de ses efforts pour représenter les fureurs d'Oreste. Mondory était
mort de la même façon, après la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel
esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus désormais un poëte qui
ne veuille avoir l'honneur de crever un comédien dans sa vie.»
Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents étaient médiocres
et la figure désagréable, jouait un soir le rôle d'Andromaque, et le
jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de
Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son poëte favori;
n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque à
Pyrrhus:
Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?
il s'écrie tout haut:
Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!
puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements de mains
de la salle, laissant la malheureuse actrice toute décontenancée.
_Andromaque_ fut la première tragédie qui donna lieu à une comédie
critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur
était Subligny; mais on l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore
davantage les cartes entre Racine et lui.
De cette parodie date en France ce genre bâtard qui prête aux lazzis
et qui va du reste assez bien à l'esprit de la nation. Depuis, il est
peu de pièces d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie,
parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître un côté
plaisant et même grotesque, à propos de l'oeuvre dramatique la plus
belle. La tragédie, l'opéra, la comédie même, sont en effet des
oeuvres soumises à des règles de convention. De nos jours, il n'est
pas un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande pièce en
vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que Racine se montra
très-affecté de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les
auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers à aider à la
parodie de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure un
chagrin véritable.
Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son
_Andromaque_ avait été l'objet, fut entraîné lui-même, en 1668, à
composer une comédie qui est restée au théâtre comme type de comique
de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considérer comme la
parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du
barreau de cette époque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave
religieux, dont le plus vif désir était d'arracher son neveu au
théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de lui laisser un prieuré de
son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit.
Racine accepta le bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine.
Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un procès qui fut à
l'avantage du religieux, et ce n'était que justice. Un jour que
Racine, en compagnie de Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de
Furetière, en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants de
l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à l'enseigne du
_Mouton_, il raconta son aventure. Les cafés n'existaient pas encore,
et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette réunion était
un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur
un salon réservé spécialement pour leur société. Or donc, l'histoire
du procès ayant égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance
tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief tous les
travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut
dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce
future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit à
Racine les termes de la chicane. Cette jolie pièce, si spirituelle et
si gaie, n'eut aucun succès aux premières représentations. Molière,
alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la
valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui
s'en moquaient étaient des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux.
On la joua à la Cour, un mois après son apparition au théâtre. Le roi
en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de
l'imiter. C'était un succès inouï. La représentation à peine terminée,
les comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, à onze
heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle à Racine. Tout
le quartier est réveillé par le bruit des carrosses et des acteurs; on
se met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir ce qui produit
cette rumeur inusitée. On entend répéter le mot _Plaideurs_, il n'en
faut pas davantage pour que la nouvelle se répande que l'on est venu
enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parlé des
juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requêtes avait fait
grand bruit au palais de cette charmante comédie; mais cela n'avait
abouti qu'à la mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient
_daigné_ s'en amuser.
La plupart des avocats du temps étaient parodiés dans _les Plaideurs_,
et les différents tons sur lesquels l'_Intimé_ déclame, sont autant de
copies de différents tons des avocats de l'époque. L'exorde est un
ridicule donné à une célébrité du barreau qui avait employé le même
pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scène de Chicaneau et
de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frère
aîné de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la comtesse de
Crissée, vieille et enragée plaideuse, étaient les deux originaux
d'après lesquels la scène avait été imaginée. Cette comtesse de
Crissée avait tellement fatigué la Cour de ses procès, que le
Parlement de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, sans
l'avis par écrit de deux avocats désignés _ad hoc_. Cette interdiction
mit la plaideuse dans une fureur et un désespoir dont rien ne saurait
donner l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son procureur,
et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez
lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despréaux, qui crut
se rendre utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les
écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un malentendu, croyant
qu'on voulait l'insulter, elle accabla le président d'injures, Ce vers
de Dandin à Petit-Jean:
Et vous, venez au fait, un mot du fait,
est une allusion à une anecdote du palais, du temps de Racine. Un
avocat, chargé de plaider pour un homme sur le compte duquel on
voulait mettre un enfant, se jetait à dessein dans des digressions
étrangères à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au fait, venez
au fait.» Impatienté, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en
s'écriant: «Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait,
nie le fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel
d'alors fournit à Racine le caractère de la femme de Perrin-Dandin.
C'est d'elle qu'il dit:
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.
Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions
sérieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses études
dramatiques par la tragédie de _Britannicus_. Quoique cette pièce fût
fort belle, elle tomba à la huitième représentation. L'auteur était
très-sensible à un revers; il composa contre ses critiques une préface
un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques
contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-même,
l'ami sincère et l'admirateur de Racine, critiquait le dénouement de
_Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les
Vestales, après la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous
Louis XIV, au couvent des Ursulines.
Cette tragédie produisit une petite révolution dans les coutumes de la
Cour. On sait que, dans la pièce, Narcisse dit à Néron:
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
Il excelle à conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du
moins cette peinture admirable le fit réfléchir, sans doute; car, à
partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets où il
figurait souvent.
Boileau, tout en critiquant quelques détails du _Britannicus_ de son
ami, trouvait cependant cette tragédie admirable, et le voyant un jour
tout chagrin du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut à lui,
l'embrassa avec transport en lui disant que c'était son chef-d'oeuvre.
On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rôle d'Agrippine:
Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_ à mes genoux,
se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:
Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_ à mes genoux.
_Bérénice_ parut deux ans après _Britannicus_, en 1671, à l'époque où
Corneille, arrivé à la fin de sa carrière littéraire, abandonnait,
trop tard déjà, le théâtre. Le sujet de _Bérénice_ fut donné à Racine
par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander
également à Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Bérénice_.
Elle espérait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV
avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit
une admirable pièce que l'on parodia avec assez d'esprit.
Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; il ne pouvait
pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres.
Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la
parodie de _Bérénice_:
COLOMBINE _dit à Arlequin, en le tirant par la manche_.
Répondez donc.
ARLEQUIN.
Hélas! que vous me déchirez!
COLOMBINE.
Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?
ARLEQUIN.
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.
Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis
vantaient le talent avec lequel il avait traité le sujet; Chapelle
gardait le silence. «Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit
Racine. Que pensez-vous de _Bérénice_?--Ce que je pense, répond
Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.»
»
Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en partant: «Vous
m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez et je pars.» Racine s'est souvenu
de ces mots pour Bérénice:
Vous m'aimez, vous me soutenez,
Et cependant je pars.
mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un
sentiment bien autrement énergique.
On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la
représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et
d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour
secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.»
Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de
cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers
de Titus à Bérénice:
Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par
mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa
tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:
Quel spectacle louchant a frappé mes regards,
Quand sous le nom de Bérénice,
Gaussin de son amant déplorait l'injustice!
J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,
Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,
Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.
Quel contraste divers, quand sous le même nom,
L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!
Aucun coeur n'a senti la moindre émotion;
Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,
Bérénice, ni Melpomène.
Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,
Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,
Lui répondait: Partez et ne revenez plus:
O Racine, ombre révérée,
De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,
Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,
La tendre Gaussin embellir
Les chefs-d'oeuvre de ton génie.
Répandre sur tes vers les grâces et la vie
D'un sentiment aimable et délicat;
Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,
Et remontrer sur notre scène
Bérénice avec plus d'éclat,
Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.
Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement,
soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était
entachée de médiocrité.
En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de
madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui
assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M.
Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des
habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous,
d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique
était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,
Indigne également de vivre et de mourir,
On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;
concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que
lui, le génie satirique.
La belle tragédie de _Mithridate_, donnée en 1673, marque l'époque où
Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et où le
talent de Corneille est entièrement à son déclin; car c'est à cette
époque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put préserver
_Pulchérie_ d'une chute complète.
De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et s'affaiblir celui
de Corneille. Ce jour-là, ce dernier eût pu se dire à lui-même, comme
jadis Pompée à Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent
vers le soleil levant?»
_Mithridate_ eut un grand succès. De toutes les tragédies que Charles
XII, de Suède, lut pendant les loisirs de sa captivité, c'était celle
qui l'avait le plus fortement impressionné, et il en avait, dit-on,
retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La
Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle de Mithridate,
et beaucoup d'entre eux ont voulu débuter à la scène par cette pièce.
Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, était fort laid.
Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de
_Mithridate_:
Ah! Seigneur, vous changez de visage,
on cria du parterre: «_Laissez-le faire_,» ce qui jeta un moment le
trouble dans la représentation.
Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta en 1729 par
_Mithridate_. Il joua le rôle avec un emportement qui excita un rire
universel. A la fin de la pièce, cet acteur, qui était un homme
d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment
supplier le public de vouloir bien _revenir_ à la représentation
suivante, pour juger s'il avait profité de sa leçon. En effet, il
joua, à son second début, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit
du parterre et des loges.
Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté aux Français, en 1740,
passa à l'Opéra-Comique, puis revint quelques années plus tard au
premier théâtre.
Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait été mal accueilli du
public, il s'avança vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui
en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de
la scène, il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers du rôle
qu'il venait de jouer:
Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,
Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.
Les comédiens annoncèrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les
premiers sujets reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Germain, où
était la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les
_doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent si mal le
premier acte, qu'il y eut un _tolle_ général. La salle était comble,
les malheureux n'osaient rentrer en scène et opinaient pour rendre
l'argent. «Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette est bonne,
ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais
conjurer l'orage.» Alors, il s'avance sur le devant du théâtre, et
s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble:
«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron
ont été obligés d'aller remplir leurs devoirs et de jouer à la Cour;
nous sommes au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir
les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre
aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est
et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez même pas
encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue
le rôle de Mithridate.» Sur cela, grands éclats de rire,
applaudissements de toute la salle, et la représentation put
continuer.
Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit.
Dînant un jour avec Crébillon et trois P. Jésuites, la conversation
tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou féminin du
mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait
que le mot est du genre féminin. Les Révérends prouvaient, par nombre
d'exemples puisés aux meilleures sources, qu'il était du genre
masculin. Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie
tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons
l'amour masculin en faveur de la société, et qu'il n'en soit plus
question.»
