supériorité de la pièce de Racine sur celle de Pradon, revint
cependant de l'Hôtel de Bourgogne rejoindre sa petite société, en
faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de
Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de
cette déplorable, de cette détestable tragédie, qui coulait à tout
jamais son auteur, le reléguant au second rang; puis, séance tenante,
la Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que nous allons
donner:
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême,
Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.
Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien,
Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.
Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;
Rien ne change son coeur ni son chaste maintien.
La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.
Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,
N'est là que pour montrer deux énormes tétons,
Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.
Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats.
Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats,
Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort méchante, mais
spirituelle, au duc de Nevers, qui se mêlait quelquefois _d'enfourcher
Pégase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal.
Indignés, et ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur
du sonnet, ils répondirent par un autre, composé sur une forme
identique et dirigé contre le duc. Le voici:
Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême,
Fait des vers où jamais personne n'entend rien.
Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien,
Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.
La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.
Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien.
Il veut juger de tout et ne juge pas bien.
Il a pour le Phoebus une tendresse extrême.
Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,
Va partout l'univers promener deux tétons,
Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.
Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats;
L'_Énéide_, à son goût, est de la mort aux rats;
Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succès dans le monde
des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait
la paternité au duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et Boileau
comme en étant les auteurs. Or, comme il était des plus méchants,
comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort
grand seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les deux poëtes
commencèrent à avoir des craintes sérieuses. Le duc de Nevers, pour
les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisième
sonnet:
Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême,
Viennent demander grâce, et ne confessent rien.
Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien;
Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.
Damon, pour l'intérêt de cette soeur qu'il aime,
Doit de ces scélérats châtier le maintien;
Car il serait blâmé de tous les gens de bien,
S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,
Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons
Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.
Vous en serez punis, satiriques ingrats,
Non pas en trahison, par de la mort aux rats,
Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.
Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait donné ordre de chercher
partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la
bravoure n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur commença
à les galoper de la belle manière. Ils désavouèrent hautement le
deuxième sonnet; heureusement pour eux, ils trouvèrent un protecteur
puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, qui leur
dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où
M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous
êtes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à
l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de même sous sa
protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.»
Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il
eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau
étaient déjà fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois
après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer
historiographes de son règne. En venir aux voies de fait envers eux,
c'était risquer toute la colère du monarque, colère qu'on ne bravait
pas volontiers. D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut connaissance
du troisième sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers,
qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les injures dont on se
permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il
aimait et qu'il prenait sous sa protection.
Le public, mieux encore que le grand Condé, vengea Racine. Sa _Phèdre_
fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur
d'avoir été mis en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que
Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes
sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--«Elles
seraient capables de faire rechercher la _Phèdre_ de Pradon et
abandonner celle de Racine.»
Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus
entendre parler de théâtre. Il s'arrêta court dans sa brillante
carrière dramatique, abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les
supplications de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une grande
perte pour la littérature française, car Racine n'avait alors que
trente-huit ans; peut-être aussi est-ce une chose heureuse, parce
qu'il n'eût pu s'élever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient
fermer la couronne littéraire dont les premiers fleurons avaient été
_la Thébaïde_ et _Alexandre_. En treize ans, le poëte du grand siècle
avait donné à la scène neuf tragédies admirables et une charmante
comédie.
Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir laissé dormir douze
années sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la
reconnaissance qu'il devait au roi et à madame de Maintenon, se
décida, un peu à contre-coeur, à céder aux désirs presque souverains
de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui
voulait développer le goût de la belle poésie chez les jeunes élèves
de Saint-Cyr, se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que
mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce grand établissement,
faisait représenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalisée
de la manière trop passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer
_Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un poëme moral ou
historique, dont l'amour fût entièrement banni. La tâche n'était pas
facile. Écrire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le
sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord à Racine un tour de
force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de
réveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa réputation.
C'étaient bien des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter.
Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se
mit au travail, encouragé par Boileau qui, d'abord, avait cherché à le
détourner de répondre aux vues de madame de Maintenon.
_Esther_ fut donc représentée à Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689.
Racine se chargea de former lui-même à la déclamation les jeunes
personnes chargées des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de
Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant assisté à une
répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir un rôle, que, pour la
satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut
jouée devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais été
les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux jours de ses triomphes.
Courtisans, dévots, prélats, jésuites, c'est à qui put obtenir ses
entrées au théâtre de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour
des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout,
amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et
il fallait l'amuser _saintement_, ce qui était bien plus difficile
encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On
se disait bien bas à l'oreille que la pièce était allégorique.
