, voulurent parier.
--Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire
Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller;
Boyer apprit au parterre à bâiller;
Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,
Pommes sur lui volèrent largement;
Mais quand sifflets prirent commencement,
C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),
C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
On attribue encore à Racine quelques couplets sur cette pièce. En
voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour
retourner à Rouen, sa patrie:
Adieu, ville peu courtoise,
Où je crus être adoré;
Aspar est désespéré.
Le poulailler de Pontoise
Me doit ramener demain,
Voir ma famille bourgeoise;
Me doit ramener demain,
Un bâton blanc à la main.
Mon aventure est étrange,
On m'adorait à Rouen;
Dans le _Mercure galant_
J'avais plus d'esprit qu'un ange.
Cependant, je pars demain,
Sans argent et sans louange;
Cependant, je pars demain,
Un bâton blanc à la main.
En 1689, Fontenelle donna la comédie du _Comte de Gabalis_, en un
acte, tirée du livre singulier de l'abbé de Villars, puisé lui-même
dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et
comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt anecdotique;
mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opéras, auxquels se
rattachent des aventures et des épigrammes assez curieuses.
En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de _Thétis et Pelée_, dont la
musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est-à-dire _soixante et
un_ ans plus tard, à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à
l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première représentation.
Il soupa, comme en 1689, à l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le
petit-fils de M. de Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper
plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, les directeurs
de l'Opéra prièrent l'auteur de juger une difficulté, à savoir si les
prêtres qui paraissent dans la pièce devaient danser ou marcher.--«Je
veux que mes prêtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les
autres si vous voulez.» Le mot avait de l'à-propos; car, à cette
époque, le clergé de France était mal avec la Cour, qui voulait le
forcer à faire la déclaration de ses biens.
_Énée et Lavinie_, autre opéra en cinq actes, musique de Colasse, joué
en 1690, fut l'objet de très-jolies critiques en vers. M. de
Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la
pièce acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années plus
tard, on voulut en refaire la musique; on en parla à Fontenelle, qui
répondit avec esprit et modestie: «On me fait beaucoup d'honneur; mais
quand cet opéra fut représenté pour la première fois, il tomba, et
personne ne me dit alors que ce fût la faute du musicien.» Toutefois,
M. Dauvergne, à qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_Énée
et Lavinie_, remit la pièce à la scène en 1758, et obtint un beau
succès.
N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas
Corneille pour composer la tragédie-opéra de _Bellérophon_, dont Lully
fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès,
puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît
que Lully, fatigué de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre
Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir
un poëme. Thomas, assez embarrassé et n'aimant pas ce genre de
travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune.
Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé,
expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette
pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une
lettre adressée aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault était
protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait
être pour quelque chose dans le _Bellérophon_ de Lully, l'invita à
dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine.
A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la
pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de
persiflage de son hôte, ce qui était d'assez mauvais goût de la part
de M. de Seignelay, lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse
comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours
à vous instruire.» Cette réponse mit les convives du parti de l'auteur
de l'_Art poétique_, et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme
que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que
vous.»
A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces faiseurs d'opéra font
des voeux pour Quinault; Quinault est leur modèle: c'est le plus grand
parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le
choeur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; vous n'y
entendez autre chose, sinon:
Il faut aimer,
Il faut s'enflammer;
La sagesse
De la jeunesse
C'est de savoir jouir de ses appas.
«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis à des
chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est
honteux de ne pas s'abandonner dans le bel âge; ce n'est pas du tout
le langage de la passion, c'est celui de la débauche.»
Illustre critique du grand siècle littéraire, que n'es-tu de ce monde,
pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l'un
de ceux du _Boulevard du Crime_!
_Endymion_, pastorale héroïque, musique de Colin de Blamont, joué en
1731, à l'Opéra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici
deux des nombreux couplets de cette critique: