contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à
parler de Madame de VILLEDIEU et de MILLOTET, auteur de la tragédie de
_Sainte-Reine_.
Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de
Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son
mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de
nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans
l'ont fait plus connaître que son _Manlius Torquatus_, joué cependant
avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé
d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé
s'en est toujours défendu. _Nitetis_, tragédie représentée en 1663,
fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, _Nitetis_,
surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec
un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours:
Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,
La loi fait dans mon coeur l'office de l'amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le même sentiment me force à t'avertir,
Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;
Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
Il aurait dans mon coeur le même rang que toi.
MILLOTET, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents
qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire
un véritable tour de force. Il _fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot
du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre
Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre_. Toutes les scènes commencent
par chacune des lettres de ces cinq mots: _Sainte Reine, priez pour
nous_. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu
l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et
actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche
dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs
surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une
difficulté de cette espèce.
Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques
contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en
revue ceux d'entre eux dont les oeuvres, au point de vue littéraire ou
anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque
actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la
comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis
XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne
comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il
est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence,
c'est QUINAULT; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même
personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne
parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un
certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le
Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il
gratifia la scène de l'Opéra Français.
Occupons-nous donc de l'auteur de: _la Mort de Cyrus_, de
_Stratonice_, d'_Agrippine_ et de bien d'autres oeuvres dramatiques.
Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang élevé dans les
lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces
légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte
lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault
est sur le second plan.
C'était du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et
d'aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d'un
avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du
goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné
pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un
appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand
mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie
fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez
grand seigneur, imagina d'être quelque chose dans l'État. Il acheta à
beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait
pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes,
qui trouvèrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable
par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la
plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme:
Quinault, le plus grand des auteurs,
Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;
Puisqu'il a fait tant d'_auditeurs_,
Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?
Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique
de l'acteur Mondory. Qu'il ait été d'une famille obscure, qu'il ait
servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien
des hommes de talent, il est l'enfant de ses oeuvres. Modeste,
sociable, d'une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de
bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau
lui a-t-il lancé les traits les plus acérés; ces traits ont fini par
faire plus de tort à l'auteur de l'_Art poétique_ qu'à Quinault. On
connaît les vers de l'épître sur la calomnie, de Voltaire:
O dur Boileau, dont la muse sévère,
Au doux Quinault envia l'art de plaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Chacun maudit ta satire inhumaine.
N'entends-tu pas nos applaudissements
Venger Quinault quatre fois par semaine.
Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet
auteur. On ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice.
Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la
fin du dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître quelque
mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique Despréaux l'avait fait
admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel.
On ne les contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si
Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si les productions
de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait
son détracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulière
condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur
victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain
de cause contre eux-mêmes.
Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous citerons: _les
Rivales_ (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une
anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à
cette époque, il était d'usage que les comédiens achetassent des
auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent
maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes
choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur
valeur. On payait enfin le _nom_ de l'auteur, ainsi que cela se
pratique encore aujourd'hui par les éditeurs[14]. Tristan avait pour
élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire _les
Rivales_ aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce,
l'acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que
cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un jeune homme de
talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié
les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation
et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième
de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et
si équitable, qu'à partir de ce moment, il devint une règle toujours
suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits
furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette.
[14] Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous
avons été témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un
fort joli roman, le priant de le lire et de le lui éditer, s'il
le trouve digne de l'impression. «Volontiers, lui dit l'éditeur,
sans même prendre connaissance du titre de l'ouvrage; si cela
forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, 1,500 francs
que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors, avec une
franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend:
«Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il
excellent, je ne ferais pas les frais de l'édition; mais
apportez-moi le _factum_ le plus stupide signé d'un des grands
noms de la littérature moderne, et je vous compte à l'instant
1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous, je ne le
vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de
suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au
public?--Au public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la
réclame et du charlatanisme, se souciant fort peu du talent.
Quinault donna, en 1656, la tragédie de _Cyrus_, dans laquelle il fait
dire à la reine Thomiris:
Que l'on cherche partout _mes tablettes_ perdues,
Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.
Le public accueillit favorablement la pièce et ne s'aperçut pas du
ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'était pas homme
à les laisser passer sans critique. _Amalazonte_, _le Feint Alcibiade_
(1658), _Stratonice_ (1660), se succédèrent rapidement.
En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'_Agrippa ou le Faux
Tibérius_. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle
elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la
ressemblance de _Tibérius_ et d'_Agrippa_ est telle, au physique et au
moral, que la maîtresse d'_Agrippa_, après avoir été longtemps avec
l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663,
parut _Astrate_, très-bien reçue du public et très-prônée dans le
_Journal des Savants_ de cette époque, tandis que Boileau, dans sa
troisième satire, se plaît à _l'abîmer_, selon l'expression consacrée
de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du
mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un
siècle au théâtre.
En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: _Pausanias_
et _Bellérophon_; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler
de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut
l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15].
[15] Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera
question du genre lyrique.
VIII
RACINE.
DE 1666 A 1690.
RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux
grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de
la _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès
dans le principe.--On l'ôte à la troupe de Molière pour la
donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son
succès.--Plaisante anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des
Morts_, de Boileau, et l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_
(1667).--La Champmeslé et la Desoeillets.--Mot judicieux de
Louis XIV.--Boutade d'un spectateur.--Première parodie.--Chagrin
de Racine.--_Les Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique
de cette jolie comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement,
critiqué par Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par
quelques vers de cette tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_
(1671).--Sujet donné par Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot
de Chapelle.--Mlle de Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de
la sentinelle et de Mlle Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_
(1672).--Racine, poëte satirique, de par Boileau.--_Mithridate_
(1673).--Anecdotes relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_
(1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la
Franche-Comté.--Vers de Boileau à cette occasion.--Anecdote de
Lully.--Singulière annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle
Gaussin, dans le rôle d'_Iphigénie_.--Vers qu'on lui
adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui donna l'idée première de
cette tragédie à Racine.--La Champmeslé.--Cabale contre cette
pièce.--La _Phèdre_ de Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse
de Bouillon et le duc de Nevers.--Les trois sonnets.--Grande
querelle.--Frayeur de Racine et de Boileau.--Le fils du
Grand Condé les rassure.--Les tribulations essuyées par le
tendre Racine, à propos de cette tragédie, le font renoncer au
théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.--_Esther_
(1689).--Anecdotes relatives à cette pièce.--_Athalie_
(1690).--Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et
défendue par Boileau.--Mme de Maintenon la fait jouer en
présence du roi.--En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV
la fait représenter à Versailles.--Les principaux personnages
de la cour y prennent des rôles.--En 1716, le Régent donne
l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.--Le public
commence enfin à admirer ce dernier chef-d'oeuvre de
Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité pendant la
Régence.
Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on était loin de
penser qu'un auteur dramatique pût égaler le maître; c'est cependant
ce qui arriva quand parut RACINE.
Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter dans un âge et à un
moment où sa réputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer
que ce poëte était à l'apogée de sa gloire.--Ces deux hommes ont
également contribué à élever l'art dramatique en France, l'un en
faisant justice des pièces absurdes qui, jusqu'à sa venue, occupaient
despotiquement la scène et en fixant les règles dont il n'était plus
permis de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant
une douceur qu'elle a conservée depuis les belles compositions de son
génie. Le théâtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la
vigueur des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la
tendresse des sentiments. On peut dire que la tragédie chez l'un prend
les formes d'une statue qui frappe par la fierté, la hardiesse de ses
proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression
tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux et touche le
coeur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise
ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve
majestueux qui, dans son paisible cours, répand la fertilité dans les
lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au coeur par l'esprit, Racine
trouve le chemin de l'esprit par le coeur. Ils marchent parallèlement
sur deux lignes à la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et
l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront
dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprécier le
beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le _pompeux_
Corneille et le _tendre_ Racine, et il avait raison.
Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse route, Racine
choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes
compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup à la bonté du sujet que
de compromettre le succès d'une pièce en cherchant à vaincre une
situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de noblesse et
d'élévation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du
sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants
aspects, l'embellir encore sans la déguiser. Les grandes passions
avaient en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord,
débarrasser la scène des fadaises dont on se croyait obligé de
surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le
sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves
compositions, Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou
du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. Faiblesse,
inquiétude, emportements, détours cachés, secrets passionnés, on
comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est
d'une douceur, d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui
n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est le poëte de
l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le coeur, en l'écoutant,
sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succès plus réel, plus
soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il
fait loi.
Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était contrôleur du grenier
à sel, Racine fut trésorier en la généralité de Moulins, secrétaire du
roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie
française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe de son
règne. Il mourut à Paris, en 1699, et, selon son désir, il fut enterré
à Port-Royal-des-Champs, où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami
de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite en froid, il
fut surtout très-lié avec Boileau, dont les utiles conseils aidèrent
au développement de son talent admirable. Aussi disait-il avec la
franchise d'un beau caractère, qu'il était plus redevable des succès
de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux et célèbre
critique, qu'à l'étude des préceptes d'Horace et d'Aristote.