Assuérus était le Roi; l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther,
madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.
Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans laquelle chacun
des personnages anciens était désigné sous le nom du personnage de
l'époque; mais le poëte établissait une différence entre la conduite
de la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce n'était pas en
faveur de la favorite du dix-septième siècle. L'une, disait-il, avait
servi la nation juive, sa nation à elle, tandis que l'autre, loin
d'empêcher la proscription des huguenots, ses frères, les avait
poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai,
ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jésuites_, ni
_bigots_.
Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la
représentation d'_Esther_, à laquelle elle a assisté, et sa
conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des
envieux) avec le vieux roi.
La tragédie d'_Esther_ ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien
longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas
le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait
l'impression de cette pièce _une requête civile contre l'approbation
publique_.
_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du maître, et sa dernière tragédie,
ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement.
Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la
jolie troupe qui avait interprété _Esther_, lorsque madame de
Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit
éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y
avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et
jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et
les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour
quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible.
Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'_Athalie_,
madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir
exécuter cette pièce avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois à
Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à
Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une
chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que
cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut
des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme
ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne
partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que
cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette
époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante
épigramme qui se terminait par ces deux vers:
Pour avoir fait pis qu'_Esther_,
Comment diable a-t-il pu faire?
Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand _Athalie_ venait
d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux
petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la
joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière
tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition;
mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en
tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le
lendemain, il déclara qu'_Athalie_ était le chef-d'oeuvre du grand
poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait
sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce
entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé
admirable.
Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces;
il donnait la préférence sur toutes à _Phèdre_. Boileau fut le seul
qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais
bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.»
Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie
d'_Athalie_ fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour
elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV
voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se
chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de
Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de
Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et
M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus
tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon,
y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette
admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages.
Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de
spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans
le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son
interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter
l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il
avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion
erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte
que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de
l'effet produit à la scène par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du
Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le
privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de
circonstances politiques, _Athalie_ avait à cette époque une sorte de
mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait
l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive,
restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de
Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers:
Voilà donc votre roi, votre unique espérance?
J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Du fidèle David c'est le précieux reste,
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,
. . . . . . . . . . . . . . . .
Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour
de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent
mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du
dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous
aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous
aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.
«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école,
comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de
Jules Romain.»
IX
CONTEMPORAINS DE RACINE.
Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ (1679).--Sonnet-parodie
de Racine au sujet de cette pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme
de Gacon.--_Germanicus_ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze
de dames.--_Régulus_ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de
Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES.--_Genseric_
(1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA
CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de _Zaïde_,
de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à
1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur
fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_
(1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_
(1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
(1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_
(1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_
(1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire
de la paternité de _Géta_, première tragédie de
Péchantré.--_Jugurtha._--_La Mort de Néron_
(1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_,
de _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à
1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.
--LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa
prodigieuse facilité.--Sa première pièce faite quand
il avait _neuf ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à
propos de cette pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_
(1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
(de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses
aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
RIUPEROUX autres contemporains de Racine.--Leurs
tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses
principales productions dramatiques.--Sa tragédie de _Germanicus_
(1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_
(1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers
retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à
tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs
rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la
mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième
siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie
d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis
et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_
(1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
(1731).--Couplets.
Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, en ce sens qu'on
n'avait fait l'honneur à personne de le comparer à lui. Racine en eut
plusieurs. Cela provenait sans doute de ce que Corneille était entré
tout à coup avec une supériorité telle dans la carrière dramatique,
que Richelieu seul avait osé lui faire une opposition qui,
littérairement parlant, n'avait pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui,
ne semble que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la route
était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé de ses entraves; la
carrière étant plus facile à parcourir, plus d'hommes d'esprit
pouvaient se mettre sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes
poétiques. Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou plutôt la
coterie, posèrent au dix-septième siècle en rivaux de Racine, ne peut
soutenir le moindre parallèle avec lui. Aujourd'hui que deux siècles,
en passant sur les cendres de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_, ont
enlevé jusqu'aux moindres traces des passions des contemporains,
aujourd'hui qu'on n'est plus que juste pour les littérateurs du grand
règne, personne ne songe à lui opposer une bannière rivale. L'histoire
et la postérité finissent tôt ou tard par juger en dernier ressort, et
leur jugement est sans appel.
