bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette
phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une
de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers
en étaient _lâches_: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de
lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une
bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit
accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de
_Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit
faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de
son pourpoint: _C'est du Silvandre_.
Il fit paraître en 1635, _Mithridate_, tragédie dont la première
représentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la
meilleure pièce de son répertoire, en 1647, _la Mort des enfants de
Brute_ où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus,
après avoir condamné ses fils:
Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?
J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;
Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.
JUNIE.
Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?
BRUTUS.
Je l'ai versé.
Femme, viens achever ce que j'ai commencé.
JUNIE.
Rends-moi mes fils, cruel?
BRUTUS.
Ils ont perdu la vie.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
. . . . . . . . . . . . . . . .
Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;
Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.
La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus
ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_
et de _Cléopâtre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de
ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse
à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.
BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du
dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur
de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné
d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être
tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette
époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit
avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits,
en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors
beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y
réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette
littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea
totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près
supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la
valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne
sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, _Cléopâtre_, donnée
en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit
favorablement cette pièce. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort
d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orléans_ et enfin
_Méléagre_ (1640).
Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner
une idée du _faire_ tragique de Benserade. Déjanire s'étonne
qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:
DÉJANIRE.
Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes
Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
Nos maux sont différents, de même que nos biens,
Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;
Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,
Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.
ATALANTE.
Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:
Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.
Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil
rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite
maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des
armes et une couronne de _comte_: «C'est aux poëtes à en faire,» dit
plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en
rondeaux les _Métamorphoses d'Ovide_ et ayant composé outre ses
tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:
Ce bel esprit eut trois talents divers,
Qui trouveront l'avenir peu crédule:
De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
Sans qu'ils le prissent de travers.
Il fut vieux et galant, sans être ridicule,
Et s'enrichit à composer des vers.
A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte
donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, URBAIN
CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues
grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue
hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa
vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine
Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de
ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une
_Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et
enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène
française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une _histoire
universelle_, donne à _Tarquin_, dans sa première tragédie de
_Lucrèce_, représentée en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Après
_Lucrèce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la même année
_Coriolan_. Voici un échantillon de la versification de cette pièce:
Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:
Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,
Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
La vie est une mer qui n'a point de reflux.
Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;
Et depuis que la mort en arrête le cours,
Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.
Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné _le Cid_!...
Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût
développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine
littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les
niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées
barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et
élevé que Racine allait bientôt _polir_ encore, en lui faisant
atteindre un dernier degré de pureté.
GUÉRIN DE BOUSCAIL, poëte contemporain des précédents, fournit
quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du
dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de
l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il
fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au
théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète
du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit
de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons
dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première
tragédie, _la Mort de Brute et de Porcie_, jouée en 1637, au milieu de
très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:
Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,
Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.
Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère
Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;
Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,
Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux.
L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,
Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:
Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
Douta qui resterait pour lui faire un autel.
Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le poëte a fait une belle
peinture des moeurs grecques au temps où fleurissaient les lois de
Lycurgue:
La morale régnait dedans tous les esprits.
Le bienfait de lui-même était l'unique prix.
Chacun de la vertu recherchait les caresses.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.
Au bonheur du pays consistait son bonheur.
Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.
Les orateurs parlaient avec sincérité.
La Justice régnait avec égalité;
Et jamais les présents n'avaient eu la puissance
De faire lâchement trébucher la balance.
Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus
Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.
On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de
Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers,
intitulées: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pança_ (1638,
1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel
et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au
Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.
Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art
dramatique. LA MESNARDIÈRE, médecin du frère de Louis XIII, écrivit
ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut
beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet
auteur, qui rédigea une _poétique_ fort bien pensée, ne put faire
réussir ni la tragédie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle
d'Orléans_ de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé
d'Aubignac.
Un autre poëte, LA SERRE, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était,
comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis
XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles
dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire
beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent,
et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant
entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en
s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis
vingt-cinq ans, j'ai bien débité du _galimatias_, mais vous venez d'en
dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se
plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les
autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages
plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait
souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude.
«Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de
l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère
d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait
aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à
des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de
l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours,
et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage.
Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.
Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de
_Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journées, chacune
de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre
pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette
oeuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités
_extérieures_, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une
huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom
propre.»
Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps
à confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa
la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de
Carthage_ en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et
la fit paraître sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_.
En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, _Thomas
Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_.
L'auteur du _Parnasse réformé, ou Apollon à l'École_ (jolie petite
pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de
sa tragédie de _Thomas Morus_:
«On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une réputation que toutes
les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de
Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de
cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et
toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le
Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité
attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on
tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut
jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point
de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui
céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un
seul jour.»
Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de
Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Académie Française,
auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au
Théâtre des oeuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de
l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce:
_Iphigénie_, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il
n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au
barreau.--_Iphigénie_, quoique fort passable, n'eut que cinq
représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la
collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante
épigramme:
Entre Leclerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
N'a pas longtemps sourdirent grands débats
Sur le propos de leur _Iphigénie_.
Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»
Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»
Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,
Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
Deux autres tragédies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribuées
à Leclerc.
