_Europe_, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu

propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les

grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs

intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut

donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que _le Cid_. Lorsque la

représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur

s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle

serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des

spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties

de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la

place la tragédie de Corneille.

Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se

venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De là vint la ligue,

à l'Académie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la

fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et

une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un

pouvoir despotique.

Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était

considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque,

quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole

du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du

Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie,

parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas

de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas

encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient

nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils

encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un

homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la

scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux

de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce

public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le

parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits

_qu'à la porte il achète en entrant_, il y avait des juges compétents

dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux

témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par

personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes

les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient

lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient

impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle

mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides _chevaliers du

lustre_, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des

premières représentations, les loges données, les stalles offertes

pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui

pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui

ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les

temps sont changés_ pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs

commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but

quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent

quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se

mettent à l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus,

appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de

force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le

dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations,

jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une

réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le

tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des

nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles

hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois

quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient

pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de

critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient

de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où

nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on

ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler.

Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres

_bravo_ ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si

elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bête!_

puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser _voler_ les

autres comme on a été volé soi-même.

[12] C'est seulement on 1686, lors de la représentation du _Baron

de Fondrières_, comédie _attribuée_ à Thomas Corneille, que

l'usage des sifflets commença à se généraliser parmi les

spectateurs du parterre.

Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne

craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps

des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les

pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une

comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses

camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le

nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut

naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte

Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pièces comiques,

jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un

acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se préoccuper de ceux qui

devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris

possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a

deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce

de produits plus ou moins frelatés.

Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de

Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte,

obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des

succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de

BOIS-ROBERT, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande

faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se

passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre

de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre

satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de

divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant:

_les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois

Orontes_, qui lui acquirent une sorte de réputation.

Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira

maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première

représentation de sa comédie des _Apparences trompeuses_ (1655),

il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre

de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel

était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit

l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'_Hôtel de

Bourgogne_, et il prie pour le succès de son _sermon_.» Après la

représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le

public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un

de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse.

«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais

à la comédie.--Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre

_cathédrale_. Ah! ce n'est pas supportable.»--Un jour que le familier

de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un

pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--«Mon ami,

lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre _Benedicite_.»

On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une

aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme

il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de

laquelle on l'accusait était affreuse:--«Si elle est laide, reprit

Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»

Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous

ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus

contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il

possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille

autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le

duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange

par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a

fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on

s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»

Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet

d'une de ses comédies, _les Trois Orontes_, représentés en 1652. Une

demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux

amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après

l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le

premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du

premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui,

cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur

tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en

l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard

on fit sur le même sujet _les Trois Gascons_.

_L'Amant ridicule_, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert,

resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le

ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.

Il est un autre abbé de cette époque, BOYER, dont nous ne devons pas

oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: _Honneur au courage

malheureux_. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le

théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière,

il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne

se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler

_son ingrat public_. Évidemment ce malheureux était né sous une

mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué

comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur

la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il

laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique,

et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par

l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque

absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666

et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité

et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses

contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine

se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce

poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de _Roi du

galimatias_.

A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on

fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de

_Clotilde_, la voici:

Quand les pièces représentées,

De Boyer sont peu fréquentées,

Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,

Voici comment il tourne la chose:

Vendredi, la pluie en est cause,

Et le dimanche, le beau temps.

Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le

théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver

si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du

parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'_Agamemnon_ sous

le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La

pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de

Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du

parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.»

Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une

analyse peu favorable dans un sonnet que voici:

On dit qu'_Agamemnon_ est mort,

Il court un bruit de son naufrage,

Et Clytemnestre tout d'abord

Célèbre un second mariage.

Le roi revient, et n'a pas tort

D'enrager de ce beau ménage;

Il aime une nonne bien fort,

Et prêche à son fils d'être sage.

De bons morceaux par-ci, par-là,

Adoucissent un peu cela;

Bien des gens ont crié merveilles.

J'ai fort crié de mon côté;

Mais comment faire? En vérité,

Les vers m'écorchaient les oreilles.

VII

CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.

Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.

--Réflexions.--Contemporains du grand poëte.--TRISTAN.--Sa

tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abbé

Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ (1637).--_Phaéton_

(1637).--Singulier portrait des Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le

Parasite_.--Qualités et défauts de Tristan.--Son

épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions

dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses

tragédies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort

des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes.

--Ses tragédies de _Cléopâtre_ (1636), de _Méléagre_ (1640).

--Citation.--Petite vanité de Benserade.--Anecdote.--Vers

au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, poëte poitevin.--Son

instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragédie de

_Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE

BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualités.--_La Mort de Brute_,

tragédie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur

_Don Quichotte_ et _Sancho Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA

SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Réflexions.

--Tragédies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_

et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse

Réformé_.--LECLERC, de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_

(1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité

présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses

principales productions dramatiques (1645).--_Zénobie._--Anecdote.

--GOMBAULT, un des fondateurs de la Société savante qui

fuy la base de l'Académie.--Sa tragédie des _Danaïdes_

(1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des plus

féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_

(1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de

Corneille.--_Sémiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et

d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_

(1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales

de Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_

(1668).--Citation.--Qualités et défauts de

Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des

_Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu

célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius

Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son

extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,

considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour

des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de

Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_

(1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_

(1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).

Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la

scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au

théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à

Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui

des pièces pour _trois_ écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui

les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les

premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes;

mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait

pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»

La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France,

est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte,

l'actrice prononçait un jugement très-vrai.

Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa

irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou

moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de

quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les

anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous

beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie

du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables

efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa

hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la

route où lui-même en avait fait si ample moisson.

TRISTAN, l'un d'eux, donna sa première tragédie de _Marianne_ en 1626,

très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son

apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit

eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence

redoutable, il obtint cependant des succès.

Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé

l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur

fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore,

d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en

Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole

de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des

lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières,

nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses

loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître

en 1626 une tragédie de _Marianne_ qui produisit à cette époque une

véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal

rôle dans cette oeuvre dramatique, l'interpréta avec talent et

contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie

parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et

manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa;

l'Éminence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa échapper

quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il

s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il

présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert

déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette

aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour

en revenir à la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement

cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau

s'en occupa pour y introduire quelques corrections.

[13] Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de

_Médée_.

Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années

sans rien produire. En 1637, il donna _Panthée_, où l'on trouve ces

deux beaux vers:

Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,

Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.

A peu près vers la même époque, il fit paraître la _Chute de Phaéton_,

qui n'eut pas le succès de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille

était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de

_Phaéton_ que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des

_Destinées_:

Ces juges souverains de la terre et de l'onde,

Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.

C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,

L'empêchent de passer au delà de ses bords.

C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;

C'est eux qui, des _cocus_, _font paraître les cornes_.

On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré,

puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute

naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comédie, _la Mort de Crispe_, et

_la Mort du grand Osman_, les deux premières pièces jouées en 1644 et

1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec

les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous

devons encore y ajouter deux comédies: l'_Amarillis_ de Rotrou,

retouchée par lui en 1650, et _le Parasite_, représenté au théâtre de

l'Hôtel de Bourgogne en 1654.

Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui:

qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort,

Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie

d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que

ceux-ci:

. . . . . . Ne t'imagine pas

Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.

Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,

Avaient mis sous mes lois les climats du matin,

Et si, par des progrès où ta valeur aspire,

Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,

Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;

Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.

Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,

N'eût-il rien que son coeur, son esprit et sa grâce;

Et mon âme serait encore en désespoir,

De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.

Dans sa comédie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudité

par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec

laquelle il est seul:

Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?

Je serais fort habile à _torcher_ ton museau.

Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,

Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.

La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop

de chefs-d'oeuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été

oubliées, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mérite

réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au

jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas

osé débarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des

couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits

sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et

régularité, les événements sont naturels, bien amenés et

vraisemblables.

Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à

l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et

misanthropique épitaphe que voici:

Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,

Je me flattai toujours d'une espérance vaine,

Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,

Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;

Je vécus dans la peine attendant le bonheur,

Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

Nous avons déjà eu occasion de parler de CLAVERET, autre poëte de la

même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de

Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, _le

Ravissement de Proserpine_ (1639). Le poëte eut une singulière idée à

propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité

de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au

_ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant

sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la

règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies

qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de _l'Écuyer_ ou _les

Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut

inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des

individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit.

On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les

travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.

Un troisième contemporain du grand Corneille, LA CALPRENÈde,

gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux

précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses

oeuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:

Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,

Calprenède et Juba parlent du même ton.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 8 / 21 段