Racine fit son entrée dans le monde des lettres par la tragédie de _la
Thébaïde ou les Frères Ennemis_, en 1664. On prétend que le sujet lui
en fut donné par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut jouée
d'abord, des scènes entières étaient puisées presque littéralement
dans l'_Antigone_ de Rotrou. Quoi qu'il en soit, lorsque cette
tragédie, qui commença sa réputation, fut imprimée, les plagiats,
s'ils ont existé, avaient disparu.
Sa seconde composition dramatique fut _Alexandre_, en 1666. Il la lut
à Corneille avant que de la faire jouer, et Corneille, qui n'était mu
par aucun sentiment de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir en
vous de grands talents pour la poésie, mais ces talents ne sont point
pour le tragique.» Corneille préférait Lucain à Virgile. Ce jugement
parvint aux oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard:
Tel excelle à rimer, qui juge sottement,
Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,
Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile.
Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils
trouvèrent la pièce d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le
rassurèrent complétement. L'ouvrage fut livré à la troupe de Molière,
dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien
à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais
conseil qu'on lui avait donné: «Votre pièce est excellente, lui
dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interpréter; faites-la
jouer à l'Hôtel de Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son
_Alexandre_ eut un succès immense. Cette détermination causa une
petite révolution intérieure dans la troupe de Molière; mademoiselle
Duparc, la meilleure actrice du théâtre de _Monsieur_, passa à l'Hôtel
de Bourgogne. Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et
lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent
justice l'un à l'autre en toute circonstance.
On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abbé était
au sermon, faisant d'épouvantables contorsions et répétant sans cesse
ces mots: «O Racine! ô Racine!»--Mon Dieu, lui dit un de ses amis,
l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher,
répondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identité de ma position
avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai
fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce
bourreau le débite comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de
Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon eût eu le succès
qu'a eu l'_Alexandre_ à l'Hôtel de Bourgogne.
Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette pièce, qu'il se
sentait une surprenante facilité pour faire les vers. «Moi, lui dit le
grand critique, je veux vous apprendre à faire avec peine des vers
faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»
On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante d'attribuer à
Boileau la pensée d'avoir eu en vue la tragédie d'_Alexandre,_ dans un
de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement
intercalé quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du
conquérant par Racine, au milieu de ce dialogue.
Voici le morceau tel qu'on le publiait:
PLUTON.
Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux
et moitié badin? Le voilà bien échauffé!
DIOGÈNE.
Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le
reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un
guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages l'ont un
peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore.
PLUTON.
Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas un fade
doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même
si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visité
qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles
fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières.
Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont
respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la
venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez.
Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.
ALEXANDRE.
Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.
La Victoire elle-même a dégagé ma foi.
Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre.
Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre?
Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui
A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.
DIOGÈNE.
Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages?
Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.
PLUTON.
Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui
ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!
ALEXANDRE.
Que vous connaissez mal les violents désirs
D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!
J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée,
Mon coeur ne soupirait que pour la renommée.
Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans,
Ont produit sur mon coeur des effets différents!
Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.
DIOGÈNE.
Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.
ALEXANDRE.
Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare,
J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
PLUTON.
Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? Il
est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison,
là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de
Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait
traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc
au plus vite.
Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers
suivants:
Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,
Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire;
Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;
Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;
Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,
Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!
«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, et celui que j'ai
fait est de la main d'un poëte satirique.»
Voici celui de Boileau:
L'enragé qu'il était, né roi d'une province
Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
S'en alla follement, et pensant être dieu,
Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,
Et traînant avec soi les horreurs de la guerre,
De sa vaste folie emplit toute la terre.
En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette
tragédie eut un succès immense, mademoiselle Champmeslé y fit ses
débuts par le rôle d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut
bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans
le principe, le rôle d'Hermione avait été tenu par mademoiselle
Desoeillets qui, ayant voulu assister au début de la Champmeslé, ne
put s'empêcher de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de
Desoeillets.» Cependant, il paraît que si la débutante avait plus de
feu dans les trois derniers actes, l'autre était meilleure dans les
deux premiers, ce qui fit dire très-judicieusement à Louis XIV: «Il
faudrait que la Desoeillets jouât les deux premiers actes
d'_Andromaque_ et la Champmeslé les trois derniers.»