JEAN MAGNON, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement
opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé,
autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était
toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait
l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses
dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de
temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues
et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent
cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entrée du Roi et de la Reine à
Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une
_Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait
déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette
encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit
que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il
abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre
plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur
les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les
actions étaient peu en rapport avec le langage. _La Science
Universelle_ ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce
chef-d'oeuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix,
tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni
d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. _Artaxerce_ paru en 1645,
_Josaphat_ et _Séjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin
de passer pour des oeuvres de mérite.
Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie
faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée
_Zénobie_, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur
l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par
Aristote.--«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait
cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles
d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait
faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»
Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la
Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des
_Danaïdes_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable
auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la
petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut
le principe de l'Académie Française.
De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille,
l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et
par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut
GILBERT, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en
France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait
cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable
ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de
comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre
d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort
pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans
la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des
gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières
productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et
_Téléphonte_ (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite
cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida
à faire paraître une tragédie d'_Hippolyte_ à laquelle plus tard
Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la
pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond:
Si je suis exilé pour un crime si noir,
Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!
Je serai redoutable à toutes les familles,
Aux frères pour leurs soeurs, aux pères pour leurs filles.
Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?
THÉSÉE.
Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,
Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,
Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;
Ceux-là te recevront.
Racine fait dire aux deux mêmes personnages:
HIPPOLYTE.
Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?
THÉSÉE.
Va chercher des amis dont l'estime funeste
Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;
Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,
Dignes de protéger des méchants tels que toi.
Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert:
Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,
En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.
Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,
Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.
Comme je suis constant, montrez-vous généreux.
Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.
Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,
Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,
Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.
Encouragé par le succès d'_Hippolyte_, le poëte donna la même année
(1646) une tragédie de _Rodogune_; mais il commit une mauvaise action.
Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confié
son projet de composer _Rodogune_, trahit le grand poëte et communiqua
son plan à Gilbert, qui s'empressa de faire paraître sa tragédie.
Corneille, dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut
taire ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le vengea en faisant
tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font
plagiaires sans scrupules!...
L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car il donna encore à la
scène une _Sémiramis_ en cinq actes.
Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait à
Rome, en mission de la reine de Suède, lorsque, par ordre de
Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrétien une
tragédie _des Amours de Diane et d'Endymion_, laquelle vint ensuite en
1657 sur la scène française. Cette pièce a du mérite et eut du succès,
ce qui n'empêcha pas la _Gazette Burlesque_, le _Charivari_ de cette
époque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit:
L'histoire d'Endymion,
Qui, selon mon opinion,
Est celle de tout le monde,
En plusieurs beaux traits est féconde,
Et fait juger Monsieur Gilbert
Écrivain tout à fait expert.
_Chrisphonte ou le retour des Héraclides_, joué la même année (1657),
faillit être un revers pour l'auteur, malgré le mérite de la pièce,
parce qu'au dénouement, le confident ayant dit à Mérope:
Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,
La fortune répond à vos justes souhaits;
Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.
C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.
C'est...
Mérope l'interrompt brusquement:
Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.
_Arie et Petus_, en 1659, fut une des dernières tragédies de Gilbert.
Il ne fit plus, à partir de cette époque, que des comédies ou des
pastorales, si l'on en exempte _Léandre et Héro_ (1667), qui ne fut
pas imprimé. _Les Amours d'Ovide_, _les Amours d'Angélique et de
Médor_, _les Intrigues Amoureuses_, _les Peines et les Plaisirs de
l'Amour_, sont des pastorales qui furent bien reçues du public, mais
qui ne peuvent être mises en parallèle avec les compositions sérieuses
de Gilbert.
Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comédie du
_Courtisan Parfait_ (1668), pièce originale qui en renferme _deux_, la
seconde commençant au troisième acte. Joconde, un des personnages,
énumérant les qualités que doit posséder le parfait courtisan,
s'exprime ainsi:
Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,
D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;
Haïssable au dedans, et charmant au dehors;
Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,
Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;
Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.
Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités et des défauts. Il
sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec
assez peu de goût. Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des
situations heureuses et la versification en est facile. Ses comédies
et ses pastorales ont des scènes de bon aloi. On ne peut reprocher à
ses compositions, comme à celles de ses contemporains, de sortir des
bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement réglé;
aussi, ne trouve-t-on pas dans ses oeuvres de grands défauts; et même
à côté des productions de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.
MONTAUBAN fit jouer les deux tragédies de _Zénobie_ et de _Seleucus_
en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comédies, dont une
surtout: _les Charmes de Félicie_, représentée pour la première fois
en 1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers à la
scène.
On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un
caractère de bergère coquette traité avec habileté. Ismène trace à son
amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:
Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.
Je ne prétends jamais dépendre que de moi.
Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?
Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,
Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,
Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:
Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,
Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
Et si cela se peut, espère quelque jour,
Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
Et peut-être le coeur, si mon humeur me change, etc.
Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on
prétend même avoir travaillé aux _Plaideurs_ de ce dernier, était un
auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se
fit plus de renom au palais qu'au théâtre.
Nous ne citerions pas ici l'abbé DE PURE, si les Satires de Boileau ne
l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable,
mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il
écrit satiriquement:
Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,
Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.
Une tragédie: _Ostorices_, et une comédie: _Les Précieuses_, pièces
jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique
de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à
nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose
malheur est bon!