Commençons l'examen anecdotique des contemporains de Racine, par ceux
que les passions de l'époque lui firent opposer comme rivaux, honneur
bien grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart. En tête,
nous trouvons celui que la coterie Deshoulières avait choisi pour
composer une _Phèdre_ dont nous avons raconté l'histoire.
PRADON, né à Rouen, n'était pas un poëte sans valeur, il s'en faut de
beaucoup. Il avait de l'esprit, de l'imagination, de la facilité, une
connaissance exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine
littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de se laisser
sottement poser en rival d'un homme qu'il eût dû considérer comme un
maître, il se fût borné à prendre cet homme pour modèle, il se fût
épargné beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort
spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains.
Longtemps Pradon resta sans pouvoir se relever, courbé sous les
pointes acérées de Boileau; longtemps son nom fut pour le public le
nom d'un poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt connu par
les épigrammes et les satires auxquelles il donna lieu, que par ses
oeuvres dramatiques. Encore une fois cependant, Pradon a fait de beaux
vers et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents, placer
çà et là, dans ses pièces, des traits heureux, des situations
intéressantes, des mouvements forts et véhéments. Nous le répétons, il
s'est perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu se
comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte modeste, il eût eu la
réputation d'un poëte de mérite.
Une des tragédies de Pradon, _Starita_, faillit lui coûter fort cher.
A la première représentation, il s'en va, le nez dans son manteau,
avec un ami, se glisser au parterre pour jouir, incognito, des
applaudissements qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce. Mais, dès
le premier acte, les sifflets se font entendre; Pradon perd
contenance; son ami lui conseille de faire comme tout le monde et de
siffler à son tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie.
Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, pousse le coude de
Pradon en lui disant que la tragédie est fort belle, que l'auteur est
bien en cour et qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif,
repousse le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la perruque
et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un soufflet au militaire,
qui, mettant l'épée à la main, lui fait deux estafilades sur la joue.
Le malheureux auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même,
n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, jurant qu'on ne
le prendra jamais à défendre un poëte méconnu. _Starita_, donnée en
1679, était cependant une de ses bonnes pièces.
Sa seconde tragédie, _Tamerlan_, jouée en 1676, eut plus de succès.
Elle fut fort applaudie; aussi disait-on, plaisamment: «L'heureux
_Tamerlan_ du malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le prince de
Conti fit observer à l'auteur qu'il avait transporté en Europe une
ville qui est en Asie. «Je prie Votre Altesse de m'excuser, dit le
poëte, je ne sais pas la _chronologie_.»
* * * * *
_La Troade_, représentée en 1679, fut parodiée de la manière suivante,
dans un sonnet de Racine:
D'un crêpe noir, Hécube embéguinée,
Lamente, pleure et grimace toujours;
Dames en deuil courent à son secours;
Oncques ne fut plus lugubre journée.
Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée,
Le coeur fera de nouvelles amours.
Pyrrhus et lui font de vaillants discours;
Mais aux discours leur vaillance est bornée.
Après cela, plus que confusion;
Tant il n'en fut dans la grande Ilion,
Lors de la nuit aux Troyens si fatale.
En vain Baron attend le brouhaha;
Point n'oserait en faire la cabale;
Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va.
En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme:
Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable,
Admirant du destin le caprice fatal,
Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable,
Pallas a toujours un cheval.
En 1697, il fit paraître _Scipion_, et son nouveau héros n'eut pas
plus de chance que les autres grands hommes qu'il avait patronés.
_Scipion_ fut horriblement sifflé, et comme cette tragédie avait été
jouée en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme:
Dans sa pièce de _Scipion_,
Pradon fait voir ce capitaine
Prêt à se marier avec une Africaine;
D'Annibal il fait un poltron;
Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes,
Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal,
Dit que Pradon donnait, au milieu du carême,
Une pièce de carnaval.
Chaque tragédie nouvelle du _malheureux_ Pradon, comme on affectait de
l'appeler, semblait destinée à faire éclore les plus amusantes et les
plus spirituelles épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur
de la _Phèdre_, rivale de celle de Racine, s'était donné bien
maladroitement deux rudes adversaires, contre lesquels il n'était pas
de force à lutter. C'était à qui, des deux grands poëtes du siècle,
l'accablerait de traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient
pleins de finesse. _Germanicus_ n'eut pas plus tôt paru, en 1694,
qu'on vit poindre l'inévitable épigramme. Elle était encore de la
façon de Racine: