1665; mais alors cette pièce était en prose. Molière proposa à Thomas
Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à
l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devînt
profitable à lui-même. Ce fut en 1667 que cette comédie parut sur la
scène, écrite par Corneille. Le succès qu'eut en tout temps le sujet
de cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France par les
comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre espagnol de _Tirso di
Molina_. Le titre primitif était _el Combibado de Pietra_, ce qui
signifie _le Convié de Pierre_, c'est-à-dire la statue de Pierre
_conviée à un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_,
parce que la statue invitée était celle d'un commandeur appelé _Don
Pedro_. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui
n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_.
Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnèrent
sur diverses scènes, les uns pour les comédiens du Marais, les autres
pour ceux de l'Hôtel de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille
pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait
hasardé quelques traits un peu forts que le second a retranchés, entre
autres une scène où Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône:
«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends
cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité.»
Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son heureuse facilité et
son désir de se produire au théâtre, lui ont fait essayer depuis la
tragédie jusqu'à l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût
son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra à la scène une
comédie héroïque en cinq actes et en vers, avec prologue et
divertissements, le tout mêlé de musique et de danses. Cette pièce,
appelée _l'Inconnu_, eut un très-grand nombre de représentations, dont
trente-trois consécutives, ce qui était alors assez rare. Il la fit
avec _Visé_, qui travailla également à un autre ouvrage, _la
Devineresse_, donnée en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas
Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquième acte, une
chanson de paysanne qui fit fureur, la voici:
Ne frippez poan mon bavolet;
C'est aujordi dimanche.
Je vous le dis tout net:
J'ai des épingles sur une manche.
Ma main pèse autant qu'all'est blanche,
Et vous gagnerez un soufflet:
Ne frippez poan mon bavolet;
C'est aujordi dimanche.
Attendez à demain que je vase à la ville,
J'aurai mes vieux habits;
Et les lundis,
Je ne sis pas si difficile;
Mais à présent, tout franc,
Si vous faites l'impertinent,
Si vous gâtez mon linge blanc,
Je vous barrai comme il faut de la hâte;
Je vous battrai, pincerai, piquerai;
Je vous moudrai, grugerai, pilerai;
Menu, menu, menu, comme la chair en pâte.
Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte,
Que je cachons sous not' bonnet.
Ne frippez poan mon bavolet;
C'est aujordi dimanche.
Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore
fort jeune, fit représenter cette comédie au palais des Tuileries.
Dans un ballet-intermède, il dansa, ainsi que tous les jeunes
seigneurs de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia à
ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait
aujourd'hui une monstruosité.
_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comédie en
prose, en cinq actes, et assez médiocre. Elle eut une grande vogue
d'actualité. On parlait alors beaucoup dans le monde des
empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de
succession; or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce,
et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de madame _Jobin_.
Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme énorme
de cinquante mille livres, quatre fois peut-être davantage que la plus
belle tragédie de Pierre Corneille.
Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace de cinq ans, et
étant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en
1658, et _Camma_, en 1661.
_Timocrate_ fut donnée quatre-vingts fois de suite et toujours avec un
égal succès et un succès tel, que Louis XIV, chose des plus rares,
vint exprès au théâtre du Marais, où l'on représentait les
compositions de Thomas Corneille, pour assister à l'une des
représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer cette tragédie
que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils députèrent
un des leurs qui, s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre:
«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous,
nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres
pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les comédiens
de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, par le talent, à ceux
du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de
leurs confrères du _second_ théâtre, qu'ils y renoncèrent.
La tragédie de _Commode_ eut également le privilége de faire déplacer
Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mêler ses applaudissements
à ceux du public.
_Camma_ fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence fut si
considérable, que la scène était littéralement envahie par les grands
personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine
à se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, ce qu'ils ne
faisaient jamais, car alors, les représentations sur le grand théâtre
n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et
vendredis. Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas
Corneille pour cette tragédie, est un des principaux motifs du succès
qu'elle obtint. Quelques jeux de scène heureux, et qu'on appelle
aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de théâtre,
contribuèrent également à la faire réussir.
_Laodice_, reine de Cappadoce, tragédie jouée en 1668, fut moins bien
traitée que les trois précédentes. A l'une des représentations de
cette pièce, l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur qui
paraissait peu le comprendre. «La scène, lui disait-il, est en
Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-là et entrer dans le
génie de la nation.--Ah! très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je
crois que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les lieux.»
Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_.
Un des acteurs qui tint le rôle du héros grec avait été menuisier de
son état. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son
portrait dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre;
mais on prévint ce dernier que le comédien était un mauvais payeur. Le
rapin peignit le bouclier de son Achille en détrempe. Le portrait fut
trouvé d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comédie
refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'être
très-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur à passer
plusieurs fois sur le tableau une éponge imbibée de vinaigre, pour lui
donner plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image
d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot à la main.
A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de
composer des opéras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour
ce genre de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il
avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi qu'en 1678,
parut _Psyché_, composée pour Louis XIV, et fort peu appréciée, comme
on disait alors, de la Cour et de la ville.
VI
RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.
DE 1636 A 1652.
RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_
(1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de ce
dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie
d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_
(1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de
Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir
cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première
représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie
enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à
BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de
Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le
Cid_ à _Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des
auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième
siècle.--Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux
de l'époque actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières
représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce
faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences
trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652
et 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui
donna lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre
par ses revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses
pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet
te pièce.
L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du
lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre
veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte,
l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est
plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu
qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les
qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de
Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité
et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses
talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie
avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la
plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le
sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu,
voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le
ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne
pouvait souffrir qu'on lui vantât les oeuvres dramatiques de
Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une
réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le
théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et
qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont
quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII
aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les
lettres, à la création de l'Académie.
En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à
ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes
intitulée: _Les Thuileries_. Cette pièce fut représentée dans le
Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en
avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs,
plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru
devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été
confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit
de suite. Or, par _esprit de suite_, Son Éminence entendait une
soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions
de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive.
Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le
cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en
retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion.
En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue,
ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle,
et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant
toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux
quelque agrément.
Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à
Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la
pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois
vers:
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;
D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
Animer le canard qui languit auprès d'elle.
Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit
dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces
vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche
pour payer tout le reste.
Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:
Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,
Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!
Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un
des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des
discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que
rien ne pouvait lui résister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal,
je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet,
qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà
une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.
La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de _Cymiade_,
jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers
par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup
pour aller à l'immortalité.
Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se
trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son
crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire
des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des
premiers des _quarante immortels_.
Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais
une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des
chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses
premières comédies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui
qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus
visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour
le métier de poëte, et s'il _enfourcha Pégase_, ce ne fut que pressé,
que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait
lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait
avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin
qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_:
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,
Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,
La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
_Aspasie_, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup
d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien
malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup
d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer
quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il
n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable
pour la scène. Il composa le _scenario d'Aspasie_.
Richelieu trouva ce _scenario_ fort à son goût, lui donna de grands
éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul
capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre
auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à
devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure
grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut
beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla à son succès.
Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un
ouvrage du même genre tous les ans. Le malheureux poëte sans le
vouloir, pris au piége, prétexta le travail incessant que lui donnait
un grand poëme héroïque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses
moments, et qui devait faire la gloire du règne de Sa Majesté Louis
XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier
à la poésie dramatique.
Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait pas assez de
temps à vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires
exigeait qu'il prît des distractions, que les représentations
théâtrales de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces
distractions, que Desmarets étant né poëte et homme d'esprit,
Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument était sans
réplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septième siècle
parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc
le collaborateur forcé de Son Éminence.
Tous deux se mirent à l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une
comédie en cinq actes, de leur façon, _les Visionnaires_, que Molière
et Boileau ont, par la suite, appelée un _détachement des petites
maisons_, mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. Il est
vrai de dire que la protection hautement déclarée du cardinal, alors
plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les
éloges du public et dans les applaudissements du parterre. En
littérature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a
le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle veut, puis vient la
réaction, puis vient le jugement de la postérité. On comprend que
Richelieu tenait à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en
grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé les caractères et
donné le sujet. Ce sujet était une allusion à l'époque. Ainsi, par une
des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu
désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même avait échoué, et pour
se venger de laquelle il voulait donner à la belle insensible le
ridicule de n'aimer que le héros de Macédoine. La coquette était
madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît qu'au théâtre,
était madame de Rambouillet. La quatrième, celle qui se croit adorée
de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier
rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère de _Bélise_ des
_Femmes savantes_. La comédie des _Visionnaires_ avait donc au moins
le mérite de l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses
critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être choqué et mit
en tête de sa préface ces quatre vers:
Ce n'est pas pour toi que j'écris,
Indocte et stupide vulgaire;
J'écris pour les nobles esprits,
Je serais marri de te plaire.
Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait
avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pièce sans
qu'on ne l'attribuât en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_,
tragédie qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. A ce
compte-là, le grand ministre eût passé son temps à rimer tant bien que
mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute où il était sur la
paternité de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en
fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son épître latine à M. de
Boutillier de Chavigny, et il dut se féliciter de sa prudence,
lorsqu'il vit les portes de l'Académie française refusées à l'abbé
d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage médiocre.
Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier personnage; chargé par
Richelieu de l'éducation du duc de Fronsac, et récompensé de ses soins
par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour
grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur et romancier,
il possédait le caractère le plus hautain, le plus difficile, et
trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_
un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas à son gré un
assez grand éloge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui
écrivit:
Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi,
N'ai-je pas loué ton ouvrage?
Pouvais-je plus faire pour toi
Que de rendre un faux témoignage?
Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643,
il prêta son nom à deux tragi-comédies, _Mirame_ et _Europe_, qui
firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scène
française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si
bien, montra un tel amour, fit de telles dépenses, qu'il est difficile
de ne pas admettre qu'il en est réellement l'auteur. Du reste,
_Mirame_ et _Europe_ sont des pièces aussi mauvaises l'une que
l'autre.
_Mirame_ lui coûta cent mille écus; car il voulut, pour la faire
jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire à grands frais dans
le Palais-Cardinal. Lors de la première représentation, il vint au
théâtre, et voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au
désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en faisant dire à
Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu désireux
d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de
ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperçut,
il leur cria:--«Eh bien! les Français n'auront jamais de goût; ils
n'ont point été charmés de _Mirame_.» Desmarets baissait l'oreille,
son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, dit-il, ce n'est
pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comédiens.
Votre Éminence a dû s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et
même qu'ils étaient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont
tous joué d'une façon pitoyable.» Cette pensée consola Richelieu qui
devint d'une humeur charmante et les retint à souper pour parler
encore de _Mirame_. Dès que les deux amis furent libres, ils coururent
à la comédie prévenir les acteurs de ce qui venait de se passer à
Rueil, puis ils se mirent en quête de spectateurs de bonne volonté et
disposés à faire accueil à _Mirame_. A la seconde représentation, la
pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au comble du bonheur.
Il applaudissait lui-même, trépignait des pieds et des mains, se
levait dans sa loge, mettait la moitié du corps en dehors, imposait
silence pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait sublimes,
enfin il témoignait la joie d'un enfant! Hélas! le grand homme d'État
ne put, malgré tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un éternel
oubli, eu rendant cette tragi-comédie et celle d'_Europe_, célèbres,
non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui
se rattache à leur mise en scène. A l'une des représentations de
_Mirame_, Richelieu avait défendu de laisser entrer d'autres personnes
que celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui jouissait
d'un grand crédit près de Son Éminence, à cause de son esprit toujours
porté à la gaieté, introduisit dans la salle deux beautés d'une
réputation passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, nièce de
Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, dont Bois-Robert était
membre, députa près du ministre pour demander son rappel, cette grâce
fut refusée. Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour
que son illustre malade était dans un de ses accès taciturnes, il lui
fit cette singulière ordonnance: _Recipe Bois-Robert_.
Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, lorsque, sous
prétexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la
collaboration du grand ministre. Après les tribulations de _Mirame_,
vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse
que la première et jouée quatre ans plus tard.
Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la trouvant sublime,
l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs de l'Académie française, en les
priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et la
plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie obéirent
ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus sévères, si
sévère même, que quelques vers échappèrent seuls à la critique.
Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, piqué
au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la cheminée.
Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on était au printemps,
il n'y avait pas de feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est
mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible sentiment de
tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lève, ordonne d'appeler
son secrétaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux
femmes de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant de
leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifié dans un moment
d'humeur. Le lendemain, _Europe_ était retapée, recopiée à peu près
telle qu'elle avait été faite, sauf quelques légères corrections, et
renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé d'observer aux Immortels
que l'on avait _profité_ de leurs lumières. Cette fois, Messieurs de
l'Académie comprirent; ils n'eurent garde de toucher à _Europe_, qui
sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, louée, acclamée
comme la plus belle fille qui ait jamais paru au théâtre. Hélas! le
chef-d'oeuvre, mis à la scène, eut le succès le plus négatif! Le
public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de
l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, condamna _Europe_ et
applaudit le _Cid_.