Quel fut le prix de ses rares vertus?
Persécuté par le cruel Tibère,
Empoisonné par le traître Pison;
Il ne lui restait plus, pour dernière misère,
Que d'être chanté par Pradon.
Il se produisit un fait assez plaisant à la première représentation de
cette pièce. Dans les deux premiers actes il ne paraît pas de femmes;
aussi commençait-on à dire, dans le public, que c'était là, vraiment,
une tragédie de collége, lorsqu'au troisième acte on voit tout à coup,
au fond du théâtre, deux reines et deux confidentes. «Quatorze de
dames _sont-ils bons_?» s'écrie une voix perçante et gasconne. Le mot
fit fortune, et _Germanicus_ ne put ramener le sérieux sur le visage
des spectateurs.
_Régulus_, une des bonnes tragédies de Pradon, jouée en 1688, eut
cependant du succès; et comme _Tamerlan_ en avait eu beaucoup moins,
un plaisant dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un beau
manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le juste-au-corps de
Tamerlan.»
Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le _plastron_ de
Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes, l'objet de tant de
satires, voulut se venger à son tour, et il lança une pièce de vers,
une satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé, qu'un nouvel
et terrible adversaire entrait en ligne contre lui. Rousseau prenait
la plume pour lui dire:
Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,
Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures?
Il m'a berné, me direz-vous:
Je veux le diffamer chez les races futures.
Eh! croyez-moi, restez en paix,
En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire.
Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,
Et le grand Scipion sera toujours mauvais.
Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis. On lui fit cette
épitaphe:
Ci-gît le poëte Pradon,
Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,
Fit, à la barbe d'Apollon,
Le même métier que Corneille.
Pradon adressa un jour quatre vers charmants à une jeune personne fort
spirituelle, dont il était très-épris, et qui entretenait avec lui un
commerce épistolaire, mais qui n'avait pas une bien grande passion
pour le poëte. Voici ces vers:
Vous n'écrivez que pour écrire,
C'est pour vous un amusement;
Moi qui vous aime tendrement
Je n'écris que pour vous le dire.
Nous ne parlerions pas de madame DESHOULIÈRES, qui composa beaucoup de
bonnes et jolies poésies, mais qui ne donna au théâtre que deux
mauvaises pièces, si madame Deshoulières ne s'était déclarée assez
maladroitement contre Racine et n'avait été l'âme de la cabale à la
suite de laquelle l'auteur de _Phèdre_ renonça à la scène. Elle
parlait plusieurs langues. C'était un bel esprit dans toute
l'acception du mot. Un jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse
de faire jouer une tragédie. Elle composa _Genseric_ (1680), qui fut
fort mal accueilli du public. On lui donna le conseil charitable de
retourner à ses moutons (allusion à une de ses plus spirituelles
idylles); cette tragédie fut en outre le sujet de cette analyse
épigrammatique, attribuée à Racine:
La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
La vieille Eudoxe une franche diablesse,
Et Genséric un roi fourbe et méchant,
Digne héros d'une méchante pièce.
Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:
Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;
Genseric est un homme indifférent,
Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
Et sur le tout le sujet est traité
Dieu sait comment! Auteur de qualité,
Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
C'est fort bien fait de se cacher ainsi:
Mais pour agir en personne bien sage,
Il nous fallait cacher la pièce aussi.
LA CHAPELLE, membre de l'Académie française, né à Bourges, en 1655, ne
se posa pas en rival de Racine, mais il chercha à l'imiter. _Il fut de
son école._ Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de leur
modèle, eurent pourtant quelques succès, car elles n'étaient pas sans
valeur. Elles sont au nombre de quatre: _Zaïde_, _Cléopâtre_,
_Téléphonte_ et _Ajax_, de 1681 à 1684.
La pièce de _Cléopâtre_ (1681), faillit devenir une tragédie
véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle aimait beaucoup
l'acteur Baron et avait toujours soin de lui composer des rôles qui le
missent en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux du mérite de
son camarade, eut l'infamie de présenter à ce dernier, dans
_Cléopâtre_, une épée véritable, que Baron fut prêt à s'enfoncer dans
la poitrine. Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.
Voici maintenant un élève véritable de Racine, car Racine guida ses
pas dans la carrière des lettres, CAMPISTRON. Ce poëte fut un des
auteurs les plus féconds de la fin du dix-septième siècle. Il a
non-seulement donné au théâtre un grand nombre de tragédies, mais
aussi quelques comédies et divers opéras.
Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse, en 1656, montra, dès sa
jeunesse, d'heureuses dispositions pour les lettres. Il reçut une
brillante éducation, et son goût pour la poésie ne tarda pas à
l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le centre des
beaux-arts. Il chercha à imiter Racine, son maître, et s'il est loin
de lui pour les beautés de détail et la versification, il s'en
approche du moins pour la conduite des pièces.
Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur de Campistron,
car il le désigna au duc de Vendôme lorsque ce dernier voulut faire
composer et représenter, à son château d'Anet, une pastorale héroïque.
A partir de ce moment, le duc, satisfait des talents et du caractère
du jeune poëte, le nomma secrétaire de ses commandements, puis
secrétaire-général des galères.
Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite, aussi ses pièces
ont-elles les qualités et les défauts d'oeuvres faites par un homme
d'esprit, mais faites trop rapidement. On y trouve des peintures
brillantes, des traits frappants, des situations intéressantes, des
incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs, des
irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche de l'action et
nuisent au développement des caractères. Il y a plus d'esprit que
d'art, et peu de cette verve, de ce pathétique qui enlève le
spectateur, le passionne pour les personnages et pour l'action. Le
talent de Campistron consistait principalement à donner de jolies
descriptions, des peintures de moeurs attrayantes. Ses monologues, ses
tirades sont souvent fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des
morceaux bien écrits plutôt que des tragédies remarquables.
Campistron commença sa carrière dramatique à peu près à l'époque où
Racine finit la sienne. Sa première pièce, _Virginie_, parut en 1683.
Elle fut assez bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, au
même moment où l'on représentait cette tragédie, on représentait
également le _Téléphonte_ de La Chapelle, et madame de Bouillon, alors
arbitre quasi-souverain pour les succès littéraires, protégeait La
Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir, il fallait
s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, il lui dédia sa
seconde pièce, _Arminius_, qui eut du succès et le mit en bonne
position. En 1685, Campistron eut un véritable triomphe, lorsque parut
son _Andronic_. Les comédiens furent obligés de doubler le prix des
places, principalement dans le but de ménager la scène qui était
toujours encombrée, et sur laquelle les acteurs avaient peine à se
mouvoir. Trente ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les
rôles étaient si mal distribués que le public ne put tenir son sérieux
pendant tout le temps de la pièce. Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur
Legrand vint, selon l'usage, annoncer la représentation du lendemain
en ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner
demain _le Joueur_ et _le Grondeur_. Je souhaite que la petite pièce
que vous allez voir, vous fasse rire autant que vous avez ri à la
grande.» Cette saillie fut applaudie de toute la salle;
malheureusement le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la petite
pièce, intitulée _la Fausse veuve_, ennuya le public sans le faire
rire.
_Alcibiade_ parut également en 1685, et _Phraate_ en 1686. Cette
dernière pièce n'eut que trois représentations. Il s'y trouvait des
allusions politiques qui faillirent faire mettre Campistron à la
Bastille, et il ne fallut rien moins que le crédit de Madame la
Dauphine pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations.
_Phocion_, jouée en 1688, n'eut ni succès politique, ni succès
dramatique, ni succès littéraire. Campistron, voyant au doigt de
Péchantré, auteur de plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce
dernier voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie
nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques jours de là, Péchantré
trouve l'auteur de _Phocion_ derrière un pilier des troisièmes loges à
la comédie, on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à
Campistron, je te l'ai gardée.»