A son retour de la campagne de la Franche-Comté, Louis XIV voulut
offrir des divertissements splendides à toute la Cour. Un grand
théâtre avait été dressé à cette occasion dans le parc de Versailles.
Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, d'une
tragédie nouvelle de Racine, _Iphigénie_, jouée pour la première fois
en 1674, et qui avait eu un beau et légitime succès. Ce chef-d'oeuvre
fut applaudi à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire
laissait couler ses larmes, ce qui inspira à Despréaux ces quatre
vers:
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée;
Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
Une anecdote qui prouve bien la puissance du génie musical de Lully,
se rattache à cette pièce. Dans une soirée, les amis du célèbre
compositeur lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui avaient
adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles
comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien
autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'énergie. Lully,
animé par cette plaisanterie, court à un clavecin, et, après avoir
promené un instant ses mains sur les touches, il chante tout à coup
ces quatre vers d'_Iphigénie_:
Un prêtre, environné d'une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle,
Déchirera son sein, et d'un oeil curieux,
Dans son coeur palpitant consultera les dieux!
Un des témoins de cette scène racontait, longtemps encore après, que
tous ceux qui y assistèrent croyaient voir commencer l'odieux
sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers
de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tête.
En 1718, les Comédiens Français, voulant sans doute attirer beaucoup
de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres théâtres,
pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à un moyen que
l'on a bien perfectionné, embelli, augmenté, et dont on a usé et abusé
depuis cette époque, _l'annonce_ et _la réclame_. Ils affichèrent qu'à
la représentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphigénie_, de M.
Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au théâtre,
on excita l'impatience du public jusqu'au quatrième acte; enfin, on
vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La
Thorillière en Agamemnon. Cette singulière et ridicule mascarade fit
d'abord rire un instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus,
on trouva cette charge de mauvais goût, et les huées commencèrent. On
fut obligé de baisser le rideau.
Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, était ravissante. On
lui adressa les vers suivants:
Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même,
Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux.
Les efforts d'Achille amoureux,
Pour se conserver ce qu'il aime,
Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux
Sur l'attendrissement des dieux.
Osez les regarder, aimable Iphigénie;
Vers le ciel, levez vos beaux yeux,
Leur douceur me répond d'une si belle vie.
Une grande dame de l'époque avait la prétention d'être un fin
connaisseur en peinture. Elle possédait beaucoup de tableaux de grands
maîtres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir à
comprendre le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de
talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphigénie en
Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la maîtresse de la
maison, voilà plus d'un siècle que ce tableau est dans ma famille, et
il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»
_Phèdre_, qui parut en 1677, laissa trois années d'intervalle entre
elle et _Iphigénie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut
singulièrement conduit à traiter ce sujet, un des plus difficiles
qu'on puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, par la
conversation, à soutenir qu'un bon poëte peut faire excuser les plus
grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels.
Racine, en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait,
pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, et surtout de la
justesse d'esprit, prétendant qu'il n'était nullement impossible, par
exemple, de rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut de son
avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait dans une entreprise
pareille. Cela piqua au jeu l'habile poëte tragique, et ne voulant pas
avoir le démenti de son opinion, il se mit à travailler _Phèdre_. On
sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de la belle-mère, un
sentiment de pitié qu'on accorde à peine au vertueux Hippolyte.
La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un rôle dans lequel
seraient développées toutes les passions. Celui de Phèdre parut
parfaitement convenable pour cela, et Racine le traça de façon à faire
valoir les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.
_Phèdre_ fut la première tragédie contre laquelle on vit s'organiser
une cabale partie de haut et qui prit des proportions considérables.
La chose faillit dégénérer en dispute de prince, et elle eut pour la
scène française et pour la littérature une bien autre et bien triste
portée; elle causa tant de chagrin à Racine, qu'elle le détermina à
abandonner le théâtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire,
sa résolution fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un sentiment
de piété qu'il composa, quelques années avant sa mort, les deux
tragédies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons à _Phèdre_ et à la
cabale qu'elle engendra.
Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie et allait la
faire paraître, la célèbre madame Deshoulières, qui n'aimait ni
Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire éprouver une chute
complète au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit
la duchesse de Bouillon, son frère le duc de Nevers, et plusieurs
personnages haut placés. Ce petit aréopage imagina d'opposer à la
_Phèdre_ de Racine, une autre _Phèdre_. Pradon fut mis du complot et
chargé de produire une oeuvre ayant le même titre.
Dès que la coterie Deshoulières connut les jours de la représentation
des deux _Phèdre_, elle fit retenir, à prix d'or, toutes les premières
loges aux deux théâtres, pour les cinq premières représentations. On
se rendit en foule à la _Phèdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on
vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle fût détestable et que le
public dût en faire bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges
vides pour la _Phèdre_ de Racine. Il en résulta naturellement une
certaine froideur, et de la part du public et même dans le jeu des
acteurs.