Racine avait fait _Esther_ et _Athalie_, Campistron à son tour, voulut
composer sa tragédie chrétienne. En 1690, il donna à la scène
_Adrien_, dans laquelle on trouve de beaux vers, ceux que nous allons
citer, entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son _Alzire_:
A ma religion, vous préférez la vôtre.
Une fois seulement, comparez l'une à l'autre:
La vôtre n'eut jamais que de barbares lois;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle ne se soutient que par la violence;
La mienne par la paix et par l'obéissance.
La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir,
Moi, que des noeuds sacrés à vous doivent unir,
Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle,
Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle;
La mienne, quand je suis accablé de vos coups,
Me défend de penser à me venger de vous.
Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,
De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,
De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés:
Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.
_Pompeïa_, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a rien conservé,
_Tiridate_, et enfin _Alcide_ ou _le Triomphe d'Hercule_, en 1693,
complètent le répertoire tragique de Campistron. Après la
représentation de cette dernière pièce on fit ce quatrain:
A force de forger, on devient forgeron;
Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;
Au lieu d'avancer, il recule,
Voyez _Hercule_
Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent réimprimés, après
les oeuvres de Corneille, de Racine, de Crébillon, et, plus tard, de
Voltaire, comprend encore les comédies: du _Jaloux désabusé_, de
_l'Amante amant_, et les opéras d'_Acis et Galathée_, d'_Achille et
Polixène_. La comédie de _l'Amante amant_, jouée en 1684, et que
Campistron a toujours désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre
cette particularité, que c'est la première où une actrice parut sur la
scène vêtue en homme. On était déjà loin du temps où les rôles de
femmes avaient des hommes masqués pour interprètes. Quoi qu'il en
soit, cela eut un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant,
fut applaudie.
Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme. Lors d'une maladie
grave, qui mit en danger les jours de Louis XIV, le roi, voyant les
intrigues s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le crût aussi
mal, pria M. de Vendôme de donner au Dauphin une grande fête. Lully
fut chargé de composer tout exprès la musique d'une pastorale
héroïque, et on lui imposa Campistron pour le _libretto_. Lully obéit
à contre-coeur. L'opéra d'_Acis et Galathée_ fut fait et joué devant
le Dauphin, au château d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus de
100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit bien les choses.
Il fut tellement satisfait des paroles de l'opéra, qu'il envoya cent
louis à Campistron, somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après les
conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron renvoya ces cent
louis au prince. Vendôme crut que son protégé agissait ainsi par
désintéressement. Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait
tout simplement espéré recevoir davantage. Touché de ce qu'il croyait
être la suite d'une grande noblesse de sentiments, Vendôme prit
Campistron pour secrétaire des commandements. Du reste, le choix était
bon. On ne reprochait à l'auteur d'_Acis et Galathée_ qu'une
négligence un peu forte à répondre aux lettres. Un jour, M. de Vendôme
le voyant brûler des papiers, dit plaisamment à ceux qui
l'entouraient: «Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa
correspondance.»
Le succès de l'opéra d'_Acis_ engagea son auteur à cultiver ce genre
de littérature dramatique. En 1687, il fit jouer _Achille et
Polyxène_, opéra sur lequel on fit plusieurs épigrammes.
En voici deux assez spirituelles:
Entre Campistron et Colasse[16],
Grand débat s'émut au Parnasse,
Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux.
De son mauvais succès nul ne se croit coupable;
L'un dit que la musique est plate et détestable;
L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.
Et le grand Apollon, toujours juge équitable,
Trouve qu'ils ont raison tous deux.
Lully près du trépas, Quinault sur le retour,
Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,
Pressés de la frayeur que le remords leur donne
D'avoir gâté de jeunes coeurs
Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;
Colasse et Campistron ne gâteront personne.
[16] Colasse avait fait la musique de l'opéra d'_Achille_.
M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson fort jolie, qu'on
attribua à madame Deshoulières, et qu'il revendiqua dans une autre
pièce de vers se terminant ainsi:
Restituez donc à Saint-Gilles
Le faible honneur de ses chansons;
Contentez-vous de vos idylles
Et retournez à vos moutons.
Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron eut des admirateurs
outrés et des détracteurs de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il
avait seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres ont
trouvé détestables les vers les plus remarquables de son répertoire.
Il y a sottise à tomber dans l'un ou l'autre de ces jugements. Ce que
l'on peut dire, c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle
place parmi les dramatiques de second ordre, et que longtemps il a
occupé la scène française avec distinction.
PÉCHANTRÉ, dont nous avons prononcé le nom plus haut, à propos d'une
des tragédies de Campistron, était fils d'un chirurgien de Toulouse.
Après avoir été couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à
Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En effet, il donna,
en 1687, la tragédie de _Géta_, dont la paternité fut disputée par
beaucoup de poëtes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de
vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs poëtes ont mis leurs
pièces sous son nom, s'est figuré être réellement le _père des
enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts
baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Géta_ lui devait
la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez pauvre diable
de poëte, ayant montré sa pièce à Baron, ce dernier la trouva bien et
lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable.
Le malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta l'offre et
livra pour ces quelques sous sa première tragédie. Que de Péchantré en
ce moment à Paris! Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces,
sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des
théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement pour Baron,
Champmeslé ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la
pièce, la trouva fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour
la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier père. Un
second fut le nommé Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de
quelques chroniqueurs, aurait ébauché cette tragédie de _Géta_ et
serait mort avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue de
la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions,
la pièce aurait été _composée_ par Dambelot, _corrigée_ par Péchantré,
_achevée_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est
qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de Péchantré,
_Jugurtha_, fut moins bien reçue du public. Sa troisième, jouée en
1703, et intitulée _Mort de Néron_, coûta à son auteur juste autant
d'années qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde un
enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette
tragédie. Péchantré avait laissé sur la table d'une auberge un papier
sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels étaient
ces paroles: _Ici le roi sera tué_. L'hôte, qui avait déjà été frappé
de la physionomie et de la distraction de notre poëte, crut devoir
porter cet écrit au commissaire du quartier, qui lui dit que si
l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manquât pas de le faire
avertir. Péchantré revint en effet quelques jours après, et à peine
avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné d'une troupe
d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de
son crime. «Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver
cet écrit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scène où
j'ai dessein de placer la mort de Néron, dans une tragédie à laquelle
je travaille.» Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps
après Péchantré fit jouer sa pièce. .
ABEILLE, autre poëte dramatique de la même époque, plus tard abbé du
prieuré de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Académie française,
composa quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers noms, en
sorte que plusieurs de ses poésies ont longtemps passé pour avoir été
l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abbé Abeille eut une assez singulière
destinée. C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant dans le
monde. Il vint à Paris assez jeune, fut pris comme secrétaire par le
maréchal de Luxembourg, et acquit une sorte de célébrité plus encore
par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par ses écrits.
Il fit les tragédies d'_Argélie_, de _Coriolan_, de _Lyncée_ et de
_Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue
celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom
d'un acteur nommé La Thuillerie.
La première tragédie que fit représenter l'abbé Abeille, donna lieu à
une plaisanterie qui, dit-on, le dégoûta longtemps de mettre son nom à
ses ouvrages. Deux princesses entrent en scène, la première dit à
l'autre:
Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre père?
L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de le faire de suite,
resta muette. Un plaisant du parterre répondit pour elle:
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut impossible de
continuer la pièce, et ce diable de vers poursuivit Abeille
jusqu'après sa mort, car on le rappela dans son épitaphe:
Ci-gît un auteur peu fêté,
Qui veut aller tout droit à l'immortalité.
Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;
Et lorsqu'Abeille on nommera,
Dame postérité dira:
_Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère._
On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes sur lui. En
voici une fort jolie qu'on attribue à Racine:
Abeille, arrivant à Paris,
D'abord, pour vivre, vous chantâtes
Quelques messes à juste prix;
Puis au théâtre vous lassâtes
Les sifflets par vous renchéris.
Quelque temps après fatiguâtes
De Mars l'un des grands favoris,
Chez qui pourtant vous engraissâtes.
Enfin, digne aspirant, entrâtes
Chez les Quarante beaux-esprits,
Et sur eux-mêmes l'emportâtes
A forger d'ennuyeux écrits.
Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le dernier élève de Racine,
LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette époque dont la vie tient
le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulières dont
elle est semée.
Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, près de Périgueux, en
1676. La nature lui avait donné en partage un talent des plus
extraordinaires pour la poésie. Nul doute que si la science de la
phrénologie eût été connue de son temps, on n'eût découvert sur son
crâne _la bosse poétique_ la plus proéminente. Il disait
spirituellement lui-même, et de lui, qu'il savait rimer avant que
d'avoir eu le temps d'apprendre à lire. Évidemment il était né poëte,
comme d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. A
peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les
romans de La Calprenède. A sept ans, on le fit entrer au collége de
Périgueux, où il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet,
il rimait déjà fort bien et _corrigeait les vers médiocres de ses
propres maîtres_. Il passa au collége de Bordeaux et ayant eu occasion
d'aller au théâtre, il fut pris d'une irrésistible démangeaison de
fabriquer à son tour une comédie. Il la composa en prenant pour sujet
une aventure récente et connue. Sa mère, se prêtant aux fantaisies de
son enfant, fit construire un petit théâtre; les rôles furent
distribués par Lagrange à six de ses jeunes camarades et la
représentation eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant de
neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, il y avait là de quoi
piquer la curiosité. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle
extraordinaire à tant de titres, et l'on applaudit beaucoup
l'enfant-poëte et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel
sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par la muse
poétique, il s'empressa de composer une tragédie. Ce fut celle de
_Jugurtha_. Voici ce qu'il dit à propos de cette pièce, représentée en
1694, dans les dernières années de la vie de Racine:
«Quand je crus avoir mis la dernière main à ma tragédie, dit
l'auteur, je me hasardai de la présenter à madame la princesse de
Conti. Malgré tous les défauts dont cette pièce était remplie, la
princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour
envoyer chercher le célèbre Racine et le prier, avec bonté, de
lire cet essai d'un gentilhomme qui était son page, pour lui en
dire son avis sans aucun déguisement. Racine garda la pièce huit
jours, après lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit
qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'à la vérité elle
était défectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse
«agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses
avis, il la mettrait, dans peu de temps, en état d'être jouée
avec succès. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et
je puis dire que les leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris
que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un
plaisir de m'entretenir des différents sujets qui lui avaient
passé dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable,
soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et
trouvé des situations intéressantes, dont il avait la bonté de me
faire part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai aux
comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on la donnerait sous
le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce
qu'il n'y avait pas longtemps que Péchantré en avait donné une
sous le même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement du
public. Mon _Adherbal_ fut représenté. Le prince de Conti, qui
voulut bien assister à la première représentation, voulut aussi
que je me misse auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en
disant que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, à
qui la dévotion ou la politique ne permettait plus de fréquenter
les spectacles depuis que le roi s'en était privé, vint à cette
première représentation, et parut prendre un plaisir extrême à
tous les applaudissements que je reçus.»
Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune âge intéressa le
public en sa faveur, ainsi que sa position de page à l'hôtel de Conti;
on applaudit son _Roi de Numidie_. Encouragé par ce succès, il
composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragédie à laquelle on a prétendu
que Racine avait travaillé à la prière de la princesse de Conti et
dont les représentations fructueuses ne furent interrompues que par la
maladie et la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en 1699, il
donna _Méléagre_, puis successivement _Athénaïs_, _Amasis_, _Alceste_,
_Ino_, _Sophonisbe_ de 1700 à 1716. Alors les aventures dont nous
allons parler sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire
pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; mais d'abord quelques
anecdotes concernant ses premières tragédies: